Le voyageur cartographe Richard Pococke (1704-1765) est l'auteur de l'une des premières cartes modernes de la Vallée des Rois.
Le texte ci-dessous est extrait de son ouvrage A Description of the East and Some other Countries, vol. I: Observations on Egypt, W. Boyer, Londres, 1743, la traduction en français étant celle d'une "Société de gens de lettres".
Le texte anglais a été repris par John Pinkerton, sous le titre "Travels in Egypt", dans A general collection of the best ans most interesting voyages and travels in all parts of the world, Londres, 1814.
J'ai cru bon apporter quelques remarques à la traduction française, en relevant certaines imprécisions, à la lumière du texte original dont j'ai fait figurer des extraits dans les notes.
Pour aider à mieux suivre la description topographique proposée par Pococke du site de Guizeh, j'ai reproduit ci-dessous une copie d'écran de Google Earth.
On prétend que les pyramides étaient revêtues d'une espèce de pierre dure ou de marbre, qu'on tirait des montagnes de l'Arabie, et dont il y a des carrières près de la mer Rouge ; et si cela est, il doit en avoir beaucoup coûté pour transporter les matériaux jusque dans cet endroit.
Hérodote observe qu'ils firent une chaussée de pierre de cinq stades de long, de cinquante pieds de large, et dans quelques endroits, de quatre pieds de hauteur (1); mais je crois qu'il se trompe quant à ce dernier article, à moins qu'il n'y eût un pont sur le chemin (2); et il ajoute qu'elle était toute faite de pierres de taille, gravées de diverses figures d'animaux, ce qu'il regarde comme un ouvrage peu inférieur à celui des pyramides. On conduisait vraisemblablement ces pierres par le canal qui est environ deux milles au nord des pyramides, et ensuite le reste du chemin, par cette chaussée extraordinaire ; car il y a encore aujourd'hui en cet endroit une chaussée de pierre d'environ mille verges (yards) de long, sur vingt pieds de large ; et comme cette longueur s'accorde avec celle d'Hérodote, il y a lieu de croire que c'est la même chaussée, encore qu'on ait pu changer une partie des matériaux, le tout étant aujourd'hui en pierres de taille. Elle est soutenue de chaque côté par des éperons (buttresses) semi-circulaires, d'environ 14 pieds de diamètre, et espacés de 30 pieds. Ces éperons sont au nombre de 60 (3), à commencer du nord ; à 60 pieds au-delà, elle décline un peu vers le couchant, après quoi vient un pont d'environ 12 arches, chacune de 20 pieds d'ouverture, dont les pieds droits ont douze pieds d'épaisseur. (4)
Cent verges plus haut, il y a un autre pont, au-delà duquel la chaussée s'étend environ 100 verges au midi, jusqu'à un mille des pyramides, où le terrain est plus élevé. Le terrain sur lequel la chaussée est bâtie étant fort bas et inondé pendant une grande partie de l'année, il y a lieu de croire que c'est la raison pour laquelle on l'a construite et qu'on a continué de l'entretenir. Vis-à-vis, si je ne me trompe, il y a une rampe douce, pour monter les pierres. La montagne (hill) qui est à l'orient, du côté du nord, est très escarpée, et l'on y monte avec difficulté par un chemin qui conduit vis-à-vis la grande pyramide qui est dans l'angle nord-est de la montagne. Hérodote dit qu'elle fut bâtie par Chéops, roi d'Égypte ; Diodore l'appelle Chemnis ou Chembes.
(...) On y monte [sur la Grande Pyramide] par l'angle qui est au nord-est, pour aller en droite ligne ; et lorsque les marches sont hautes, ou qu'il s'en trouve quelqu'une de rompue, on est obligé de chercher celles qui sont entières, ou d'en rompre quelqu'une pour rendre la montée plus aisée. (5)
On croit que cette pyramide, de même que les autres, était revêtue par dehors d'une pierre plus fine, et l'on se fonde sur ce que l'on a trouvé du mortier auquel il y avait non seulement des pierres attachées, mais encore quelques morceaux de marbre blanc, qui sont restés à ce qu'ils croient en arrachant les pierres, pour les employer ailleurs.
C'est ce qu'Hérodote paraît donner à entendre, lorsqu'il dit que l'on bâtit d'abord cette pyramide en forme de degrés ; que quand on avait fait la première marche, on mettait dessus des petites machines pour monter les pierres, pour la revêtir, et ainsi de l'une à l'autre, ce qui devait exiger un travail considérable. Ainsi, dit-il, on fit premièrement le haut de la pyramide, après ce qui suit, et enfin le plus bas de l'édifice.
(...) Hérodote parle des appartements souterrains qu'on avait pratiqués sous la pyramide, et dit que le tombeau était dans une île qu'on avait pratiquée au moyen d'un canal tiré du Nil, ce qui donne lieu de croire que les puits dont je parlerai conduisaient à ce tombeau, et que celui qui voit dans la grande salle était destiné pour quelqu'autre personne de la famille royale.
On doit regarder comme une chose extraordinaire qu'on ait pu découvrir l'entrée qui conduit dans la pyramide. On prétend que ce fut une entreprise du Calife Mahomet qui vivait l'an 827 de l'ère chrétienne (6); mais il y a toute apparence que ce prince avait lu dans les anciens auteurs tout ce qui concerne ces édifices extraordinaires qui servaient de sépulcres aux rois d'Égypte, et comme le rapporte Strabon, il y avait au milieu des pyramides une pierre qui en fermait l'entrée. (7) Il n'est pas même probable qu'ils l'aient d'abord trouvée ; ils commencèrent à chercher le milieu, et creusèrent ensuite dessous, tout le bas étant couvert de pierres et de décombres. Peut-être aussi sondèrent-ils le milieu de la pyramide, ou le percèrent-ils dans différents endroits avec des outils.
(...) La seconde pyramide est entourée au nord et au couchant d'un fossé taillé dans le roc, qui a environ 90 pieds de large et 30 de profondeur. On a aussi taillé dans le roc des petits appartements, dont quelques-uns sont doubles. Au dessus des portes, environ à dix pieds de terre, on a pratiqué des trous dans le roc, lesquels étaient probablement destinés pour un portique qui était devant ces appartements.On a pratiqué de pareils trous dix pieds plus haut pour d'autres appartements, qui avaient un portique comme ceux du dessous. (8)
On dit que cette pyramide fut construite par Cephrenes, frère de Chéops. Thévenot assure qu'elle a 631 pieds [trente et un pieds "français"] en carré ; Hérodote donne à entendre qu'elle occupait le même espace de terrain, mais qu'elle était plus basse de 40 pieds. Il dit aussi qu'elle n'avait point de voûte sous terre, et que le Nil ne l'entourait point, mais que dans la suite on en fit une île par le moyen d'un canal, où le corps de Chéops était inhumé. Il y a donc apparence qu'on pratiqua un passage dans le rocher, lequel conduisait à un appartement, pratiqué de même dans le rocher, dans lequel l'île dont parle Hérodote se trouvait. (9)
(...) Diodore dit qu'on avait pratiqué des marches à côté de cette pyramide [la seconde], qui étaient sans doute dans le milieu, en laissant un vide dans cet endroit, ou en partageant une marche en deux, comme on le pratiquait dans les anciens théâtres.
(...) Près de l'angle de la pyramide, qui est au sud-est, on a pratiqué dans le rocher des grottes ornées de hiéroglyphes, et à l'orient, on trouve les débris de quelques murailles, qui peuvent être celles d'un temple, que certain auteur place devant la seconde pyramide ; il y en d'autres, vis-à-vis de la 3e, qui paraissent être les ruines d'un temple.
Directement en face de la seconde pyramide, environ un quart de mille vers l'orient, on trouve le fameux Sphinx, lequel est éloigné d'environ un demi-quart de mille de l'endroit que le Nil inonde, le terrain où il est étant plus bas que celui où sont bâties les pyramides. Il est sur le grand chemin qui conduit à ces bâtiments magnifiques, l'autre dont j'ai parlé ayant été probablement pratiqué pour conduire les pierres à la grande. Le rocher paraît avoir été taillé autour du Sphinx, et les pierres ont servi à construire les pyramides, la figure étant d'une seule pièce ; ce que quelques-uns ont pris pour les joints n'étant que les veines du rocher. (10)
(...) Le grand chemin qui mène à la seconde pyramide commence, comme je l'ai observé, au Sphinx, où il tourne à la droite et à la gauche, pour aller joindre deux chemins qui viennent du couchant. Ce que j'ai pris pour le fondement d'une muraille peut être les débris de celle du nord. Le chemin qui mène au midi consiste dans une chaussée de pierre, de 11 pas de largeur, laquelle conduit au temple qui est vis-à-vis de la troisième pyramide qu'on dit avoir été bâtie par Mycerinus.
(...) Je ne puis passer ici sous silence une conjecture, que d'autres ont avancée comme moi, et qui fera disparaître le merveilleux qu'on trouve dans la construction de ces pyramides ; et c'est qu'ils ont pu bâtir autour d'une montagne, lorsque l'idée leur vint de construire une pyramide, et cela une fois admis, la grande a pu être bâtie autour de deux montagnes. L'entrée subsiste encore aujourd'hui sur le sommet de l'une, et la grande chambre dans laquelle est le tombeau, sur celui de l'autre. À l'égard du passage et de la chambre qui est dessous, on peut l'avoir pratiqué dans le côté de la montagne, mais à quelque distance de sa surface extérieure, et la chose paraîtra vraisemblable si l'on suppose (...) que les pyramides doivent leur origine à la coutume qu'on avait de revêtir les montagnes. (11)
(1) Erreur manifeste de traduction. Voici le texte anglais : Herodotus observes that they made a causey of stone five furlongs in length, fifty feet broad, and in some parts forty feet high. Il faut donc lire : "quarante pieds de hauteur".
(2) Texte anglais : unless any bridge of that heighth in the way may justify our author's expression ("à moins qu'un pont de cette hauteur sur le chemin puisse justifier l'expression de notre auteur").
(3) Erreur de traduction : le texte anglais mentionne fifty-one (51).
