jeudi 10 mars 2011

“Les pyramides sont des bâtiments très anciens, mais non primitifs” (Auguste de Couffon - XIXe s.)

Étrange récit, en réalité, que celui d’Auguste de Couffon de Kerdellech, publié, sous le titre “Les monuments de l’ancienne Égypte”, dans la Revue contemporaine - seizième année - 1867.
Qui était cet auteur (1811 - ?) ? Un écuyer, semble-t-il, comme son père. Mais il m’a été impossible de trouver le moindre élément d’information me permettant de l’identifier.
A-t-il réellement visité les pyramides de Guizeh, avant d’écrire son article ? Tout porte à le croire, même si certaines observations sont pour le moins surprenantes, notamment sur la, ou plutôt les destinations possibles de ces monuments, et surtout sur la nature des blocs utilisés pour la construction de la Chambre du Roi : pas la moindre trace de granit ; uniquement du calcaire !
Plus globalement, notre auteur a-t-il pris la peine de se documenter sur ce que l’on savait à son époque des pyramides ? On peut en douter lorsqu’il écrit, au beau milieu du XIXe siècle :”Il y a peu de choses à dire de la deuxième et de la troisième grandes pyramides. Elles ne paraissent pas avoir été ouvertes, et tous les auteurs les ont passées sous silence.” Comme si Belzoni n’était pas passé par là et comme si une certaine Expédition d’Égypte ne s’était pas déroulée au bas mot une cinquantaine d’années auparavant !
Par contre, Auguste de Couffon excelle dans son appréciation de l’antique art de construire à l’égyptienne. Et, pour le coup, comment ne pas souscrire à cette affirmation :”Les pyramides sont des monuments qui dénotent une grande science” ?

“Au temps où l'Europe, couverte d'épaisses forêts, n'était peuplée que par quelques tribus sauvages ; lorsque la Chine, enveloppée des langes de l'enfance, était encore inconnue ; à l'époque où les nations les plus célèbres de la haute antiquité n'avaient pas encore donné signe de vie ; avant la fondation de Tyr, de Babylone, de Ninive, d'Ecbatane, de Persépolis ; antérieurement aux grandes migrations qui, envahissant les contrées de l'Occident, les remplirent de hordes longtemps ignorées, un peuple nombreux, industrieux et savant occupait les rives du Nil et les couvrait de monuments magnifiques.
Grandement avancé dans les sciences et dans les arts, il présentait alors le spectacle, unique sur la terre, de la civilisation au milieu de la barbarie universelle. (...)
Nous croyons être enfin arrivés à un haut degré de civilisation, mais l'antique Égypte, il y a de cela six mille ans, des savants modernes disent davantage, jouissait de toutes ces belles institutions dont nous sommes fiers, et la douceur de ses mœurs ne cédait en rien à celle des nôtres.

Tout porte à croire qu'elle ne dut sa science qu'à elle-même, car elle lui fut particulière, et ni sa langue ni la forme de ses monuments n'ont été retrouvées chez d'autres peuples. (...)
Malgré les immenses dégradations que le temps et surtout les hommes ont fait subir aux monuments égyptiens, ce qu'il en reste suffit pour nous remplir de la plus profonde admiration. Il est impossible de voir les pyramides, Abou-Sembil, Medinet-Abou et surtout Karnac, sans éprouver un étonnement dont rien ne peut faire revenir. En vain, vous errez au milieu des vastes ruines, vous n'arrivez point à vous familiariser avec elles ; votre stupeur reste entière le dernier jour comme le premier. Rien de ce que vous avez vu, si grand voyageur que vous soyez, ne peut vous donner une idée de pareilles proportions, de matériaux aussi précieux, de sculptures et de peintures aussi étincelantes.
Que sont auprès d'eux les monuments de Rome et de la Grèce, quelque parfaits qu'ils aient pu être ? Seul, le Colisée peut lutter avec eux, c'est une lutte de géants.
Cet art architectural égyptien est son père à lui-même, nulle part on ne trouve de constructions qui l'aient précédé, il ne ressemble à aucun autre. Les Hellènes lui ont fait de nombreux emprunts, et les tombeaux de Béni-Hassan ont fourni le modèle de la colonne et de la métope dorique.

