jeudi 20 mai 2010

Rendons à Djéser ou Imhotep ce qui est à Tosorthrus, présenté comme l'inventeur de la construction en pierres en Égypte

"Djéser (ou Djoser) est un roi de la IIIe dynastie (Ancien Empire). Il succède à Senakht. Manéthon l’appelle Tosorthros (Sesorthos) et lui compte vingt-neuf ans de règne alors que le papyrus de Turin lui en compte dix-neuf ans et un mois, ce qui est contradictoire avec d'autres documents égyptiens dont la stèle de la famine découverte à Assouan. On situe son règne aux alentours de -2630 à -2611."
Voilà ce que propose Wikipédia.
Djéser, Djoser, Tcheser, Tosorthrus, Tosorthros, Esculape égyptien, "le saint" : plusieurs noms pour une même personne ? Le constat est courant en égyptologie. Aux spécialistes de nous éclairer sur le cas présent. Pour l'heure, sous réserve de démonstrations complémentaires, nous retiendrons ici l'assimilation entre Tosorthrus et Djéser (Djoser).
Mais on le sait : qui dit Djéser dit aussi Imhotep, le vizir et architecte attitré du roi, présenté également comme médecin et philosophe.
Nous voici donc face à un duo bâtisseur dont il semble difficile a priori de distinguer à qui appartient singulièrement l'invention de la construction en pierres sur un chantier de pyramide. Quant aux textes que j'ai retenus ci-dessous, ils ont fait leur choix, dans la foulée de Manéthon : priorité à Thosorthrus/Djéser !
Qu'on me permette une anecdote personnelle : lors de mes "humanités", j'ai appris ou étais censé apprendre le latin. Eh oui ! Ça existe encore ce genre de dinosaure ! Et je me souviens toujours de la fameuse phrase "Caesar pontem fecit" que notre éminent professeur se plaisait à commenter. Sincèrement, vous voyez l'empereur romain en train de tailler lui-même et d'appareiller les pierres de son pont ?
Alors, si César s'est vu attribuer des lauriers parce qu'il avait "fait", autrement dit "fait faire" un pont, pourquoi n'en serait-il pas de même avec Djéser à qui l'on décerne les mérites d'une invention qui aurait mûri dans un cerveau autre que le sien ? On pourrait donc plus globalement retenir que la construction en pierres a vu le jour "sous son règne".
Veuillez excuser ce raisonnement à la sauvette. Mais je pense qu'il ne doit pas être loin de la vérité... Toute démonstration contraire sera évidemment la bienvenue.



Statue de Djéser - musée du Caire (Wikimedia commons)

"Les Égyptiens sont de tous les peuples connus ceux qui paraissent avoir fait les premiers usage du granite pour élever des temples et des monuments qui, par la solidité de leur construction et la dureté de la matière, ont résisté, depuis plusieurs milliers d'années, à toutes les intempéries de l'air, et aux dévastations des différents peuples qui ont successivement fait la conquête de l'Égypte.
C'est probablement au désir de perpétuer la mémoire de quelques grands évènements, ou de quelques hommes célèbres , qu'il faut attribuer l'art de travailler une matière aussi dure que le granite, dans un pays où les habitations ordinaires n'étaient qu'en terre couverte de roseaux ou de paille.
En consultant ce qui nous reste des annales des anciens Égyptiens, on trouve que les premiers essais de cet art sont dus à un des rois de Memphis, nommé Tosorthrus, qui vivait plus de douze mille ans avant l'ère vulgaire, d'après le calcul d'Hérodote, et près de quinze mille ans d'après celui de Diodore de Sicile, c'est-à-dire plus de seize mille ans avant le règne de Napoléon Ier.
Les anciennes carrières de granite se trouvent depuis Syène ou Assouan jusqu'aux cataractes du Nil ; elles sont situées sur le flanc des montagnes. On y voit encore des blocs ébauchés d'une très grande longueur, qui paraissent avoir été préparés pour des obélisques et des colonnes. Cette espèce de roche qui n'a point de lits, se trouve par masses d'une très grande dimension, dont on peut tirer des morceaux d'une grandeur considérable. Ces ébauches font voir comment les anciens Égyptiens s'y prenaient pour trancher dans la masse des blocs assez grands pour former des obélisques, des colonnes et même des édifices d'une seule pierre.
Ils commençaient à tailler dans la masse le devant et le dessus de la pierre dont ils avaient besoin ; ils faisaient ensuite avec des outils minces des tranchées d'environ un décimètre ou trois pouces de largeur, et des trous plus profonds espacés d'environ un mètre pour y enfoncer des coins de bois sec, qu'ils mouillaient pour les faire renfler et détacher la pierre. Il est bon de remarquer que c'est, à très peu de chose près, la manière dont on exploite encore, dans les carrières, les pierres qui n'ont pas de lits, c'est-à-dire qui ne se trouvent pas par bancs ou couches."
(Jean-Baptiste Rondelet, Traité théorique et pratique de l'art de bâtir, vol. 1, 1812)


Imhotep, statue exposée au département des Antiquités égyptiennes du Louvre 
photo de Hu Totya (Wikimedia commons)
"On attribue à Menès, 22e. roi ou vice-roi de la Basse-Égypte, la fondation de Memphis; mais ce ne fut que sous son successeur, Tosorthrus, que les Égyptiens commencèrent à tailler la pierre, et deux siècles environ après son règne fut bâtie la plus grande des pyramides."
(J de Saint-Martin, Histoire civile, politique et religieuse de tous les peuples, 1825)