(4) Texte anglais : then there is a bridge of about twelve arches, twenty feet wide, built on piers that are ten feet wide
(5) Ce n'est pas exactement ce qu'affirme l'auteur. En anglais : they are obliged to look for a convenient place to ascend, where the steps are entire, or a high step is a little mouldered away, so as to make the ascent more easy ("On est obligé de chercher un endroit commode pour monter, là où les marches sont entières, ou bien une haute marche légèrement dégradée, pour rendre l'ascension plus facile"). Ce n'est donc pas le voyageur qui entreprend de "rompre" les blocs de pierre !
(6) Imprécision de cette affirmation : l'histoire de l'Islam ne fait mention d'aucun calife de ce nom pour cette période.
(7) Texte anglais : a stone that might be taken out to open a way to the passage that led to the tombs ("une pierre qui pouvait être enlevée pour ouvrir le passage conduisant aux tombes").
(8) Le texte anglais est plus détaillé : Over the doors, about ten feet from the ground, are holes cut in the rock as to let in the ends of stones, which I suppose were for the cover of a portico, being laid on pillars that might be before these apartments. Ten feet higher, are holes cut in like manner in the rock ; so that they might have designed to make other apartments over these, cut likewise out of the rock, and to have a gallery before them as below. Noter le mot "gallery", traduit par "portique".
(9) Ce paragraphe est quelque peu obscur, d'autant plus que la traduction est incomplète. L'auteur, à l'évidence, attribue à la seconde pyramide certaines caractéristiques de la première pyramide. Le texte original est le suivant : It is said this pyramid was built by Cephrenes, the brother of Cheops. Thevenot affirms that it is six hundred and thirty-one French feet square, and Herodotus seems to say that it stood on as much ground as the other, but that it was forty feet lower ; he says also that it had not buildings under ground as the first, nor a channel to it from the Nile, but that an island was made within it by means of an aqueduct, in which lay the body of Cheops ; so that it is probable a passage was hewn, through the rock to an apartment cut likewise out of the solid rock, in which this island might be contrived, according to the account that Herodotus had.
(10) Texte original en anglais de cet important paragraphe : Directly in the front of the second pyramid, about a quarter of a mile to the east of it, is the famous sphynx, about half a quarter of a mile from the water when the Nile overflows, being on much lower ground than the pyramids. Here seems to have been the grand way up to these magnificent structures ; the other I mentioned having been probably made for the conveniency of carrying the stone up to the great pyramid. The rock seems to have been dug away all round the sphynx for a great way, and the stone was doubtless employed in building the pyramids, the sphynx being cut out of the solid rock ; for what has been taken by some to be joinings of the stone, is only veins in the rock.
(11) I cannot but mention a conjecture that has also been made by others, which will make the labour that was bestowed on the pyramids much less than is imagined ; and that is that they might take the avantage of building round a hill when they begun a pyramid ; and if this is probable, the great pyramid might be built about two rocky hills ; the present entrance probably on the top of one, and the grand room which has the tomb in it on the top of the other ; and the passage and room under might be cut out on the side of the hill, though at some distance from the outside of it ; which is the more probable, if we suppose, as I shall after observe, that the first invention of pyramids might be owing to the casing of some hills with stones.
On notera le mot "hill", traduit ici par "montagne", qui signifie plutôt "colline". On notera également la préposition "about" (two rocky hills), traduite par "autour de", compte tenu du contexte : l'auteur avait utilisé précédemment "round".
vendredi 22 janvier 2010
jeudi 21 janvier 2010
Selon Gian Lodovico Bianconi (XVIIIe s.), les pyramides de Guizeh ont vraisemblablement été taillées à même le rocher, avec quelques modifications apportées par l'art
Ce portrait de Gian Lodovico Bianconi est reproduit ici avec l'aimable autorisation
de la Biblioteca comunale dell'Archiginnasio de Bologne (Italie)
© Biblioteca comunale dell'Archiginnasio di BolognaDans ses Oeuvres (Opere del consigliere Gian Lodovico Bianconi bolognese, vol. 4, 1802), il manifestait son intérêt pour les pyramides d'Égypte et tout particulièrement pour certaines théories relatives à leur construction.
Des extraits ci-dessous, je propose le résumé suivant :
- Les pyramides d'Égypte ont été souvent visitées et décrites, mais elles offrent toujours matière à réflexion.
- Il est plus "naturel" et plus simple de les considérer comme des tombeaux.
- Par contre, la manière dont elles ont été construites reste un problème, en dépit des très nombreuses explications qui ont tenté de le résoudre.
- Après avoir rappelé sommairement les théories d'Hérodote, de De Maillet ("l'idée la plus simple" du mécanisme ayant été utilisé pour élever les pyramides), de Greaves ("une ouverture horizontale par laquelle étaient introduits les blocs de pierre"), de Goguet (qui a donné une image de la machine d'Hérodote avec ce qui ressemble à une "grue"), de Pownall ("une machine dont le principal instrument est le coin qui sert à soulever les blocs de pierre pour les introduire dans une espèce de spirale, laquelle sert à faciliter leur avancement") (1), l'auteur met en relief les théories de Diodore de Sicile et de Pline qu'il explique en ces termes :"Diodore et Pline ont indiqué une manière différente de soulever ces blocs de pierre. On construisait, selon eux, des 'escarpements' (2) semblables à ceux des forteresses, sur lesquels on traînait les pierres à la force du bras et avec l'aide de quelque instrument. Quel immense travail que de construire ces escarpements ! Mais on peut répondre que la difficulté d'exécuter un tel travail n'était pas, en ces temps-là, un obstacle, comme nous pourrions le supposer. Tous les secours nécessaires ne dépendaient que d'un signe des souverains tout-puissants qui s'étaient engagés à la construction de tels monuments."
Gian Lodovico Bianconi développe enfin quelque peu les "très belles réflexions" d'un certain Meister (3) qui reprend à son compte les précédentes théories d'Hérodote et de Diodore de Sicile. "Son principal souci, précise Bianconi, est de concilier les sentiments (sic) des Anciens avec ceux des Modernes. Il combine et réunit tout ce qui, dans les exposés d'Hérodote et de Diodore, avait de compatible avec les machines imaginées par les auteurs modernes. Il adopte en particulier l'idée des 'escarpements' ; mais il les transforme habilement en chemins tels que ceux qui sont taillés dans le vif des montagnes et forment des spirales tournant tout autour. (...) Avec ce système, il rend facilement raison du mécanisme difficile nécessaire à ces constructions, sans avoir besoin de recourir à des instruments très compliqués. À cette opinion de Meister, on peut en ajouter une autre qui n'existe dans aucun ouvrage. Peut-être les pyramides étaient-elles, tout comme le Sphinx et la statue colossale de Memnon, des tours taillées à même le rocher : elles étaient ainsi laissées sur le lieu même où les avait placées la nature, avec les modifications apportées par l'art. Cette conjecture, par rapport à la seconde pyramide d'Égypte, est suffisamment sûre, même si actuellement l'on voit que l'espace libre, qui entoure la pyramide de trois côtés, est l'œuvre de l'art. D'autre part, cette opinion peut rencontrer de très grandes difficultés, eu égard notamment à l'incrustation interne de blocs de marbre d'une grosseur prodigieuse. En outre, elle n'explique pas la construction des pyramides fabriquées avec de l'argile et du ciment, dont l'une est assurément aussi grande que celles construites en pierre. Il semble donc que, parmi tous les systèmes possibles, on puisse absolument donner l'avantage à celui de M. Meister, lequel fait certes appel à des forces supérieures à celles que nous pouvons imaginer, mais cela ne peut sembler extraordinaire à quiconque connaît les forces de ces temps-là durent lesquels ont été élevés les monuments de Babylone, les pyramides d'Égypte et [le monument mégalithique de] Stonehenge en Écosse." (4)
Extraits du texte original en italien :
Le Piramidi di Egitto, eccettuati alcuni pochi monumenti del Nord, sono le opere dell' arte umana le più vaste, le più considerabili, e le più sorprendenti. Elleno sono state sovente visitate, e descritte, ma offrono sempre nuova materia di riflessione. Sepolture, monumenti, tempi, abitazioni, geroglifici, magazzeni, tesori, osservatoi, gnomoni, fortezze, argini ; tutti questi usi i viaggiatori, e gli antiquari hanno assegnati a cedeste moli immense. Gli antichi scrittori tutti sonosi fermati nella prima di queste idee, eglino hanno considerato le Piramidi come altrettante tombe dei Faraoni, e questo sentimento è stato adottatoi dagli Arabi ; ed in fatti oltre essere il più naturale, è anche meno esposto alle difficoltà. Non s'incontrano minori ostacoli nel fissare la maniera, onde queste Piramidi sono state costruite. Sono elleno di una estensione così vasta, di un' altezza cosi straordinaria, che la immaginazione nostra difficilmente può concepire quello, che seppero quegli antichi eseguire. Come si sono potute caricare masse di pietre cosi enormi, come elevarle a tanta altezza, alla quale innalzansi questi monumenti della grandezza Egiziana ? Questo è un problema, che si presenta alla prima a chiunque abbia gettato uno sguardo fuggitivo su queste piramidi. Moltissime sono state le spiegazioni di questo straordinario fenomeno dell' arte.
Il console Maillet nella sua descrizione dell' Egitto, in cui ha procurato di mettere in ordine tutti i racconti arabici su questo soggetto, e di formarne un sistema, ha somministrata la idea più semplice del meccanismo, con cui si sono potuti inalzare questi monumenti. Pretende egli che la faccia esterna delle piramidi non fu fabbricata, come costumasi nelle piramidi moderne, soprapponendo gradatamente un suolo all' altro, quasi in forma di scala, ma bensì fu immediatamente inalzata in linea diritta dal suolo sino alla sommità, e che in seguito le pietre interne sono state applicate lateralmente, e per sbieco, onde si è potuto facilmente spingere quelle che andavano situate in alto.