Les Égyptiens bâtissaient pour l'immortalité, employant les matériaux les plus durs, les dressant et les ajustant avec une perfection qui n'a jamais été égalée si ce n'est dans le Parthénon d'Athènes. Leurs constructions sont plus majestueuses qu'élégantes ; le sentiment de la force, de la durée et de la solidité y domine. Les lignes des hauts pylônes sont fortement rentrantes et les colonnes des angles sont aussi un peu inclinées en dedans, disposition que nous avons retrouvée du reste dans le temple de Minerve à Athènes. (...)
Les Pyramides forment à elles seules un ordre unique. Presque tous les auteurs les ont considérées comme des tombeaux, et nous serions enclin à penser que le sarcophage placé dans la plus grande, celle de Chéops, est bien celui d'un roi. Il se rapporte, par ses dimensions, au tombeau de Rhamsès lll, aujourd'hui à Londres et extrait de la Vallée de Biban el Molouk, où sont placés les tombeaux de rois. Il n'existe aucune trace du couvercle, peut-être n'a-t-il jamais existé ; peut-être ce grand tombeau a-t-il toujours été vide et uniquement symbolique. Les Allemands prétendent que ce sarcophage était celui d'Apis, mais il était peu nécessaire d'y placer la momie de ce dieu quand on avait le Sérapéum, qui lui était particulièrement consacré après sa mort. Nous inclinons à penser que les pyramides étaient aussi consacrées au culte religieux et à la science ; elles étaient le dépôt, les archives des connaissances acquises sur le monde.
Le savant directeur de l'observatoire du Caire, Mahmoud-Bey, partageant cette opinion, pense que les pyramides, monuments funèbres, étaient dédiées au chien céleste qui jugeait les âmes sous la forme d'un cynocéphale ; or le chien céleste et l'étoile Sothis (Sirius) sont désignés par le même nom sur les monuments. Il fait remarquer que l'on trouve dans les catacombes d'Égypte de petites pyramides votives portant un cynocéphale gravé sur une de leurs faces ; que le symbole qui désigne Sothis sur les monuments est un triangle, un croissant ou une étoile ; que les traditions encore existantes en Égypte, attribuent la construction des Pyramides au grand Hermès, qui n'est autre que Sothis, et qu'enfin l'inclinaison de leurs faces est perpendiculaire aux rayons de cette étoile le jour de l'équinoxe. (...)
Les pyramides ont encore pu servir de trésor, comme on peut le voir dans la plus grande d'entre elles, où des herses colossales en granit défendaient l'entrée des couloirs. Dans la grande pyramide de Saccarah, on a trouvé un bouchon de quatre mille kilogrammes défendant l'entrée d'un caveau souterrain ; il nous semble évident que si un trésor ne devait pas être placé au-dessous, il était inutile de prendre une pareille précaution.
Les pyramides servaient peut-être de lieu de réunion aux prêtres ; des ventilateurs sont ménagés dans la chambre du roi, et on y entrait par la porte placée entre les pattes du sphinx. (...)