"(…) la civilisation égyptienne a pu, comme on l'a dit si souvent, venir de l'Éthiopie, et cependant être d'origine asiatique et non point africaine. Cette première dérivation est infiniment plus probable, car l'histoire ne nous montre aucune civilisation sur le sol africain qui soit émanée de la race noire, tandis que nous trouvons dans le sud de l'Asie les grands centres de l'Inde et de la Chaldée avec lesquels le littoral de la Nubie se trouvait facilement en rapport. On sait que le trajet est si facile d'un rivage à l'autre du détroit de Bab-el-Mandeb, qu'il peut être accompli sur de simples radeaux, et que, suivant une locution proverbiale des Arabes, "on se reconnaît d'un bord à l'autre".
Nous trouvons dans l'histoire des pyramides d'Égypte des circonstances qui viennent à l'appui de cette opinion sur l'origine de la civilisation égyptienne. Les plus importantes comme les plus connues de ces pyramides sont celles de Gizeh, et on a l'habitude de les considérer comme le type universel et immuable des pyramides égyptiennes, mais cela n'est pas exact. Il existe en Égypte des pyramides qui ont une forme très différente, comme, par exemple, celle d'El-Meydouneh, composée de deux parties dont la supérieure même est tronquée, et forme esplanade, ou bien comme la plus grande des pyramides de Sakkarah, dont la partie supérieure est une sorte de pyramidion, dont les faces ont une autre inclinaison que la base, enfin comme la pyramide d'Abou-Sir, qui est composée de huit degrés.
Au lieu de la pierre employée dans la construction des pyramides de Gizeh, on trouve souvent aussi la brique crue, comme dans les pyramides du Fayoum, dans celle d'El-Lahoun, dans celle de Dashour. Il y a donc entre les pyramides d'Égypte et les pyramides en terrasses des bords de l'Euphrate des analogies très réelles, bien qu'elles n'aient pas été généralement marquées. Cette observation est d'autant plus importante que, si la pyramide n'était pas en Égypte d'origine étrangère, on aurait peine à s'expliquer comment la brique a pu être employée à sa construction alors que la pierre abondait sur le sol même ou on les élevait. Il faut encore ajouter que les pyramides construites en briques, et qui rappellent la forme en terrasse, sont plus anciennes que celles de Gizeh construites en pierre et qui présentent la forme rigoureuse de la pyramide géométrique. Bien que les pyramides de Gizeh remontent à la quatrième dynastie, c'est-à-dire à plus de 4000 ans avant notre ère, elles paraissent avoir été précédées par les pyramides du Fayoum et de Dashour, et par celle de Sakkarah dans laquelle le système graphique semble ne pas être encore complètement développé.
La substitution graduelle de la pierre à la brique que nous observons dans les pyramides égyptiennes s'accorde parfaitement avec ce que nous apprend Manéthon de l'invention de la coupe des pierres chez les Égyptiens, invention qu'il attribue à Tosorthrus, deuxième roi de la troisième dynastie.
Il y a donc tout lieu de penser que l'emploi de la brique, si peu naturel à l'Égypte pour les grandes constructions, y avait été apporté de la Mésopotamie avec la forme même de la pyramide babylonienne, forme qui fut remplacée plus tard par la forme égyptienne pure, de même que la brique fut elle-même remplacée par la pierre et le granit."
(M. Lenormant, présentant l'ouvrage de Victor Schoelcher, L'Égypte en 1845, in revue de l'Institut, Journal universel des sciences et des sociétés savantes, en France et à l'étranger, 2e section, tome 11, 1846)



Necropolis of Saqqara, photo taken by Hajor, december 2002. 
Released under cc-by-sa and/or GFDL. (Wikimedia commons)

"The oldest existing monuments in the world are the Pyramids and the tombs about them, which date as far back as the 4th, and perhaps 3rd, dynasty, and show at what a remote period sculpture and the use of squared stone in horizontal courses were practised in Egypt. The employment of squared granite blocks, and the beauty of the masonry in the interior of the Pyramids (which has not been surpassed, if even equalled, at any subsequent age), also prove the degree of skill the Egyptians had reached at a time long anterior to the building of the walls of Tiryns, and, consequently, to the rudest attempts in masonry in Italy or Greece. How long they took to arrive at that perfection it is difficult to determine ; but the period between the builders of the Pyramids and the reign of Tosorthrus, the second king of the 3rd dynasty, said by Manetho to have first used squared stone, is evidently much too short; and we may conclude that it was known to them, as well as the engineering skill required for changing the course of the Nile, even before the reign of Menes."
(Sir John Gardner Wilkinson, A popular account of the ancient Egyptians, 1854)

mercredi 19 mai 2010

"Au cœur d'une pyramide - Une mission archéologique en Égypte", de Michel Valloggia

Comportant quelques considérations générales sur les pyramides memphites, puis sur le déroulement et les fonctions d'une mission archéologique en Égypte, cet ouvrage - le catalogue d'une exposition qui s'est tenue en 2001 au Musée romain de Lausanne-Vidy - est essentiellement consacré au complexe funéraire d'Abou Rawash, et plus particulièrement à la pyramide de Djédefrê (Radjedef), un site que connaît bien l'archéologue suisse Michel Valloggia, auteur de l'ouvrage et commissaire de l'exposition, puisqu'il est le directeur de la mission franco-suisse à l'œuvre sur place.
Djédefrê reste un personnage peu connu de l'histoire pharaonique. Fils de Khéops, ayant accédé à sa succession de façon légitime ou non, il régna quelque 25 années (2580-2555 ?). On sait également de lui qu'il se fit l'apôtre du dogme hiélopolitain : il revendiqua ainsi le titre de "fils de Rê". Mais pourquoi opta-t-il pour le site d'Abou Rawash, à 8 km au nord de Guizeh, délaissant le plateau de Guizeh pour y faire construire sa propre pyramide ? (1)
Les diverses campagnes de fouilles du complexe funéraire n'ont pas été facilitées, dans la mesure où le site a été utilisé comme tour de guet du temps des Romains, avant d'être exploité comme carrière pour la construction des monuments cairotes, puis de servir de camp militaire à la fin du XXe siècle