Il Greaves nella sua Piramìdografia ha tenuta una diversa opinione. Questo Antiquario è d'idea che durante la costruzione delle piramidi mantenevasi una apertura orizzontale, nella quale introducevansi le pietre, come si fa dei pezzi di marmo nel lavoro delle miniere ; quindi per mezzo di carmecole, di cunei, e di leve spingevansi le pietre introdotte verso quelle parti, alle quali erano destinate. In questa operazione non si ritrova impossibilità assoluta ; forse anco quegli antichi avevano bastante cognizione della Meccanica pratica per esagiuria. Ma una difficoltà non si può spiegare in questo sistema. Imperciocchè, fabbricata la piramide, come si sarebbe potuta colmare l'apertura, e fare sparire tutti i segni di questa operazione, che non sonosi ritrovati in alcuno di questi edifizi ?
Queste sono le opinioni dei moderni Antiquari, i quali hanno parlato in seguito dei loro sistemi. Ma Erodoto, Diodoro e Plinio, i quali erano forse più in grado di sapere la verità, hanno date idee diverse di questa operazione, quantunque neppure essi siano di accordo. Erodoto è quello che racconta essere state le piramidi fabbricate a gradi, e che per inalzare le pietre servironsi gli Egiziani di macchine, delle quali non ne dice nè come fossero costruite, nè se fossero fissate a ciascun grado, oppure si trasportassero da uno all' altro.
Il sig. Goguet, nel celebre Trattato della orìgine delle Scienze e delle Arti, ha procurato d'immaginare queste macchine, e di darne la figura, che rassomiglia a quella macchina che chiamasi Grue .
Il sig. Pownall in una dotta sua Dissertazione sopra un Monumento sepolcrale d'Irlanda assai simile alle Piramidi di Egitto ha proposto un' altra macchina, il principale istrumento della quale è il Cuneo, che serve a sollevare le pietre per gettarle in seguito in una specie di spirale, che serve a facilitarne l'avanzamento.
Il sig. Pownall in una dotta sua Dissertazione sopra un Monumento sepolcrale d'Irlanda assai simile alle Piramidi di Egitto ha proposto un' altra macchina, il principale istrumento della quale è il Cuneo, che serve a sollevare le pietre per gettarle in seguito in una specie di spirale, che serve a facilitarne l'avanzamento.
Diodoro e Plinio hanno indicata una maniera differente, con cui si sono potute sollevare queste moli. Si facevano, secondo essi, delle Scarpe simili a quelle delle Fortezze, e si conducevano sopra a queste le pietre a forza di braccia, o con l'ajuto di qualche strumento. Quale immenso lavoro per fabbricare queste Scarpe ! Ma si può rispondere che la difficoltà della esecuzione non era in quei tempi un ostacolo, come noi ce lo supponiamo. Tutti i soccorsi necessari non dipendevano che dal cenno di quei Sovrani potentissimi, i quali erano impegnati nella costruzione di questi monumenti.
Queste sono state le opinioni principali dei moderni e degli antichi. Il sig. Meister in una memoria letta ultimamente in una Assemblea della Società Reale delle Scienze di Gottinga, la quale non ha veduta la luce, propone molte sue bellissime riflessioni sopra questo argomento. La sua principale cura è di conciliare i sentimenti degli antichi con quei dei moderni. Combina egli, e riunisce tutto ciò che nelle esposizioni di Erodoto e di Diodoro avvi di compatibile con le macchine immaginate dai moderni. Egli adotta in particolare la idea delle Scarpe ; ma avvedutamente le cangia in Istrade simili a quelle intagliate sul vivo delle montagne, le quali a forma di spirale vanno girando intorno. E per dare all' aggetto dei gradi e di queste strade spirali la convenevole larghezza, suppone che molte nel medesimo sito venivano a terminare e riunivansi nei luoghi, nei quali dovevano passare le più grosse pietre. Con questo sistema rende facilmente ragione di tutto il difficile meccanismo di queste fabbriche senza avere bisogno di ricorrere ad istrumenti gran fatto complicati.
A questa opinione del signor Meister se ne può aggiungere anche un' altra, che non esiste in alcuna opera. Forse le Piramidi egualmente che la Sfinge, e la Statua immensa di Memnone erano delle Torri tagliate nello scoglio vivo, le quali lasciavansi nel luogo medesimo, ove aveale poste la natura con le modificazioni aggiunte dall' arte. Questa congettura, riguardo alla seconda Piramide di Egitto, è bastantemente sicura ; anche al presente si vede che lo spazio libero, che dai tre lati la circonda, è opera dell' arte. D'altra parte ancora questa opinione può incontrare difficoltà gravissime per riguardo particolarmente alla incrostazione interna dei marmi di grandezza prodigiosa ; e poi con essa non si spiega la costruzione delle piramidi fabbricate di creta, e di cementi, delle quali una sicuramente egualmente grande, che quelle di pietra, ne esiste. Pare adunque, che si possa assolutamente tra tutti i sistemi possibili dare il vanto a quello del sig. Meister, il quale, quantunque richieda forze superiori a quelle che noi possiamo immaginare non può sembrare straordinario a chi conosca le forze di quei tempi, nei quali sonosi inalzati i monumenti di Babilonia, le Piramidi dell' Egitto e lo Stone-Henghe di Scozia.
Notes de lecture
(1) Pownall, dixit Bianconi, a proposé l'utilisation de cette machine pour l'édification d'un monument funéraire en Irlande, semblable aux pyramides d'Égypte. Je n'ai, jusqu'à présent, trouvé aucune information précise sur cet auteur. Je suis évidemment preneur de toute aide pouvant éclairer ma recherche.
(2) L'auteur utilise ici le mot scarpe, terme architectural signifiant les murs inclinés d'un donjon ou d'une muraille protégeant un château fort. Appliqué aux pyramides, ce terme devient ce que l'on a appelé le plan invliné. (voir illustration ci-dessous)
(3) Une fois encore, mes recherches ont été jusqu'ici infructueuses concernant cet auteur. Il est vrai, précise Bianconi, que l'on doit à ce dernier un mémoire lu lors d'une assemblée de la Société royale des Sciences de Göttingen, mais n'ayant pas été publié par la suite.
(4) Erreur évidente de l'auteur : Stonehenge est dans le comté du Wiltshire (sud de l'Angleterre).
Libellés :
Bianconi (Gian Lodovico),
de Maillet (Benoît),
Diodore de Sicile,
Greaves (John),
Hérodote
mercredi 20 janvier 2010
Les constructions "les plus colossales que l'orgueil de l'homme ait jamais élevées" (Renouard de Bussière - XIXe s. - à propos des pyramides de Guizeh)
Le vicomte Marie-Théodore Renouard de Bussière (1802-1865) fut secrétaire d'ambassade, et maire de Reichshoffen de 1840 à 1843.
Dans ses Lettres sur l'Orient, écrites pendant les années 1827 et 1828, tome second, Paris 1829, ce voyageur ethnologue relate sa visite aux pyramides de Guizeh en soulignant le "sentiment profond de vénération" que lui inspirent ces monuments de l'antiquité.
Quelques observations techniques retiennent plus particulièrement son attention :
- les surfaces des pyramides étaient "recrépies" au mortier (il n'est pas question de pierres de revêtement) ;
- le couloir ascendant de la Grande Pyramide "obstrué de sable et de décombres" ;
- l'espace occupé par les aménagements intérieurs de cette pyramide (couloirs, chambres) est "imperceptible" comparé au volume global du monument.
En tournant autour de l'édifice principal, auquel on donne le nom de pyramide de Chéops, nous fîmes lever deux hyènes, qui s'enfuirent précipitamment à notre approche. Nous nous hâtâmes d'allumer un grand feu pour cuire notre repas et éloigner de semblables visites. Nous passâmes la nuit couchés sur le sable et nous étions sur pied longtemps avant le lever du soleil. Des bédouins qui nous avaient vus arriver la veille, vinrent pour nous servir de guides. Nous montâmes d'abord extérieurement jusqu'au sommet de la plus grande pyramide. Dans l'origine cela eût été impossible ; car, à en juger par la seconde, leurs surfaces étaient unies et couvertes d'un recrépissage. Le mortier est tombé aujourd'hui, et les pierres de taille qui ont servi à la construction forment des marches, au nombre de deux cent neuf. Ces pierres, vues de loin, se perdent dans l'immensité de l'édifice ; mais, lorsqu'on en approche, ce sont des quartiers de rochers : chaque gradin a deux ou trois pieds d'élévation ; on ne le franchit qu'en s'appuyant sur les mains, et vous concevez qu'escaladant de la sorte un des monuments les plus élevés du monde, on arrive au faîte accablé de fatigue. Nous montâmes par l'angle du nord-est, qui est le mieux conservé. Rien n'est plus triste et plus imposant à la fois que la vue que l'on découvre du haut de la pyramide : excepté un fleuve solitaire, une étroite vallée de verdure et quelques villages, tout est sable, tout est mort. Des constructions élevées par la main de l'homme coupent seules cette effrayante uniformité, et leurs masses énormes sont plus étonnantes que l'immensité silencieuse du désert lui-même. Auprès de nous, nous apercevions les deux autres pyramides de Djizeh et le sphinx colossal ; les pyramides de Sakarah (ou Saqqarah) se dessinaient à l'horizon.(1)
Je ne saurais vous rendre compte de l'impression que j'ai éprouvée en voyant ces constructions, les plus colossales que l'orgueil de l'homme ait jamais élevées ; je ne pouvais me l'expliquer à moi-même. Une foule de réflexions se succédaient rapidement dans mon esprit. Un peuple puissant s'est anéanti, me disais-je ; tout a disparu, les tombeaux seuls sont restés ! des milliers de générations se sont succédé ; une innombrable quantité de sages et de héros ont vécu et ont été oubliés, depuis que le monde étonné a vu pour la première fois ces gigantesques édifices. Les hommes célèbres qui sont venus en Égypte, s'en sont approchés avec respect. L'armée française poussa, il y a peu d'années, un cri de joie lorsqu'elle les aperçut, et son général lui dit : "Soldats ! du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent."