Les plus anciens monuments sortis de la main des hommes sont les pyramides de Dachour et de Saccarah ; elles datent de la troisième dynastie, 5312 ans av. J.-C. Presque toutes sont en briques, et peu considérables si on les compare à leurs immenses voisines de Ghizé.
Une de celles de Saccarah présente cependant des dimensions imposantes. Sans doute, elles étaient revêtues autrefois d'un parement lisse en beaux matériaux, en granit peut-être ; mais leur petitesse a aidé à leur spoliation, et elles ont dû être les premières à souffrir les profanations des hommes. Aujourd'hui, beaucoup d'entre elles, car elles sont nombreuses, ne présentent plus qu'une masse informe ; le soleil et quelquefois la pluie les minent incessamment, et si elles n'étaient pas sous le climat conservateur de l'Égypte, elles auraient depuis longtemps disparu. Leur destination fut sans doute d'être des tombeaux, et en même temps des dépôts de trésors, ainsi que nous l'avons fait remarquer plus haut. Suivant toute apparence elles furent faites à l'imitation des tumuli en terre ; imitation grandiose.
Après les pyramides de Saccarah et de Dachour, celles de Ghizé continuent la chaîne des temps. On les croit bâties par les trois premiers rois de la quatrième dynastie, 5121 ans av. J.-C. Peut-être appartiennent-elles à la troisième, et le nom de Souphy ou de Chéops attribué à la plus grande d'entre elles, n'est pas parfaitement établi, mais qu'importe ! Ces pyramides, au nombre de trois, deux immenses et l'autre très grande encore, sont nommées de Chéops, de Chephren et de Mycerinus. De loin, leur masse produit le plus grand effet ; en approchant, cet effet diminue jusqu'à ce qu'on arrive à leur pied, et alors leur véritable grandeur se révèle. Près de leur base, l'aspect est magnifique ; les côtés semblent ne pas finir, et leur masse, vue à l'un des angles, confond l'imagination. Auprès de la grande, on voit d'autres petites pyramides chétives, élevées par des courtisans imitateurs ; elles sont en assez mauvais état et appellent peu l'attention, mais elles peuvent contenir bien des documents intéressants. 
Aujourd'hui les pyramides sont un peu enterrées dans le sable, mais l'expédition d'Égypte ayant fait déblayer la plus grande, a reconnu qu'elle est assise sur un plateau de quarante-deux mètres à la base ; l'élévation verticale est de cent trente-neuf mètres : elle était primitivement de cent quarante-six mètres avant qu'un pacha insensé n'eût entrepris de la détruire en ôtant tout le revêtement de granit poli et les premières assises du haut. Saïd Pacha voulait, lui aussi, démolir la grande pyramide pour en employer les pierres à la construction de casernes et d'autres édifices. J'ai eu toutes les peines du monde, nous disait Linant-Bey, à lui faire comprendre qu'il était bien plus économique de tirer des pierres de la carrière voisine. Et cependant Saïd Pacha était un homme d'esprit, parlant parfaitement le français et élevé par des Européens ; mais sa science n'était pas grande, sans quoi il se serait prosterné devant ces chefs-d'œuvre des siècles passés, le plus bel ornement de sa belle vice-royauté. (...)
La première assise de pierre repose sur le rocher même qui forme la plaine, et cette assise y est placée dans une ligne parfaitement dressée et creusée verticalement de sept à huit pouces. Au-dessous de cette assise encastrée dans le rocher, est taillé un socle régulier ayant cinq pieds huit pouces et demi de hauteur. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante, de sorte que chaque arête est ainsi liée dans toute sa hauteur, et telle est la perfection de tout l'ouvrage, qu'on n'y aperçoit aucun écart ni aucune déviation.