Pyramide de Djédefrê, photo de Jon Bodsworth (Wikimedia commons)

En dépit de ces difficultés, somme toute familières aux archéologues patentés, les fouilles d'Abou Rawash ont apporté, selon Michel Valloggia, des révélations majeures sur la logique constructive des pyramides prises globalement, notamment celles de la IVe dynastie.
Si la partie supérieure de la pyramide est aujourd'hui totalement détruite, son infrastructure n'en apparaît que plus clairement : les bâtisseurs égyptiens choisissaient leur site de construction compte tenu des fondations naturelles qu'offrait un tertre rocheux. "L'établissement d'une coupe longitudinale, écrit Michel Valloggia, sur l'ensemble des superstructures et infrastructures a apporté, pour la première fois dans la discipline, d'intéressantes précisions sur la construction d'une pyramide. Ainsi, au nombre des paramètres requis pour le choix d'un site, la présence d'un massif rocheux pourrait bien avoir joué un rôle important, négligé jusqu'ici."
"Négligé jusqu'ici" ? Les spécialistes apprécieront... Toujours est-il qu'à Abou Rawash, la masse naturelle représentait 44% du volume total de la pyramide et que "la récupération des pierres de la pyramide, systématiquement menée depuis l'Antiquité, s'est évidemment interrompue à l'altitude supérieure du rocher".
Deuxième révélation : à la base des faces de la pyramide de Djédefrê, les bâtisseurs égyptiens ont aménagé "un lit de fondation déversé, taillé dans le rocher suivant une pente moyenne d'environ 12°. Il s'agit d'un dispositif bien attesté pour la IVe dynastie, notamment dans les assises de fondation de la pyramide satellite nord-est du complexe de Chéops à Gîza. Ce procédé, qui prévient le glissement des assises édifiées contre le noyau de calcaire, illustre clairement la maîtrise des constructeurs confrontés aux lois de la statique."
Bien que délaissé et longtemps ignoré, le site d'Abou Rawash "renferme tous les éléments constitutifs des grands tombeaux royaux de la IVe dynastie : un temple d'accueil, une chausse montante et une enceinte bâtie autour d'aménagements monumentaux".


Pyramide de Djédefrê - la "descenderie" - photo de Jon Bodsworth
 (Wikimedia commons)


Afin de compléter cette présentation de l'ouvrage, j'ai adressé un message à Michel Valloggia, où je lui posais les questions suivantes :
– quels sont les éléments découverts à Abou Rawash, que l'on ne connaissait pas déjà par d'autres fouilles précédentes sur les autres pyramides memphites, qui permettent de mieux appréhender la "logique constructive" de ces pyramides ?
- pourquoi Radjedef n'a-t-il pas choisi, pour la construction de sa pyramide, le plateau de Guizeh ? Était-il rejeté (par le clergé égyptien ?) pour sa défense du culte hiélopolitain ?
- les vestiges de la pyramide de Radjedef permettent-ils de percevoir ou induire la configuration de cette pyramide dans son élévation ?

Michel Valloggia a eu l'obligeance de me répondre en ces termes :
Cher Monsieur,
Votre message m'est bien parvenu et je vous en remercie. En fait, le catalogue d'exposition auquel vous faites allusion date maintenant de plus de dix ans ! Depuis, sept autres campagnes de fouilles ont eu lieu avec d'importants résultats ; notamment la découverte d'une pyramide satellite, destinée à l'épouse du roi, avec du matériel inscrit au nom de Chéops ... De plus, l'ensemble du complexe funéraire a été dégagé, apportant son lot d'informations sur la conception des complexes funéraires de la IVème dynastie. Les travaux de terrain sont maintenant terminés et mon rapport final est sous presse, à l'Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire. Ces deux volumes devraient paraître avant la fin de cette année apportant, je pense, toutes les réponses à vos questions. Publié avec deux de mes collaborateurs MM. J.Bernal et C.Higy, intitulé : "Le complexe funéraire royal de Rêdjedef à Abou Rawash : Étude historique et architecturale", cet ouvrage entrera dans la collection scientifique de l'IFAO et vous pourrez, sans doute, le trouver prochainement en bibliothèque.


(1) "Selon Michel Baud, il n'est pas si étonnant que le pharaon ait choisi un site différent de celui de son père. En réalité, ce qui est étrange, c'est plutôt la volonté de Khéphren, le demi-frère de Djédefrê, de se faire inhumer près de Khéops. L'égyptologue français ajoute que, contrairement à l'idée reçue, la structure de la pyramide elle-même ne présente rien d'inhabituel. Les chercheurs évaluent l'angle du monument entre 50° et 52° degrés, soit une pente équivalente à celle de la pyramide de Khéops." (Heritage Key, via Historizo, sous la signature d'Esperluette)

"L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes" (E.-F. Jomard - XIXe s. - à propos des pyramides)