Étant retournés à la base de la pyramide, nous approchâmes de l'issue qui mène à son intérieur ; les bédouins s'y précipitèrent pour nous montrer le chemin : chacun de nous portait un flambeau allumé. La base du monument est en grande partie ensablée, de sorte que l'entrée, jadis élevée au-dessus du sol, est aujourd'hui à son niveau. Cette entrée, masquée autrefois, comme celles de tous les tombeaux égyptiens, a été découverte, grâce, sans doute, à quelque indice extérieur : originairement le revêtement général de l'édifice la cachait.
On descend d'abord une rampe en granit noir, qui se dirige vers le centre et la base de l'édifice, et dans laquelle sont soixante petites entailles qui remplissent l'office de marches. Arrivés au bas de cet escalier, nous trouvâmes deux grands blocs de granit, auprès desquels commence une galerie ascendante, extrêmement raide. Nous y montâmes péniblement au moyen d'entailles pratiquées dans une rampe très difficile et très étroite. Ce corridor, qui d'abord est assez haut, s'abaisse insensiblement : il est obstrué de sable et de décombres ; on n'y avance plus qu'en se courbant beaucoup. Nos flambeaux réveillaient une quantité de chauves-souris, qui voltigeaient autour de nous et dont les ailes venaient nous frapper au visage.
Au milieu de cette galerie est une espèce de palier ; on y voit un trou très profond, auquel on donne le nom de puits. Le couloir se divise alors en deux branches, dont l'une continue à suivre sa première direction, et dont la seconde est horizontale : nous prîmes la dernière et arrivâmes bientôt à une petite salle, à laquelle on donne le nom de chambre de la reine. Elle ne contient aucun ornement, aucune inscription, et a dix-huit pieds deux pouces de long, sur quinze pieds et neuf pouces de large ; son plafond a la forme d'un toit. Retournant sur nos pas et arrivés au puits, nous recommençâmes à monter la galerie principale ; elle se dirige vers le centre de l'édifice : large à sa base de six pieds six pouces, elle se rétrécit en s'élevant et a environ cinquante pieds de hauteur. On monte en suivant de petits parapets construits le long des parois du couloir. Après avoir marché de cette façon l'espace de cent quatre-vingts pieds, on entre dans le second palier, qui jadis était fermé par des blocs de granit ; il mène à la chambre dite du roi. Cette pièce, longue de seize pieds, large de trente-deux et haute de dix-huit, et dans laquelle on entre par l'un des angles, est entièrement revêtue de granit noir ; elle renferme un sarcophage ouvert qui à sept pieds de long sur trois de large, et est d'un seul morceau de granit. Du reste, il n'y a aucun ornement dans la salle : le tombeau est vide et cassé en plusieurs parties ; le couvercle a disparu. Nous sortîmes très fatigués de la pyramide : la chaleur et la poussière qui y règnent, rendent impossible un long séjour dans son intérieur.
(1) On en découvre onze à la fois, ce qui prouve bien que ces pyramides étaient de simples lieux de sépulture, et non pas des observatoires, comme on l'a prétendu pendant longtemps ; pourquoi en réunir onze au même endroit, tandis que la chaîne de Mokattam en présentait de plus élevés ? (note de l'auteur)
Dans ses Lettres sur l'Orient, écrites pendant les années 1827 et 1828, tome second, Paris 1829, ce voyageur ethnologue relate sa visite aux pyramides de Guizeh en soulignant le "sentiment profond de vénération" que lui inspirent ces monuments de l'antiquité.
Quelques observations techniques retiennent plus particulièrement son attention :
- les surfaces des pyramides étaient "recrépies" au mortier (il n'est pas question de pierres de revêtement) ;
- le couloir ascendant de la Grande Pyramide "obstrué de sable et de décombres" ;
- l'espace occupé par les aménagements intérieurs de cette pyramide (couloirs, chambres) est "imperceptible" comparé au volume global du monument.
Ce portrait de Renouard de Bussière est reproduit
avec l'aimable autorisation de la mairie de Reichshoffen
avec l'aimable autorisation de la mairie de Reichshoffen
Notre troisième course a été la plus intéressante. Nous avons été voir les fameuses pyramides de Djizeh (ou Gizeh). (...) Ce petit voyage devait nous prendre quelques jours (...).
En arrivant à leur base, (...) je fus plus étonné que jamais de leur immensité. La journée finissait ; le soleil allait disparaître derrière les collines de sable et dorait de ses derniers rayons ces gigantesques monuments. Je restai immobile, et frappé d'un respect religieux, je n'osais avancer, craignant de troubler le majestueux silence qui régnait dans la nature. Ces constructions merveilleuses, dont les fondateurs même sont presque oubliés, qui ont survécu à la mémoire de ceux qu'elles devaient immortaliser, et que quarante siècles ont respectées, m'inspiraient un sentiment profond de vénération.
Je ne saurais vous rendre compte de l'impression que j'ai éprouvée en voyant ces constructions, les plus colossales que l'orgueil de l'homme ait jamais élevées ; je ne pouvais me l'expliquer à moi-même. Une foule de réflexions se succédaient rapidement dans mon esprit. Un peuple puissant s'est anéanti, me disais-je ; tout a disparu, les tombeaux seuls sont restés ! des milliers de générations se sont succédé ; une innombrable quantité de sages et de héros ont vécu et ont été oubliés, depuis que le monde étonné a vu pour la première fois ces gigantesques édifices. Les hommes célèbres qui sont venus en Égypte, s'en sont approchés avec respect. L'armée française poussa, il y a peu d'années, un cri de joie lorsqu'elle les aperçut, et son général lui dit : "Soldats ! du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent."
Étant retournés à la base de la pyramide, nous approchâmes de l'issue qui mène à son intérieur ; les bédouins s'y précipitèrent pour nous montrer le chemin : chacun de nous portait un flambeau allumé. La base du monument est en grande partie ensablée, de sorte que l'entrée, jadis élevée au-dessus du sol, est aujourd'hui à son niveau. Cette entrée, masquée autrefois, comme celles de tous les tombeaux égyptiens, a été découverte, grâce, sans doute, à quelque indice extérieur : originairement le revêtement général de l'édifice la cachait.
On descend d'abord une rampe en granit noir, qui se dirige vers le centre et la base de l'édifice, et dans laquelle sont soixante petites entailles qui remplissent l'office de marches. Arrivés au bas de cet escalier, nous trouvâmes deux grands blocs de granit, auprès desquels commence une galerie ascendante, extrêmement raide. Nous y montâmes péniblement au moyen d'entailles pratiquées dans une rampe très difficile et très étroite. Ce corridor, qui d'abord est assez haut, s'abaisse insensiblement : il est obstrué de sable et de décombres ; on n'y avance plus qu'en se courbant beaucoup. Nos flambeaux réveillaient une quantité de chauves-souris, qui voltigeaient autour de nous et dont les ailes venaient nous frapper au visage.
Au milieu de cette galerie est une espèce de palier ; on y voit un trou très profond, auquel on donne le nom de puits. Le couloir se divise alors en deux branches, dont l'une continue à suivre sa première direction, et dont la seconde est horizontale : nous prîmes la dernière et arrivâmes bientôt à une petite salle, à laquelle on donne le nom de chambre de la reine. Elle ne contient aucun ornement, aucune inscription, et a dix-huit pieds deux pouces de long, sur quinze pieds et neuf pouces de large ; son plafond a la forme d'un toit. Retournant sur nos pas et arrivés au puits, nous recommençâmes à monter la galerie principale ; elle se dirige vers le centre de l'édifice : large à sa base de six pieds six pouces, elle se rétrécit en s'élevant et a environ cinquante pieds de hauteur. On monte en suivant de petits parapets construits le long des parois du couloir. Après avoir marché de cette façon l'espace de cent quatre-vingts pieds, on entre dans le second palier, qui jadis était fermé par des blocs de granit ; il mène à la chambre dite du roi. Cette pièce, longue de seize pieds, large de trente-deux et haute de dix-huit, et dans laquelle on entre par l'un des angles, est entièrement revêtue de granit noir ; elle renferme un sarcophage ouvert qui à sept pieds de long sur trois de large, et est d'un seul morceau de granit. Du reste, il n'y a aucun ornement dans la salle : le tombeau est vide et cassé en plusieurs parties ; le couvercle a disparu. Nous sortîmes très fatigués de la pyramide : la chaleur et la poussière qui y règnent, rendent impossible un long séjour dans son intérieur.
(...) Ces monuments, dans la construction desquels il semble que l'homme ait voulu rivaliser avec la nature, sont bâtis presque en masses ; car l'espace qu'occupent les corridors et les deux chambres est à peu près imperceptible, lorsqu'on le compare à l'énormité de l'ensemble. On nomme encore aujourd'hui, conformément au récit d'Hérodote, la grande pyramide de Djizeh, tombeau de Chéops. La seconde porte le nom de Céphrènes, frère et successeur de ce prince. La troisième, enfin, est regardée comme la pyramide de la fille de Chéops. Le même historien raconte que cent mille hommes furent occupés, pendant vingt-ans, à bâtir la grande pyramide.
La pierre dont on s'est servi pour ces constructions est calcaire, très dure et difficile à travailler. Leur hauteur a été pendant fort longtemps un objet de discussion, et on n'est pas encore d'accord sur ce point : les auteurs varient dans leurs indications ; cependant aujourd'hui on estime généralement que les proportions de l'ingénieur Grosbert, auteur du plan en relief de la plaine de Djizeh, sont les plus exactes. Il donne au tombeau de Chéops 448 pieds de hauteur perpendiculaire, sur 728 de base ; à celui de Céphrènes 398 pieds d'élévation et 655 de base ; enfin, d'après lui, la pyramide de la fille de Chéops aurait une base de 280 pieds et 162 d'élévation. Le sommet de la seconde est encore couvert d'un enduit très dur, formé de gypse, de cailloux et de sable : ce mortier paraît indestructible.
(1) On en découvre onze à la fois, ce qui prouve bien que ces pyramides étaient de simples lieux de sépulture, et non pas des observatoires, comme on l'a prétendu pendant longtemps ; pourquoi en réunir onze au même endroit, tandis que la chaîne de Mokattam en présentait de plus élevés ? (note de l'auteur)
Libellés :
Renouard de Bussière (Marie-Théodore)
mardi 19 janvier 2010
"Il n'est pas impossible que [la Grand Pyramide] renferme d'autres chambres et d'autres galeries qu'on n'a pas encore trouvées" (Ernest Breton - XIXe s.)