Les pyramides sont des monuments très anciens, mais non primitifs ; ils dénotent au contraire une grande science, et on ne comprend pas que des auteurs aient pu dire qu'au temps où elles furent élevées l'écriture n'existait pas encore. Elles sont exactement orientées, et les savants disent que ce seul travail devait présenter la plus grande difficulté. Ils affirment aussi que la pyramide de Souphy contient, dans ses proportions, les différentes mesures des Égyptiens, et qu'elle a pu servir d'observatoire astronomique. Un ancien auteur raconte que son revêtement était composé de marbre blanc, de porphyre, de granit et de basalte disposés en zones de différentes largeurs. La disposition des bandes blanches et rouge du Caire en a peut-être été prise, mais il ne reste rien qui puisse justifier cette assertion : on ne trouve que du granit au pied de la pyramide, et sa voisine, à très peu de chose près aussi grande et aussi importante qu'elle, n'est revêtue que de granit. (...)
La grande pyramide devait encore servir de trésor ; des herses colossales de granit y ont été trouvées, des blocs énormes de la même pierre obstruent ses couloirs et ont présenté d'immenses obstacles pour y pénétrer. Son intérieur est peu connu. Peut-être le rocher sur lequel elle est assise en forme-t-il le noyau. Comprend-elle des salles autres que les deux seules que l'on connaît ? C'est ce qui n'a pas encore été éclairci. Il faut monter au milieu des décombres, jusqu'au quart environ du monument gigantesque pour arriver vers la quinzième assise, à l'ouverture qui donne accès dans l'intérieur. Il faut suivre à la lueur des torches une étrange route, d'abord descendante, montante ensuite, et oblique après. On arrive ainsi à une chambre de moyenne dimension, nommée la chambre du roi, au milieu de laquelle est un grand sarcophage en granit rose mêlé de noir, parfaitement poli en dedans comme en dehors, sans couvercle et sans aucune inscription. Le tombeau est violé depuis un temps immémorial. Des auteurs ont avancé que cette chambre était construite tout entière en larges blocs de granit : il n'en est rien ; nous affirmons qu'elle est toute en calcaire, comme l'extérieur de la pyramide, mais le travail en est merveilleux ; il est impossible de pousser plus loin la perfection de la coupe et de l'ajustement des pierres. Un vide existe, dit-on, au-dessus, mais notre peu de science ne nous a pas permis de le constater. Au-dessous de cette première chambre et par un couloir différent, on arrive à une autre pièce plus petite, dite de la Reine, et absolument vide. Il faut se baisser beaucoup pour s'y introduire, son entrée étant peu élevée. En descendant encore un peu, on voit l'orifice d'un puits de petit diamètre dont on ignore la profondeur et la destination, bien qu'on y soit descendu à une grande profondeur.

Voilà tout ce qu'on trouve dans la grande pyramide. Peut-être si on cherchait à y entrer par le sphinx y ferait-on d'autres découvertes. La quinzième assise par laquelle on y a pénétré, étant à une hauteur considérable du sol, laisse au-dessous d'elle un espace immense, sur lequel toutes les conjectures sont possibles. D'ailleurs, le roc a pu être creusé sans limites. (...)
Il y a peu de choses à dire de la deuxième et de la troisième grandes pyramides. Elles ne paraissent pas avoir été ouvertes, et tous les auteurs les ont passées sous silence. La seconde est encore, comme nous l'avons dit, presque entièrement recouverte de granit lisse et poli. Ses dimensions sont peu inférieures à celles de la première, et elle n'a pas été décapitée comme celle-ci. Elle en est très voisine. La troisième est un peu plus éloignée. Il serait infiniment curieux de savoir ce qu'elles contiennent. Espérons qu'un jour le gouvernement du vice-roi satisfera ce légitime désir.
Non loin des pyramides et bien au-dessous de leur niveau apparaît, ensablé jusqu'au col et très mutilé, le sphinx, que les Arabes appellent Abou el-Houl, le père de l'épouvante ; tête et buste de femme et corps de lion couché, au repos, les pattes étendues en avant. On y voit des traces de peinture rouge, qui indiquent qu'autrefois il était peint de cette couleur. Lorsque l'expédition d'Égypte le désensabla momentanément, on trouva entre ses pattes de devant les montants de la porte dont nous avons parlé. Il présente le type nègre évident, mais cependant mitigé, et sa physionomie est d'une douceur extrême. Sa coiffure est le claft strié, si ordinaire en Égypte. Ses dimensions sont colossales ; qu'il nous suffise de dire que le contour de la tête au front est de vingt-sept mètres (quatre-vingt-un pieds). Ce sphinx est une énigme proposée aux générations futures. Que représente sa double nature, quel est son office auprès des pyramides ? N'en serait-il que l'entrée ? Quelle porte merveilleuse, auprès de laquelle toute autre s'efface ; et quel peuple que celui qui a créé de pareilles œuvres !”

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