Après son inventaire des pyramides de Memphis, Edme-François Jomard (1777-1862) nous propose un coup d'œil général sur l'ensemble des lieux.
Un aveu, pour sortir au moins une fois de la neutralité à laquelle je me suis astreint dans ce blog : j'aime beaucoup ce texte dans lequel je vois comme une discrète leçon d'égyptologie, à l'attention de quiconque a entrepris de faire parler les pierres de notre chère Égypte pharaonique.
Lisons plutôt : éviter "les opinions faites à l'avance", "les assertions sans preuve" et "les  réflexions vagues sur la destination des pyramides" ; ne pas faire sortir de son sujet "une grande pensée morale"  (et vlan pour Bossuet, qui cultivait sans doute la magie du verbe, mais sans connaître véritablement ici son "sujet" !) ; faire place à "la réflexion après la surprise", observer, comparer, ne juger que les faits que l'on a sous les yeux... Bravo et merci Monsieur Jomard pour cette percutante leçon de choses !
Et ce bref exposé se termine par une phrase qui devrait être gravée en lettres d'or au frontispice de la grande demeure de l'égyptologie. Il y est question bien sûr des pyramides : "ce n'est point le simple résultat des efforts matériels, mais celui d'un génie audacieux et persévérant ; (…) c'est le travail de l'intelligence et non celui de la force physique."
Ce texte, comme les précédents de Jomard, est extrait de la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke


"L'aspect général de ces monuments [les pyramides] donne lieu à une observation frappante : leurs cimes, vues de très loin, produisent le même genre d'effet que les sommités des hautes montagnes de forme pyramidale, qui s'élancent et se découpent dans le ciel. Plus on s'approche, plus cet effet décroit. Mais quand vous n'êtes plus qu'à une petite distance de ces masses régulières, une impression toute différente succède : vous êtes frappé de surprise, et dès que vous gravissez la côte, vos idées changent comme subitement ; enfin, lorsque vous touchez presque au pied de la Grande pyramide, vous êtes saisi d'une émotion vive et puissante, tempérée par une sorte de stupeur et d'accablement. Le sommet et les angles échappent à la vue. Ce que vous éprouvez n'est point l'admiration qui éclate à l'aspect d'un chef-d'œuvre de l'art, mais c'est une impression profonde. L'effet est dans la grandeur et la simplicité des formes, dans le contraste et la disproportion entre la stature de l'homme et l'immensité de l'ouvrage qui est sorti de sa main : l'œil ne peut le saisir, la pensée même a peine à l'embrasser. C'est alors que l'on commence à prendre une grande idée de cet amas immense de pierres taillées, accumulées avec ordre à une hauteur prodigieuse. On voit, on touche à des centaines d'assises de 200 pieds cubes du poids de 30 milliers, à des milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, élevé un si grand nombre de pierres colossales, combien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a fallu, quels engins leur ont servi ; et moins on peut s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puissance qui se jouait avec de tels obstacles.
Bientôt un autre sentiment s'empare de votre esprit, quand vous considérez l'état de dégradation des parties inférieures : vous voyez que les hommes, bien plus que le temps, ont travaillé à leur destruction. Si celui-ci a attaqué la sommité, ceux-là en ont précipité les pierres, dont la chute en roulant a brisé les assises. Ils ont encore exploité la base comme une carrière ; enfin le revêtement a disparu partout, sous la main des barbares. Vous déplorez leurs outrages, mais vous comparez ces vaines attaques au massif de la pyramide, qu'elles n'ont pas diminué peut-être de la centième partie, et vous dites avec le poète : « Leur masse indestructible a fatigué le temps. » Suspendons ici nos réflexions sur ce monument, dont bientôt nous parlerons plus en détail, et achevons de jeter un coup d'œil général sur l'ensemble des lieux.
Dès qu'un voyageur arrive sur le plateau des Pyramides, c'est comme un besoin pour lui d'en faire le tour, au moins de la première ; et cette promenade lui donne encore de celle-ci une plus grande idée ; elle demande au moins un quart d'heure en marchant vite, à cause des monticules de sables et de débris accumulés à la partie inférieure de chaque face.
Quiconque vient ici payer un tribut de curiosité à ces monuments, mais qui n'y apporte pas des opinions faites à l'avance, n'est frappé que du spectacle qu'il a devant lui ; il ne cherche pas à maîtriser ses impressions par des réflexions vagues sur la destination des pyramides, parce qu'elle lui est inconnue ; sur ce qu'elles ont coûté aux peuples de fatigues et de sacrifices, parce qu'il l'ignore, et qu'il ne s'en rapporte pas aux assertions sans preuve des esprits prévenus ni aux incertitudes des étymologies. Il observe, il compare ; ne jugeant que des faits qu'il a sous les yeux, il voit que les auteurs, quels qu'ils soient, de la Grande pyramide, ont construit le monument le plus durable et le plus élevé sous le ciel ; et il conclut que, sous ce rapport et par ce fait seul, les Égyptiens se sont placés au premier rang des peuples de la terre.