Il fut un temps où les appareils photographiques étaient, sinon inexistants, du moins très rares. Les visiteurs du site de Guizeh palliaient alors cette absence par des observations méticuleuses et moult mesures de longueur, largeur et hauteur des monuments. On avait beau, je suppose, disposer des calculs effectués par des prédécesseurs, on s'empressait de sortir son double-mètre (pour ne plus parler de coudées !) afin d'apporter sa pierre à l'édifice de l'archéologie égyptienne.
Et vas-y que je te mesure tel mur, tel couloir, tel détail architectural ! Les autres l'ont déjà fait précédemment ? Qu'à cela ne tienne ! Et si, par hasard, ils s'étaient trompés !
Voici une nouvelle illustration de cette habitude des "voyageurs" dans la vallée du Nil, avec François Pierre Hippolyte Ernest Breton (1812-1875), "membre résidant", de 1838 à 1854, de la Société nationale des antiquaires de France.
Dans son ouvrage Monuments de tous les peuples, décrits et dessinés d'après les documents les plus modernes, tome 2, 1846, dont est extrait le texte ci-dessous, il passe évidemment en revue les trois pyramides majeures de Guizeh, pour les décrire... en mètres et en centimètres. On relèvera quand même quelques annotations non chiffrées, dont celle que j'ai fait figurer en titre de ce post.
(1) Il aurait fallu écrire : "Abou-l-houl" (sans le "â")
Et vas-y que je te mesure tel mur, tel couloir, tel détail architectural ! Les autres l'ont déjà fait précédemment ? Qu'à cela ne tienne ! Et si, par hasard, ils s'étaient trompés !
Voici une nouvelle illustration de cette habitude des "voyageurs" dans la vallée du Nil, avec François Pierre Hippolyte Ernest Breton (1812-1875), "membre résidant", de 1838 à 1854, de la Société nationale des antiquaires de France.
Dans son ouvrage Monuments de tous les peuples, décrits et dessinés d'après les documents les plus modernes, tome 2, 1846, dont est extrait le texte ci-dessous, il passe évidemment en revue les trois pyramides majeures de Guizeh, pour les décrire... en mètres et en centimètres. On relèvera quand même quelques annotations non chiffrées, dont celle que j'ai fait figurer en titre de ce post.
Illustration extraite de l'ouvrage d'E. Breton
Les plus célèbres monuments du monde, et les plus anciens sans doute, sont les fameuses pyramides, érigées par les premiers rois de la quatrième dynastie de Manethon, c'est-à-dire 5.300 ans avant Jésus-Christ. Les pyramides se trouvent dans le voisinage du Caire, entre la rive gauche du Nil et la chaîne libyque, et de la localité moderne qu'elles occupent ; elles ont pris le nom de pyramides de Gizeh.
Elles sont au nombre de trois, disposées sur une même ligne, de l'est à l'ouest, et à quatre à cinq cents pas de distance les unes des autres.
La plus grande de toutes, celle de Chéops, est aussi la plus connue. La longueur de la base actuelle, le monument étant un peu enterré dans le sable, est de deux cent soixante et douze mètres dix-huit centimètres. L'angle que forment avec l'horizon les quatre faces de la pyramide est de cent vingt-huit degrés. La hauteur perpendiculaire jusqu'à la plate-forme actuelle est de cent cinquante mètres. Cette plate-forme, qui termine la pyramide, est un carré de dix mètres 18 centimètres. Cette pyramide, comme les autres, est construite de blocs énormes de pierres calcaires ; la première assise repose sur le rocher dans une ligne parfaitement dressée et creusée verticalement de vingt à vingt-cinq centimètres. Au-dessous de cette première assise encastrée, le rocher est taillé en socle régulier, ayant un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur. Ce rocher est élevé de trente-trois mètres au-dessus des plus grandes eaux du Nil, et il forme une masse dont on n'a pas trouvé la base à soixante mètres de profondeur.
Au-dessus de la première assise, on en compte deux cent et deux autres, placées successivement en retrait, et formant autant de gradins. Il devait y avoir au sommet au moins deux assises de plus qui ont été détruites. La grande pyramide est exactement orientée ; chacun des angles fait face à l'un des quatre points cardinaux. On a pu tirer de là une observation d'une haute importance pour l'histoire physique du globe : c'est que depuis plusieurs milliers d'années la position de l'axe terrestre n'a pas varié d'une manière sensible, et la grande pyramide est le seul monument sur la terre qui, par son antiquité, puisse fournir l'occasion d'une semblable étude.
La face nord-ouest de la grande pyramide est celle où se trouve son entrée actuelle, au niveau de la quinzième assise, et à quinze mètres environ au-dessus de la base. On trouve d'abord une sorte de corridor, incliné vers le bas, de vingt-cinq mètres de longueur, et de un mètre quatorze centimètres de largeur, sur autant de hauteur ; ce corridor aboutit à un autre de même dimension, mais ascendant, et de trente-quatre mètres de longueur. Un gros bloc de granit le ferme exactement vers le coude de jonction des deux galeries, et il a fallu tourner cet obstacle, en brisant les pierres, plus tendres, qui forment le massif du monument. À l'extrémité du second corridor, on trouve une sorte de palier ; à droite, est l'entrée d'un puits taillé dans le roc, profond de plus de soixante-sept mètres, mais large seulement de soixante sur soixante-trois centimètres.
Sur le même palier, on trouve aussi l'entrée d'une galerie horizontale de trente-neuf mètres d'étendue ; elle conduit à une chambre qu'on a nommée Chambre de la Reine, et qui a six mètres sur cinq mètres trente-trois centimètres : elle est vide.
En retournant à l'entrée du canal horizontal, on monte dans une nouvelle galerie, longue de quarante et un mètres soixante centimètres, et qui a huit mètres trente centimètres de hauteur, sur six mètres trente centimètres de largeur ; huit assises de pierre en encorbellement forment les murs de cette galerie, et donnent l'aspect d'une voûte à son plafond. Nous retrouverons cette disposition dans les monuments cyclopéens et étrusques. À l'extrémité de cette galerie, ou trouve un palier, puis un vestibule, qui conduit à une ouverture de un mètre sept centimètres de largeur, sur un mètre dix centimètres de hauteur, et de deux mètres soixante centimètres de longueur. C'est l'entrée de la chambre supérieure, nommée la Chambre du Roi, entrée primitivement fermée et cachée par des blocs de granit, parfaitement dressés et polis. La hauteur de la salle est de six mètres, sa longueur de treize mètres, sa largeur de cinq mètres trente centimètres.
À l'extrémité ouest de la chambre, on voit le sarcophage, aussi en granit, de deux mètres trente-quatre centimètres de long, sur un mètre trois centimètres de large, et un mètre quinze centimètres de haut ; le couvercle n'existe pas. Enfin, un vide existe au-dessus de cette chambre sépulcrale ; il n'est élevé que de un mètre. Ce vide était probablement destiné à préserver la chambre sépulcrale des effets de la surcharge supérieure. Il n'est pas impossible que cette pyramide renferme encore d'autres chambres et d'autres galeries qu'on n'a pas encore trouvées.
La seconde pyramide est celle de Chephrènes, dont la base est de deux cent dix-huit mètres et dont la hauteur est de cent trente-deux mètres soixante centimètres. Hérodote prétendait qu'il n'y avait aucune chambre dans son intérieur, et pourtant Belzoni, qui y a pénétré le premier de nos jours, en 1818, y a trouvé une grande salle qui occupe le centre. Sur la muraille était une inscription, tracée par des Arabes, qui l'avaient visitée en l'an 782, sous le règne et en présence du calife Aly Méhémet. Contre la paroi est un immense sarcophage, où étaient des ossements qui furent reconnus avoir appartenu à un bœuf.
La troisième pyramide, qu'on attribue à Mycerinus, est beaucoup moins grande que les précédentes, puisqu'elle n'a que quatre-vingt-treize mètres trente centimètres de base, et cinquante-quatre mètres de hauteur ; mais elle les surpassait de beaucoup en beauté, ayant été toute revêtue de beaux marbres de la Thébaïde, que les Arabes ont arrachés pour en orner d'autres édifices. Non loin de là se trouvent plusieurs pyramides, mais de si petites dimensions, que leur hauteur se trouverait dépassée par beaucoup d'obélisques.
C'est au pied des pyramides que se trouve le fameux sphinx colossal, la plus grande sculpture que l'homme ait jamais entreprise. Il est enfoui en partie dans le sable ; sa longueur est de vingt-trois mètres. Les Arabes donnent à cette figure monstrueuse le nom expressif de Abou-el-Houlâ (1), le père de la terreur. Belzoni découvrit sous le sphinx, en déblayant, les vestiges d'un temple, et des communications souterraines, qu'il présuma aboutir à l'intérieur de la grande pyramide.
Il existe, en outre, aux environs des pyramides, une quantité innombrable de tombeaux, formés de grottes et de couloirs taillés dans le rocher, et dont les parois sont en grande partie revêtues de bas-reliefs et de peintures antiques du plus grand intérêt.
(1) Il aurait fallu écrire : "Abou-l-houl" (sans le "â")
lundi 18 janvier 2010
Ce que les bâtisseurs des pyramides égyptiennes doivent aux "nègres d'Éthiopie" : l'interprétation de Victor Schoelcher (XIXe s.)
Victor Schoelcher
(Wikimedia commons)
Homme d'État français, Victor Schoelcher (1804-1893) est surtout connu pour son combat politique en faveur de l'abolition du "crime de lèse-humanité" qu'était (et est) l'esclavage. Donc du respect des races, quelles qu'elles soient.
Dans son ouvrage L'Égypte en 1845, Paris 1846, dont on trouvera ci-dessous quelques extraits, il insiste ainsi sur le rétablissement d'une vérité à la fois historique et culturelle : n'en déplaise aux "aristocrates de la peau" (sous-entendu : de la peau blanche), il faut admettre, ou du moins reconnaître comme fortement probable, que l'Égypte a d'abord été peuplée d'hommes noirs, qui étaient vraisemblablement les "nègres d'Éthiopie". (1) N'est-ce pas, selon la logique terminologique de Schoelcher, aux "Éthiopiens" qu'il faudrait par exemple demander l'origine des pyramides de Méroé ?
Toujours sous l'angle d'une culture égyptienne tributaire des "hommes qui sont venus peupler" la vallée du Nil, l'auteur traite des pyramides, en commettant au passage une erreur de datation, sous forme de questions-réponses.
Les pyramides ne sont-elles que des tombeaux ? La raison "répugne à le croire".
Pourquoi n'y a-ton trouvé aucune trace d'écriture ? "Le simple bon sens dit que ce doit être là une erreur."
Comment prétendre que les bâtisseurs égyptiens sont allés chercher leurs matériaux de construction de l'autre côté du Nil, alors qu'ils avait tout sur place ? On a peine à trouver la bonne réponse.
Remarquons enfin le sympathique croche-pied aux "humoristes anglais", insensibles à tout, notamment à la beauté des pyramides...
Les habitants des bords du Nil ne sont pas des individus d'une souche blanche unique, qui brunissent jusqu'au noir, à mesure qu'ils remontent vers la ligne, c'est le sang de la race cushite établie en Égypte, qui a été modifié par son alliance avec celui de la race caucasienne ; en d'autres termes, ces Égyptiens, nous en sommes bien fâché pour les aristocrates de la peau, ces Égyptiens qui nous ont tout appris sont des mulâtres.
Or, que l'Égypte ait été d'abord peuplée d'hommes noirs, c'est un fait qui prend tous les jours plus de certitude.
Si haut que l'on pénètre vers son origine, l'Égypte apparaît comme une société toute faite et déjà à l'apogée des connaissances humaines. La pyramide de Souphi, dont la construction atteste une science géométrique et mécanique encore non surpassée, remonte à l'an 5112 avant l'ère chrétienne. L'Égypte n'a pas de commencement de civilisation ; du jour où on la voit exister, elle a ses mœurs, ses arts, sa religion et son génie perfectionnés. N'est-ce pas à dire que les hommes qui sont venus la peupler apportèrent avec eux la religion, les mœurs, les arts et le génie de leur pays ? Maintenant, que ces hommes fussent les nègres de l'Éthiopie, les monuments de haute civilisation dont les voyageurs modernes, Bruce, Buchkhard, Hoskins, Caillaud, ont trouvé les restes à Méroé, viennent donner à cette hypothèse toutes les probabilités qu'exige une critique sévère.
L'opinion de l'antiquité est conforme à ce que nous venons d'exposer. Hérodote, qui n'est point le père de l'histoire, mais un des historiens les plus consciencieux du monde, dit que les Égyptiens étaient "des hommes à peau noire, à cheveux crépus".
(...)
Dans son ouvrage L'Égypte en 1845, Paris 1846, dont on trouvera ci-dessous quelques extraits, il insiste ainsi sur le rétablissement d'une vérité à la fois historique et culturelle : n'en déplaise aux "aristocrates de la peau" (sous-entendu : de la peau blanche), il faut admettre, ou du moins reconnaître comme fortement probable, que l'Égypte a d'abord été peuplée d'hommes noirs, qui étaient vraisemblablement les "nègres d'Éthiopie". (1) N'est-ce pas, selon la logique terminologique de Schoelcher, aux "Éthiopiens" qu'il faudrait par exemple demander l'origine des pyramides de Méroé ?
Toujours sous l'angle d'une culture égyptienne tributaire des "hommes qui sont venus peupler" la vallée du Nil, l'auteur traite des pyramides, en commettant au passage une erreur de datation, sous forme de questions-réponses.
Les pyramides ne sont-elles que des tombeaux ? La raison "répugne à le croire".
Pourquoi n'y a-ton trouvé aucune trace d'écriture ? "Le simple bon sens dit que ce doit être là une erreur."
Comment prétendre que les bâtisseurs égyptiens sont allés chercher leurs matériaux de construction de l'autre côté du Nil, alors qu'ils avait tout sur place ? On a peine à trouver la bonne réponse.
Remarquons enfin le sympathique croche-pied aux "humoristes anglais", insensibles à tout, notamment à la beauté des pyramides...
Les habitants des bords du Nil ne sont pas des individus d'une souche blanche unique, qui brunissent jusqu'au noir, à mesure qu'ils remontent vers la ligne, c'est le sang de la race cushite établie en Égypte, qui a été modifié par son alliance avec celui de la race caucasienne ; en d'autres termes, ces Égyptiens, nous en sommes bien fâché pour les aristocrates de la peau, ces Égyptiens qui nous ont tout appris sont des mulâtres.
Or, que l'Égypte ait été d'abord peuplée d'hommes noirs, c'est un fait qui prend tous les jours plus de certitude.
Si haut que l'on pénètre vers son origine, l'Égypte apparaît comme une société toute faite et déjà à l'apogée des connaissances humaines. La pyramide de Souphi, dont la construction atteste une science géométrique et mécanique encore non surpassée, remonte à l'an 5112 avant l'ère chrétienne. L'Égypte n'a pas de commencement de civilisation ; du jour où on la voit exister, elle a ses mœurs, ses arts, sa religion et son génie perfectionnés. N'est-ce pas à dire que les hommes qui sont venus la peupler apportèrent avec eux la religion, les mœurs, les arts et le génie de leur pays ? Maintenant, que ces hommes fussent les nègres de l'Éthiopie, les monuments de haute civilisation dont les voyageurs modernes, Bruce, Buchkhard, Hoskins, Caillaud, ont trouvé les restes à Méroé, viennent donner à cette hypothèse toutes les probabilités qu'exige une critique sévère.
L'opinion de l'antiquité est conforme à ce que nous venons d'exposer. Hérodote, qui n'est point le père de l'histoire, mais un des historiens les plus consciencieux du monde, dit que les Égyptiens étaient "des hommes à peau noire, à cheveux crépus".
(...)
Il faut être de ces humoristes anglais, qui ont le singulier travers d'être insensibles à tout, ou plutôt qui ont la bizarre prétention de se moquer de tout, pour nier en quelque sorte les pyramides, et leur refuser son admiration. Quant à nous, à peine arrivé au Caire, nous eûmes un irrésistible besoin d'aller voir ces grands ouvrages qui montrent l'homme déjà puissant et instruit dans toutes les sciences constitutives de la civilisation, à une époque tellement reculée, que l'histoire même n'en garde pas de souvenirs.
Les plus célèbres pyramides d'Égypte, élevées au bord du désert Libyque, sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues au-dessus du Caire, forment deux groupes peu distants l'un de l'autre ; celles de Giseh, les plus belles, au nombre de trois, et celles de Sakkarah, au nombre de quarante-huit. De ces dernières, il en reste trois seulement ; les autres, bâties en petites pierres, ou même en briques, ne sont plus que des monticules informes.
(...) Pendant que nous étions au sommet de cette montagne [la Grande Pyramide], un Arabe, que nous avons fait monter sur celle dite de Belzoni, qui est presque contiguë, nous semblait plus petit qu'une mouche courant sur un miroir d'appartement. La pyramide de Belzoni a conservé une grande partie du revêtement en mastic poli qui était destiné tout à la fois à rendre ces monuments plus invulnérables, et à en faire des cônes parfaits. Cet enduit glacé brille encore au soleil comme pour attester l'incomparable perfection des procédés industriels, à laquelle étaient déjà parvenus les Égyptiens.
(...) La science paraît être fixée sur la destination des pyramides. Tout le monde s'accorde à les regarder comme des tombeaux. Celle de Souphi ou Chéops renferme encore, dans la principale chambre, un sarcophage trop grand pour qu'on ait pu l'en retirer. Est-il bien vrai cependant qu'un peuple parvenu au développement que suppose l'érection de semblables montagnes de pierres les ait élevées seulement "pour y enfermer un squelette de cinq pieds ?" comme dit Volney. Notre raison, il faut l'avouer, répugne à le croire, malgré l'opinion générale, et il nous semble toujours que l'esprit investigateur de la critique moderne nous révèlera, sur le but de pareilles constructions, quelque chose de plus satisfaisant. En tous cas, tant d'efforts, de science et de travail, tant de dépenses, d'années et de milliers d'hommes employés pour dresser des monuments sans utilité, pour satisfaire la vanité sauvage de quelque prince, serait assurément le fruit d'une civilisation bien barbare, faite pour inspirer plus de dégoût que d'admiration ; mais, du moins, est-on obligé de convenir que cette barbarie a laissé quelque chose de superbement grand.
On n'a trouvé aucune inscription, aucune trace d'écriture ni dans les chambres des pyramides, ni sur les sarcophages qu'elles contiennent. De cette circonstance, en effet fort extraordinaire, surtout lorsqu'on considère l'immense quantité d'hiéroglyphes qui couvrent les monuments égyptiens, quelques auteurs ont conclu que l'écriture, l'art merveilleux de reproduire la pensée par des signes, n'était pas encore découverte à l'époque de la construction des pyramides. Le simple bon sens dit que ce doit être là une erreur. L'existence même de ces indestructibles ouvrages, traversant tant de siècles, atteste une science théorique consommée. L'appareillage, l'agencement des pierres, leurs plans, leur coupe, sont d'une perfection mathématique. La grande pyramide, que l'on fait remonter avec toute sorte de certitude au règne de Souphi, c'est-à-dire à 5112 ans avant Jésus-Christ, est orientée avec une précision irréprochable. "Chacun de ses quatre angles, dit M. Champollion-Figeac, fait face à l'un des quatre points cardinaux ; ce n'est, encore aujourd'hui, qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on réussirait à tracer sans dévier une méridienne d'une aussi grande étendue." De telles notions géométriques et astronomiques ne supposent-elles pas des connaissances beaucoup trop avancées, des opérations de l'esprit beaucoup trop compliquées pour qu'on puisse les concilier avec l'ignorance d'un système graphique ?