En donnant à ces masses, comme Pline, le nom de prodigieuses, portentosœ moles, il se garde de décider avec lui que c'est le fruit d'une vaine et folle ostentation de la richesse des rois ; enfin il s'abstient de prononcer avec Bossuet que ces ouvrages ne sont rien que des tombeaux, parce qu'il sent que ce grand écrivain a voulu surtout faire sortir de son sujet une grande pensée morale, sans songer à l'histoire des arts chez les Égyptiens et à leurs progrès dans les sciences, chose qu'il n'a pu connaître.
Pour se former, autant que cela est possible, sans avoir été sur les lieux, une juste idée de l'aspect de tous ces monuments, vus du levant, du nord et du sud, et aussi des accidents divers que le sol présente, le lecteur doit consulter les vues pittoresques, dans lesquelles ils sont représentés : les personnages que les artistes y ont introduits lui serviront d'échelle pour apprécier, mieux que par le discours, les dimensions et les proportions relatives de ces édifices. (…)
De quel coup d'œil imposant, de quel magnifique spectacle on jouit à cette hauteur [sur la plate-forme de la Grande Pyramide], et à mesure qu'on y arrive ! Les villages ressemblent à des fourmilières, et les hommes qui sont au bas paraissent imperceptibles ; en Europe, les objets aperçus d'une élévation bien plus grande se rapetissent bien moins à la vue. Quand on distingue à peine au pied de l'édifice ces petites figures aller, venir et se mouvoir comme des fourmis, on se demande si ce sont bien les semblables de ces mêmes êtres, si disproportionnés avec le monument, qui ont accumulé tant de matériaux, qui ont porté de telles masses à une si grande élévation. À la surprise la réflexion succède : l'ouvrage des hommes les abaisse d'abord, ensuite il les élève. On découvre bientôt par la méditation que ce n'est point le simple résultat des efforts matériels, mais celui d'un génie audacieux et persévérant ; que c'est le travail de l'intelligence et non celui de la force physique.
C'est seulement au sommet de la pyramide qu'on en prend une juste idée, et que l'attente est surpassée par le spectacle. De là, on verrait à douze lieues de distance, si la vue pouvait y atteindre.  À cette hauteur, sur cette cime imposante, il semble que l'âme s'élève, que les facultés s'agrandissent ; tout concourt à exalter l'imagination."
Les illustrations sont extraites de la Description de l'Égypte

mardi 18 mai 2010

Les 167.383 "faveurs" de la princesse Rhodope, selon Jan Potocki (XVIIIe s.)

Le savant et écrivain polonais, de langue française, Jan Nepomucen Potocki, Jean Potocki en français (1761-1815), fut un grand voyageur. On le considère comme "l’un des premiers écrivains de récit de voyage de l’ère moderne, avec des comptes rendus expressifs de plusieurs de ses voyages, au cours desquels il entreprit également des études historiques, linguistiques et ethnographiques extensives". (Wikipédia).
De son Voyage en Turquie et en Égypte, fait en l'année 1784, édité en 1788, je propose les extraits suivants.
Il ne faut pas s'attendre à y trouver de savantes considérations sur les caractéristiques des pyramides de Guizeh. L'auteur donne plutôt dans le pathos, mettant en œuvre un style ampoulé. Il adopte même un ton quelque peu coquin lorsqu'il s'apitoie sur le sort de la pauvre Rhodope dont le pyramide aurait été bâtie aux "frais de ses amants".
Même si ce texte n'apporte pas une contribution notable à l'égyptologie académique, je l'ai néanmoins retenu, car il témoigne d'une époque et de ce qu'alors, comme aujourd'hui sans doute, les visiteurs allaient chercher en se rendant sur le site des pyramides de Guizeh : une émotion, un moment d' "enthousiasme", une "idée d'immensité".

Jan Potocki, par Aleksander Warnek (Wikimedia commons)

"J'avais aperçu pour la première fois les pyramides lorsque, remontant de Rosette au Caire, j'eus atteint la pointe du Delta. J'en étais à dix lieues, et elles m'avaient paru comme des montagnes, dont la couleur bleuâtre annonçait une grande élévation. Je les avais perdues de vue en me rapprochant du Caire, et je ne les retrouvai plus que vers Gizeh. La distance de ce village aux pyramides est de trois lieues, et paraît à peine de six cents pas.
Je distinguais parfaitement leurs différentes assises, et jusqu'aux séparations des pierres, qui ne me paraissaient alors que de la grandeur de nos briques, et mes yeux mesurant la hauteur de ces monuments sur cette fausse échelle n'y trouvèrent plus rien de merveilleux. La même chose m'était arrivée à Saint-Pierre de Rome, et doit arriver nécessairement à la vue de tout édifice lorsque la parfaite proportion de ses parties ne laisse pas d'objet de comparaison qui puisse faire juger de la grandeur de leur ensemble. Pour juger donc de celle des pyramides, il faut aller jusqu'à leur base ; alors le sommet disparaît peu à peu, et l'on ne voit plus que l'entassement des blocs énormes dont on avait d'abord si mal jugé. Alors si l'on veut porter la clarté du calcul sur le témoignage rectifié de ses sens, on trouve que le nombre de ces blocs se monte à plus de trois cent trente-quatre mille trois cent soixante-sept, qui font une solidité de soixante-deux millions trois cent neuf mille six cents pieds cubes.
Alors que l'on s'éloigne autant que l'on voudra, l'imagination fatiguée de calcul ne garde plus que l'idée d'immensité et la conserve toujours.
Les Arabes, qui savent que les voyageurs sont curieux de graver leurs noms à l'entrée de la pyramide, sont venus m'apporter un ciseau ; je m'en suis servi pour y faire placer ce vers du Poème des Jardins : "Leur masse indestructible a fatigué le temps."
Et quels monuments ont mieux mérité une telle inscription ? Trente siècles en ont à peine ébréché quelques saillies. Les tremblements de terre n'en ont pas déjoint une assise. L'angle de leur inclinaison fait servir à leur stabilité cette même force de gravité qui détruit tous les monuments des hommes. Les efforts réunis de toute la population actuelle de l'Égypte ne suffiraient plus pour les égaliser au sol qui les supporte ; et qui sait si la Nature elle-même, jalouse de voir les ouvrages de l'Art atteindre à la durée des siens, aurait des moyens pour les anéantir ?
Telle est l'impression que m'a faite la vue des pyramides. Vous trouverez peut-être qu'elle tient de l'enthousiasme, et j'en conviendrai sans peine. Mais quelle est l'âme assez inaccessible à l'admiration pour pouvoir toujours se défendre de ce sentiment exalté ? Et peut-il jamais être plus excusable ? Je sens cependant que la plume du voyageur, descriptive comme son crayon, ne doit pas aller au-delà de ce qu'il voit, et je m'empresse de faire reprendre à la mienne le caractère qui lui convient.
La grande pyramide était entourée de plusieurs petites, dont les bases subsistent encore. On y reconnaît aisément la situation de celle qu'Hérodote dit avoir été bâtie par la fille de Chéops, aux frais de ses amants, qui payaient chacune de ses faveurs d'un bloc de pierre d'Éthiopie. Cette pyramide n'avait, selon notre auteur, qu'un phletre de base, c'est-à-dire soixante-sept pieds et demi ; elle était donc beaucoup plus petite que celle dont nous venons de parler. Mais je me suis convaincu que c'était parce que les pierres en étaient moindres, et non pas parce qu'il y en avait moins. Cependant, ne prenant que la moitié du nombre marqué ci-dessus, nous aurons cent soixante-sept mille trois cent quatre-vingt-trois faveurs, somme qui, pour une jeune princesse, paraîtra toujours assez considérable.
À trois cents pas des pyramides se voit la statue colossale du Sphinx, ou plutôt la tête de cette statue, car tout le reste est enseveli sous le sable. Cette tête est si grosse que toute ma petite caravane s'était mise à l'abri sous son menton, et s'y trouvait fort à l'aise.
J'aurais beaucoup désiré pouvoir monter au sommet de la plus haute des pyramides, d'où j'aurais vu toute l'Égypte étendue à mes pieds comme sur une carte géographique. La chose n'est pas fort difficile, mais mes forces ne m'ont pas permis de l'entreprendre. J'ai eu même assez de peine à en parcourir l'intérieur, pour parvenir jusqu'au tombeau du Pharaon."