Pyramides de Méroé (Soudan)
cliché Fabrizio Demartis (Wikimedia commons)
cliché Fabrizio Demartis (Wikimedia commons)
Au surplus, selon toute probabilité, les pyramides remontent encore au-delà du règne de Souphi ; on en rencontre beaucoup à Méroé, et c'est aux Éthiopiens qu'il faudrait demander l'origine de ces monuments, comme celle de tant d'autres choses que l'on suppose de création égyptienne.
(...) Après avoir été vainement à plusieurs stations de péage, nous trouvâmes enfin une barque qui nous passa pour aller voir les carrières de Tourrah, ouvertes dans la partie de la chaîne Arabique appelée le Mokattan.
La voix commune veut que ce soit de Tourrah qu'aient été extraites les pierres qui ont servi à la construction des pyramides. Cela nous paraît au moins douteux. Pourquoi les anciens auraient-ils été chercher de l'autre côté du fleuve cette immense quantité de pierres, lorsqu'ils avaient sur le lieu même où ils voulaient construire, dans la chaîne Lybique, une mine inépuisable et facile à fouiller? On a d'autant plus de peine à trouver une bonne réponse à cette question, que le calcaire des deux chaînes est absolument de même nature. C'est sans doute la prodigieuse dimension des carrières de Tourrah qui aura donné lieu à l'opinion accréditée. On ne se lasse pas, du reste, d'admirer la régularité du travail d'exploitation : on pourrait compter les coups de ciseaux sur ces murailles de 20 et 25 mètres de hauteur, taillées comme si elles avaient été dressées au compas.
Les Égyptiens paraissent avoir eu des moyens d'extraction supérieurs aux nôtres, du moins ne s'explique-t-on pas la préparation de plusieurs blocs qui ont été abandonnés avant d'être complètement détachés. Ils sont très symétriquement coupés dessus, dessous, à droite et à gauche, mais on ne devine pas comment les anciens s'y prenaient pour les couper ensuite par derrière. On en est réduit à s'avouer qu'ils eurent des procédés perdus pour la mécanique moderne ! Plusieurs salles de ces carrières portent gravés sur leurs murailles des cartouches que l'on a traduits. Une grande inscription, en caractères tout à fait inconnus, reste seule à déchiffrer. À quelle époque remonte-t-elle ? qui l'a tracée ? C'est un problème encore non résolu, mais que l'on ne peut dire insoluble, tant le génie de l'homme a déjà pénétré de secrets du passé, qui semblaient vouloir demeurer éternellement voilés.
Jusqu'au dernier moment, on est affligé ici par le contraste du grandiose des ruines et de l'avilissement des populations. Ce triste rapprochement nous était aussi réservé au milieu de la nécropole de Memphis, et forme la conclusion naturelle d'un ouvrage sur l'Égypte actuelle.(1) "Les Grecs englobaient dans leur vague et immense Éthiopie (nous disons l'Afrique noire, et les Arabes disent Sudan, "le pays des Noirs") toutes les contrées peuplées d'hommes à peau sombre, situées en amont de la Première Cataracte du Nil." (Dictionnaire des pharaons, de Pascal Vernus et Jean Yoyotte, éditions Perrin, 1988)
samedi 16 janvier 2010
Selon Raoul Rochette (XIXe s.), Howard Vyse a rendu "un grand service à la science"
Dans un article publié, en 1841, par le Journal des savants, à propos de l'ouvrage Operations carried on at the Pyramids of Gizeh in 1837, du colonel Howard Vyse (Londres, 1840), Désiré Raoul Rochette (1790-1854), de l'Institut, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, nommé en 1838 secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, dresse un éloge appuyé des travaux accomplis, sur le site des pyramides de Guizeh, par l'égyptologue anglais.
Pour mieux étayer ses propos louangeurs, il retrace sommairement l'histoire de l' "archéologie des pyramides", en la divisant en trois périodes :
- les témoignages ayant précédé la campagne d'Égypte ;
- les travaux des savants ayant été associés à cette expédition ;
- une dernière période marquée par "la nouveauté des résultats dus aux fouilles du colonel Howard Vyse".
Sans l'ombre d'un reproche concernant des techniques pour le moins invasives, dont les conséquences seront relevées ultérieurement par d'autres auteurs, Raoul Rochette énumère les faits de gloire du héros de l'égyptologie moderne. On en prendra connaissance dans le texte ci-dessous, dont j'ai souligné, en caractères gras, l'articulation.
Ce portrait de Raoul Rochette (une estampe de Luigi Calametta) est reproduit ici
avec l'aimable autorisation
© musée national du château de Compiègne, © Direction des musées de France
C'est donc un grand service rendu à la science que celui qui résulte des opérations exécutées, dans le cours de l'année 1837, par les ordres et aux frais du colonel Howard Vyse, dans le groupe entier des pyramides de Gizeh, et qui vient d'être livré au public, avec tous ses détails et avec beaucoup de dessins à l'appui, par les soins de ce généreux ami de l'antiquité. Les découvertes qui furent le produit de ces grands et dispendieux travaux sont d'une telle importance qu'elles consacrent, dès ce moment, le nom de leur auteur à la reconnaissance publique, et que ce nom semble lié désormais à ce qu'il y a de plus impérissable au monde, à ces pyramides mêmes de Memphis, dont il était réservé à notre siècle de devoir au colonel Howard Vyse une connaissance plus exacte et plus approfondie qu'on ne l'eut peut-être à aucune époque.
H.Vyse (Wikimedia commons)
L'archéographie des pyramides, telle qu'elle résulte pour nous des notions acquises de siècle en siècle à la science, peut se diviser en trois époques principales.
La première comprend l'ensemble des témoignages fournis par l'antiquité classique, par les écrivains arabes et par les voyageurs modernes, jusqu'à la fin du dernier siècle, qui est l'époque de l'expédition française en Égypte. Tous les renseignements fournis sur les pyramides, durant tout le cours de cette première période, sont résumés dans l'ouvrage de Zoëga (1), avec une érudition immense, à laquelle il semble que rien n'ait échappé ; et l'on sait que cet ouvrage, chef-d'œuvre de savoir et de critique, où tant d'aperçus ingénieux et féconds sont mêlés à des discussions graves et profondes, parut à Rome en 1797, deux années seulement avant que l'Égypte, conquise par nos soldats, livrât à l'étude de nos antiquaires ses monuments jusqu'alors si imparfaitement connus par les plans et les dessins de Pococke et de Norden.
La seconde époque est celle qui est signalée par les résultats de l'expédition française en Égypte, résultats dans lesquels les pyramides entrent pour une part considérable. On connaît les travaux de MM. Nouet, Lepère, Coutelle, Grobert, et surtout Jomard, qui ont tant contribué à éclaircir les questions qui ont rapport au système de construction des pyramides en général et à leurs mesures, et qui nous ont donné, sur la grande pyramide en particulier, sur sa disposition intérieure et sur son état actuel, tant de renseignements exacts, auxquels il ne manque que d'avoir pu s'étendre sur des parties de cet édifice restées encore inaccessibles.
À ces travaux des savants de l'expédition d'Égypte se rattachent d'autres publications, qui eurent pour objet plus ou moins direct de compléter la connaissance historique des pyramides, telles que les Notes ajoutées par Langlès à la traduction française des Voyages de Norden, et surtout celles de l'illustre Sylvestre de Sacy, publiées à la suite de sa traduction de l'ouvrage d'Abd-Allatif, qui était lui-même un document historique du plus grand prix. C'est en s'aidant de ces travaux que des antiquaires, tels que M. Hirt et M. Quatremère de Quincy, dans des dissertations particulières, essayèrent d'expliquer le mode de construction des pyramides, et cherchèrent à se rendre compte de leur objet réel et de leur destination véritable ; que d'autres savants, tels que M. Letronne, purent résoudre quelques questions de détail, telles que celle de l'abaissement progressif de la grande pyramide, question grave autant que curieuse, à laquelle se rattache celle du revêtement de ce grand édifice. L'importance et le mérite des travaux qui avaient été le résultat de l'expédition française en Égypte furent certainement pour beaucoup dans l'intérêt nouveau que les monuments de ce pays excitèrent au sein de toute l'Europe savante, et qui se signala à son tour par des découvertes, prélude de celles qui viennent d'être opérées sous nos yeux. Le capitaine Caviglia sonda le puits de la grande pyramide, qui n'avait été visité par les savants français que jusqu'à une médiocre profondeur, et pénétra jusqu'à l'appartement souterrain qui était encore inconnu. Le même habile explorateur découvrit, entre les pattes du grand sphinx, un temple resté enfoui depuis des siècles, au fond duquel on soupçonna qu'il pouvait exister une communication avec la grande pyramide, qui s'est pourtant dérobée jusqu'ici à toutes les recherches. À la même époque, un autre voyageur, au nom duquel il est impossible de ne pas joindre l'expression du regret de sa mort prématurée, en même temps que le témoignage de la reconnaissance qui est due à ses services, l'infatigable et malheureux Belzoni, parvenait à ouvrir la seconde pyramide, et rendait accessible au monde civilisé l'intérieur de ce monument, où jamais n'avait pénétré aucun Européen. Quelques années plus tard enfin, un noble et savant voyageur, M. de Minutoli, faisait ouvrir une des grandes pyramides de Sakkarah, et, pour la première fois, il montrait à l'Europe savante des inscriptions hiéroglyphiques gravées sur une porte intérieure de cet édifice, précisément au moment où notre illustre Champollion appliquait, d'une main plus sûre et plus heureuse, au déchiffrement de ce système d'écriture, l'instrument encore imparfait qu'il avait reçu des mains du célèbre docteur Young, et qu'il perfectionnait en l'appliquant.