source : Gallica

lundi 17 mai 2010

Inventaire des pyramides établi par E.-F. Jomard (XIXe s.) : Abousir

Après Guizeh, Dahchour et Saqqarah, suite de notre périple en compagnie d'Edme-François Jomard (1777-1862), avec les pyramides d'Abousir.
Suivront trois autres notes du même auteur, consacrées à des considérations plus globales sur les techniques de construction.
À noter ce qu'écrit ici l'auteur sur les chaussées ayant servi au transport des matériaux. Il reviendra sur ce point au terme de son ouvrage (objet de l'une des prochaines notes).
Rappel : ce texte est extrait de l'ouvrage Description de l'Égypte – Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publiée par C.L.F.Pancoucke, tome cinquième, 1829.

Site d'Abousir (Wikimedia commons)

"À deux mille mètres vers l'ouest du village d'Abousyr, et à onze mille mètres au sud-est des grandes pyramides de Gyzeh, sont trois pyramides en ruine, très rapprochées l'une de l'autre, situées sur le bord de la chaîne, à l'ouverture d'une petite vallée. Elles sont bâties en pierre : leur état de dégradation n'empêche pas de reconnaître qu'elles ont été revêtues d'un parement.
Ainsi que les autres pyramides, elles sont orientées. Leurs dimensions sont à peu près les mêmes ; le côté de la base est inférieur à celle de la troisième pyramide de Gyzeh.
Sur le milieu de la face orientale de chacune d'elles se dirige une chaussée ascendante, construite en pierres de taille de forte dimension ; il est de ces pierres qui ont jusqu'à 6 à 7 mètres de longueur. Il est évident que ces chaussées ont servi au transport des matériaux dont les monuments se composent. Il en est de même qu'aux pyramides de Gyzeh. Hérodote fait remarquer l'art et le soin qu'on déployait pour la construction de ces chaussées. Çà et là, on trouve une grande quantité de blocs énormes de grès, de granit et de trapp noir, taillés et polis, couverts de sculptures, de figures d'animaux, et de caractères hiéroglyphiques. Il est permis de croire que plusieurs de ces pierres dures ont servi à revêtir les pyramides, ou à embellir quelques monuments du voisinage ; peut-être aussi quelque révolution politique ou religieuse a-t-elle empêché d'employer à leur destination la plupart de ces riches matériaux.
De ces pyramides, on se rend en trois heures aux grandes pyramides de Gyzeh, en suivant le chemin qui longe le pied de la montagne libyque. A 1500 mètres sur ce chemin, on remonte une colline que l'on croit être le reste d'une pyramide détruite, et à trois mille mètres, mais plus loin vers l'ouest du village de Chobrâment, on aperçoit à gauche, sur la crête d'un coteau, trois tertres de forme à peu près conique : on y trouve des traces d'anciennes constructions qui font croire qu'il y avait encore là jadis trois petites pyramides, aujourd'hui entièrement ruinées. Au pied de la montagne est un santon ou tombeau arabe.
Non loin de là sont les vestiges d'une ancienne digue en briques cuites, dirigée transversalement au sens de la vallée.