C'est à ce point que s'arrêtaient les travaux entrepris jusqu'alors pour nous faire connaître les pyramides. Champollion et ses compagnons ne semblent pas, en effet, avoir porté sur ces grands édifices l'esprit d'investigation qui s'exerçait principalement, de leur part, sur les monuments écrits et figures de l'archéologie égyptienne. Ici donc finissent les explorations comprises dans la seconde époque ; et telle est l'importance, telle est aussi la nouveauté des résultats dus aux fouilles du colonel Howard Vyse, qu'ils méritent à eux seuls de signaler une troisième époque, celle à laquelle il ne me paraît pas possible que le nom du généreux auteur de cette grande entreprise ne demeure pas attaché, comme le juste prix d'un pareil service rendu à la science.
Canal de "ventilation"de la chambre du Roi
Cliché John et Morton Edgar (Wikimedia commons)
(...) Il ne s'agissait encore [pour Vyse] que de continuer les excavations précédemment commencées à l'extrémité inférieure des deux soupiraux nord et sud de la chambre du Roi ; de rechercher, à la base de la seconde pyramide, l'entrée inférieure qui devait s'y trouver, et d'ouvrir, dans la face de la troisième pyramide, une tranchée, pour découvrir, s'il était possible, l'entrée encore inconnue de ce monument. Tels étaient les principaux points qu'avait en vue le colonel How. Vyse, en y joignant un plan topographique des pyramides, plus exact, plus complet et plus détaillé qu'on ne l'avait fait encore ; et il semble que de pareils travaux, d'après le seul aperçu de la dépense considérable qu'ils devaient entraîner, à raison des masses énormes d'édifices sur lesquels il s'agissait d'opérer, devaient suffire à son activité, et satisfaire pleinement son honorable ambition de procurer au monde savant des connaissances nouvelles sur les pyramides. Mais il s'en faut bien que l'entreprise soit restée circonscrite dans les bornes de ce premier programme ; et, les idées s'étendant avec les découvertes, en même temps que les dépenses s'accroissaient avec les travaux, il en est résulté l'ensemble des opérations dont le détail entier, rédigé en forme de journal, jour par jour, est devenu le sujet du livre qui nous occupe.
(...) [Suite aux travaux de recherche effectués par Caviglia, Perring et Vyse sur les "canaux d'aération" de la Grande Pyramide] Ainsi fut résolu un grand problème, qui avait occasionné tant de dépenses et de travaux inutiles, et si fortement excité, en pure perte, l'imagination des voyageurs. Ainsi fut acquis à la science un fait des plus extraordinaires et des plus curieux, le fait qu'il exista, dans la grande pyramide, deux canaux de ventilation, destinés à faire pénétrer l'air extérieur dans la chambre principale de cet édifice, et à y entretenir une température égale et salubre, d'accord avec un système de croyances religieuses, où la conservation éternelle des corps se liait à la doctrine de l'immortalité des âmes. (...) Ce résultat, tel qu'il vient d'être énoncé, est déjà, en effet, d'une grande conséquence par le fait même qu'il constate, et qui n'avait été soupçonné ni indiqué par aucun des auteurs anciens et modernes qui ont parlé des pyramides de Memphis. Il le devient encore davantage, par la preuve péremptoire qu'il fournit, que les canaux en question ne communiquaient point, comme on l'avait supposé, à d'autres appartements, et qu'ainsi il n'existe, dans la pyramide, en fait de chambres et de passages, que ceux qui sont aujourd'hui connus, puisqu'il ne saurait plus être mis en doute que la chambre, pour la ventilation de laquelle ces deux canaux avaient été construits, ne fut effectivement la chambre principale, conséquemment, cette chambre même, avec le sarcophage qu'elle contenait, l'objet réel de l'érection de la pyramide, dont toutes les dispositions intérieures furent dirigées vers ce but unique.
Un second résultat des fouilles du colonel How. Vyse, qui n'est ni moins important, ni moins curieux, c'est la découverte des chambres superposées au plafond de la chambre du Roi.
(...) Une particularité qu'il n'est pas inutile de mentionner ici, c'est que, lorsqu'on entra pour la première fois dans cette chambre [celle de Wellington] si hermétiquement close et restée en cet état depuis tant de siècles, on trouva un sédiment noirâtre, qui avait la consistance d'une gelée blanche, et qui était également distribué sur le sol, en même temps qu'accumulé à une certaine profondeur dans les interstices des blocs. Ce sédiment fut recueilli et soumis à une analyse, d'abord dans l'établissement français du Caire, où l'on fut d'avis qu'il contenait des particules ligneuses, puis en Angleterre, où l'on jugea que ce devaient être des débris (exuvae) d'insectes. Aucune de ces suppositions ne paraît satisfaisante au colonel How. Vyse, qui pense que le sédiment en question, tout à fait pareil à celui qui fut trouvé dans une pièce de la seconde pyramide, ouverte pour la première fois en sa présence, résulte tout simplement de la décomposition de la pierre.
(...) En y entrant [dans la cinquième chambre de décharge, dite de Campbell] pour la première fois, depuis qu'elle avait été hermétiquement murée, on trouva sur le pavé le même sédiment qui avait été observé dans les chambres inférieures, et, de plus, sur les parois de pierre calcaire, une sorte d'exsudation, qui avait l'apparence de plumes blanches, et qui ressemblait à ce qui fut découvert plus tard dans la troisième pyramide; ce devait être une efflorescence saline.
Mais ce qui avait bien autrement d'importance pour l'histoire de ces grands monuments et pour la science de l'antiquité égyptienne, et ce qui constitue une des révélations les plus graves, les plus curieuses, les plus inattendues, que nous ait procurées la découverte de ces quatre nouvelles chambres, ce sont les marques hiéroglyphiques tracées au pinceau, en couleur rouge, sur les blocs de pierre calcaire employés à leur construction, particulièrement dans la chambre dite de lady Arbuthnoth. Jusqu'ici, en effet, il n'avait été découvert, dans aucune des parties accessibles de la première et de la seconde pyramide, non seulement sur les parois des murailles, mais sur le sarcophage même, qui, comme l'on sait, est resté à sa place antique dans la chambre principale de l'une et de l'autre pyramide, aucun signe hiéroglyphique, aucune inscription quelconque ; et cette absence totale d'hiéroglyphes dans de pareils édifices, comparée à l'excessive profusion des signes de cette écriture sur tous les monuments de ce pays, avait donné lieu à beaucoup de conjectures, toutes plus ou moins arbitraires, et toutes aussi peu satisfaisantes les unes que les autres.
(...) Ce résultat de la découverte d'inscriptions hiéroglyphiques cursives dans les chambres de la grande pyramide, fût-il unique, serait déjà d'une immense portée par rapport à l'usage de cette écriture à une si haute époque de l'histoire égyptienne ; mais il y a plus. Dans la série des signes, sorte d'hiéroglyphes linéaires qu'on peut appeler semi-hiératiques, figuraient deux cartouches royaux, dont les éléments, purement phonétiques, interprétés suivant la méthode de Champollion, donnent un résultat bien propre à constater la valeur de cette méthode, en même temps qu'il confirme les témoignages de l'histoire (...).
Le colonel How. Vyse déclare qu'il ne croit pas qu'il existe dans le monde une construction qui approche, pour la finesse et la précision des joints et pour la beauté de l'appareil, de celle du pavé et du revêtement de la grande pyramide ; il n'y a que la chambre du Roi, construite tout entière en granit et offrant la même perfection, qui surpasse encore, par la difficulté du travail dans une matière si dure et si rebelle à l'outil, ce miracle de patience et d'industrie, si remarquable en soi, et si étonnant quand on se reporte à la haute antiquité de cette construction, et que l'on songe à son immensité. Une particularité curieuse de ce revêtement, c'est que chacun des blocs qui entraient dans sa composition fut taillé sous l'angle requis pour la place qu'il devait occuper ; puis dressé et poli, après avoir été mis en place, de manière à produire une surface uniforme. La preuve de ce fait a été acquise par les excavations pratiquées plus tard à la base de la huitième pyramide, la même qui passe pour être précisément celle de la fille de Chéops, et qui offre d'ailleurs tous les caractères d'une fabrique contemporaine.
Pour terminer ce que j'ai à dire des opérations exécutées à la première pyramide, je n'ai plus à mentionner que les fouilles entreprises pour découvrir, à la base, une entrée qui conduisît à un appartement souterrain. On avait cru d'abord à la possibilité de cette entrée, d'après une ouverture dans le pavé qui paraissait artificielle. On y établit donc des travailleurs, qui poussèrent leur excavation jusqu'à une profondeur de quarante-sept pieds. Mais, arrivé à ce point, on reconnut que c'était simplement une fissure dans le roc, qui se resserrait à mesure qu'on pénétrait au-dessous du sol ; et cette fouille infructueuse fut abandonnée. On ne renonça pourtant pas encore à trouver, au-dessous du niveau de la chambre souterraine découverte en 1820, cet appartement mystérieux dont parle Hérodote, et qui formait, au centre de la pyramide, à une profondeur inconnue, une île entourée, de quatre côtés, par un canal rempli de l'eau du Nil. Pour arriver par une autre voie à cet appartement si soigneusement caché dans les entrailles de la terre, le colonel How. Vyse ordonna une fouille dans le pavé de la chambre souterraine, et il voulut, à son départ de l'Égypte en 1837, qu'elle fût poussée à cinquante pieds de profondeur ; mais, quelques mois plus tard, cette excavation était arrivée à trente-huit pieds, sans qu'on eût encore trouvé aucune apparence de l'appartement que l'on cherchait ; et j'ignore si la fin de cette opération aura été couronnée du succès que l'on attendait, et qui serait, sans doute, s'il s'effectuait, le plus extraordinaire de tous ceux qu'on a obtenus jusqu'ici dans l'exploration de la pyramide. Mais il est bien probable que l'appartement en question n'a jamais existé, et qu'Hérodote, qui certainement ne visita point l'intérieur de ce grand monument, s'était laissé tromper par le récit des prêtres, qui se fondait peut-être sur le fait de la chambre souterraine actuellement connue, fait exagéré à dessein pour détourner l'attention des curieux de la véritable chambre du Roi, qui était bien celle où reposait effectivement et où se voit encore aujourd'hui le sarcophage de Chéops.
(1) De origine et usa obeliscorum, Roma, 1797
Libellés :
Raoul Rochette (Désiré),
Vyse (Howard)
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