Abousir : reconstitution par Ludwig Borchardt (Wikimedia commons) 

Tels sont tous les restes de constructions pyramidales que l'on rencontre depuis les pyramides de Gyzeh jusqu'à Dahchour, dans une étendue d'environ 23000mètres : elles sont au nombre de dix-neuf : trois sont en briques ; les autres ou le plus grand nombre sont en pierres. Il en est deux presque comparables à la seconde pyramide de Gyzeh ; mais quinze sont ruinées ou dans un état complet de dégradation. L'énumération de ces bâtisses prouve qu'elles ne sont pas indignes d'attention : c'est ce que prouvera encore mieux le rapprochement que je ferai plus tard entre elles et celles de Gyzeh. Le plateau où elles sont élevées est un sol calcaire assez uni, partout recouvert de gravier ou de sables mobiles."

dimanche 16 mai 2010

Selon E.-F. Jomard, la pyramide à degrés de Saqqarah "mérite le second rang", comparativement aux grandes pyramides de Guizeh

Suite de notre voyage le long de la vallée du Nil en compagnie d'Edme-François Jomard.
Après la Grande Pyramide, puis les pyramides de Dahchour (note précédente), nous voici à Saqqarah, avec sa célèbre pyramide à degrés, au cœur du complexe funéraire de Djéser.
La description est rapide, sujette sans aucun doute à un relatif manque d'intérêt pour ce complexe, comparativement aux célèbres monuments du plateau de Guizeh. (*)
Afin de se dédouaner en quelque sorte de la rapidité de son propos, l'auteur se risque à un constat qui, depuis, est devenu une vérité première pour tous les pyramidologues : la corrélation entre les diverses techniques de construction de l'ensemble des pyramides. Le processus, c'est évident, a évolué des mastabas aux pyramides lisses telles qu'elles apparaissent encore dans leur splendeur à Guizeh. Mais il s'agit globalement d'un même processus, et souvent, des mêmes équipes de bâtisseurs : "Il manque sans doute plusieurs renseignements pour compléter la description de cette pyramide intéressante, écrit Jomard ; mais celle des autres monuments du même genre pourra y suppléer en partie, attendu l'analogie qui règne entre ces diverses constructions."
"Analogie entre ces diverses constructions" : retenons bien la formule ! Elle peut être très riche de conséquences...

(*)
Vous l'aurez peut-être remarqué, si vous êtes l'un des nombreux fidèles de ce blog : celui-ci, à ses débuts, avait installé ses pénates à Guizeh. Il y a donc été surtout question de Khéops, la référence par excellence en matière de pyramides. Or, l'expérience aidant, et inspiré par des conseils amicaux, je vais désormais l'ouvrir aux pyramides des autres époques, avec les textes anciens ou modernes y faisant référence. Dès que j'aurai mis la main sur un texte traitant de Khéops, Khéphren, Mykérinos... et même du Sphinx, je reviendrai toutefois avec plaisir au point de départ.

Photo Marc Chartier

"En continuant de nous porter du midi au nord, nous arrivons à la plus considérable des pyramides de Saqqârah : elle est à 2000 mètres au nord de la pyramide de Dahchour, et à 6000 mètres au sud-ouest du village de Saqqârah ; on l'appelle Haram el-Kebireh (la Grande Pyramide). En effet, ses dimensions approchent de celles des grandes pyramides de Gyzeh, et elle mérite le second rang. La base moyenne a environ 200 mètres ; sa hauteur, composée de 152 assises, d'environ 0m 68, est égale à 103m 36.
Quoique dégradée dans les parties inférieures de ses quatre faces, la pyramide conserve encore son revêtement en beaucoup d'endroits, et sous ce rapport elle a un intérêt que ne présente plus le grand monument de l'ouest de Gyzeh. Comme dans celui-ci, l'ouverture est sur la face du nord, et à une certaine distance de l'apothème ; mais elle est située à une plus grande élévation. Dans la grande pyramide, elle est à la douzième partie de la hauteur totale ; et dans la pyramide de Saqqârah, aux deux neuvièmes environ de la hauteur. Dans l'une et dans l'autre, le premier conduit est incliné à l'horizon ; mais ici le second est horizontal. Ces deux conduits ont 1m 06 de largeur, et 1m 14 de hauteur, perpendiculairement au plan inférieur.
À l'extrémité du couloir horizontal, est une salle oblongue, de plain-pied avec le fond, longue de 6m 82 du nord au sud, large de 3m 41. Sa hauteur est de 12m 99. Elle se compose de quatre assises qui s'élèvent en forme de pieds-droits jusqu'à 3m 25, et au-dessus s'élèvent douze autres assises disposées en encorbellement, comme dans la grande galerie ascendante de la pyramide de Gyzeh ; chacune est saillante sur l'autre d'à peu près 0m 108, de manière que le plafond n'a pas plus de largeur que le couloir. Les pierres sont en granit, de très grande dimension, et travaillées avec un tel soin qu'il est impossible de faire entrer entre deux joints la lame d'un couteau.
Au fond et dans l'angle à droite de cette salle, on trouve un autre couloir horizontal, haut et large comme le précédent, et long de 3m 24 à 3,56 : il aboutit à une seconde salle oblongue, qui, du nord au sud, à 7m 47, et, dans l'autre sens, 3m 25, et qui, pour la forme du couronnement, le travail et la nature de la pierre, est en tout semblable à la précédente. On y a trouvé un encombrement de pierres et de débris.
À la partie sud de cette salle, et à 18 ou 20 pieds de hauteur, est un troisième conduit horizontal qui, selon le voyageur Thévenot, a 4m 22 de long, et 1m 95 de hauteur. La troisième salle, dans laquelle il débouche, a 7m 96 dans le sens du nord au sud, et 8m 66 de l'est à l'ouest. La hauteur est 17m 54. Elle est encore disposée en encorbellement dans la partie supérieure. Au milieu de la pièce, on trouve sur le sol une cavité rectangulaire, dont le fond est inégal ; peut-être y avait-il en cet endroit un sarcophage. Il manque sans doute plusieurs renseignements pour compléter la description de cette pyramide intéressante ; mais celle des autres monuments du même genre pourra y suppléer en partie, attendu l'analogie qui règne entre ces diverses constructions.

Source : Wikipédia 

Passons à celles de moindre importance qui sont à l'ouest et au sud-ouest de Saqqârah, ou vers le nord-ouest du même village.
Les unes et les autres sont au nombre de quatre, toutes de petite dimension, hors une seule. La première, en marchant du midi au nord, est très dégradée ; la seconde est divisée en cinq parties ou grands degrés ; la troisième est en grosses briques non cuites, et la quatrième en pierre : elles sont dégradées et occupent deux mamelons couverts de matériaux.
La seconde seule mérite de nous arrêter. Les Arabes l'appellent Mastabet el-Fara'oun ( siège des Pharaons ), prétendant ridiculement que les anciens rois rendaient la justice du haut de ce monument. Les espèces de degrés dont elle est formée sont autant de pyramides tronquées, en retraite les unes sur les autres, dont la hauteur est d'environ 12m 99. En mesurant la base au nord et à l'est, on trouve également 160 pas, ou 121 mètres. Il reste des parties de revêtement, mais fort dégradées.
Les quatre pyramides au nord et au nord-ouest de Saqqârah sont ainsi distribuées. La première ou la plus méridionale est assez petite, ainsi que la troisième. La seconde est la plus importante ; elle se compose de six corps de maçonnerie qui en font une pyramide à six degrés. La quatrième est fort ruinée. Les Arabes donnent à la seconde le nom de Haram el-Modarrageh, c'est-à-dire pyramide façonnée en gradins : autour sont de nombreuses catacombes. Sa base, mesurée au nord et au sud, est d'environ 90m 97 ; à l'est et à l'ouest, de 81m 21. Chaque degré a verticalement environ 8m 12, et horizontalement 3m 2 à 3m 9, indépendamment du talus de chacun des corps pyramidaux. La hauteur totale est évaluée à 48m 73.
La pierre du revêtement est un calcaire blanc, compacte. Du côté du sud, on remarque une forte lézarde, que les hommes ont agrandie. On a cru y reconnaître que l'intérieur de la construction est en partie formé de gravier. Tout le sol des environs a été aplani, et forme autour du monument une place quadrangulaire, inférieure de près de deux mètres au sol de la pyramide."

samedi 15 mai 2010

"La célébrité des deux principales pyramides qui sont au nord de Memphis est sans doute le motif qui a empêché les auteurs anciens de faire attention à celles du midi" (E.-J. Jomard - XIXe s., à propos des pyramides de Dahchour)

L'ingénieur-géographe et archéologue français Edme-François Jomard (1777-1862), formé à l’École nationale des ponts et chaussées et à l’École polytechnique, est l'une des grandes figures du bataillon de savants ayant accompagné Bonaparte dans son expédition d'Égypte.
Il participa très activement à la rédaction de la Description de l'Égypte, ouvrage collectif en dix volumes de texte et treize volumes de planches, éditée entre 1809 et 1828.
Il fut élu élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1818 et fut nommé conservateur administrateur en 1838 de la Bibliothèque royale en 1838.
Dans la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (1829, tome V), éditée par Charles Louis Fleury Panckoucke, de la Commission des sciences et arts d'Égypte, il consacre le développement qui suit aux trois pyramides de Dahchour.

"La célébrité des deux principales pyramides qui sont au nord de Memphis est sans doute le motif qui a empêché les auteurs anciens de faire attention à celles du midi, ou du moins de les mentionner dans leurs écrits, quoique plusieurs de ces dernières aient des dimensions considérables, dignes d'arrêter les regards. Mais soit que la curiosité fût satisfaite à l'aspect des grandes pyramides connues sous les noms de Chéops et de Chéphren, et appelées merveilles du monde, soit qu'on voulût éviter un voyage plus long et plus pénible à travers des sables brûlants, il semble que de tout temps les voyageurs aient dédaigné les monuments du même genre qui s'étendent sur la montagne Libyque, depuis Memphis jusqu'au midi d'Acanthus. Peu d'entre les modernes les ont visitées, et nul ancien ne les décrit. Les premiers, il est vrai, avaient à redouter, outre la fatigue, des périls réels de la part des Arabes Bédouins. Quoi qu'il en soit, le silence des auteurs ne permet aucun parallèle entre l'ancien état et l'état actuel des lieux, et je n'ai ici à mettre sous les yeux des lecteurs que la description des monuments, tels que les ont observés les voyageurs français.
Dahchour est un village médiocre qui occupe l'emplacement de l'ancienne Acanthus. À deux mille pas au nord-ouest, sur le bord de la montagne Libyque, est une première pyramide appelée Haram Minyet el-Dahchour. On sait que haram est le nom générique des pyramides chez les Arabes. Elle est en briques crues, et très dégradée. Les briques sont de limon du Nil, liées par de la paille hachée ; elles ont 32 à 35 centimètres de long, sur 16 à 19 centimètres de large, et 11 à 14 centimètres d'épaisseur.
La base visible de la pyramide est aujourd'hui un rectangle de 100 pas sur un côté, 75 sur l'autre, et la hauteur est d'environ 42 mètres. Cette hauteur se divise en cinq parties, formant retraite l'une sur l'autre, avec un repos d'environ 3m 1/3 de large. Ces espèces de degrés se retrouvent souvent dans les pyramides du sud, et il y en a un exemple parmi celles de Gyzeh.
La matière dont cette construction est formée était trop peu solide pour résister aux outrages du temps, et, malgré la jactance des paroles qu'Hérodote prête au roi Asychis, auteur d'une de ces montagnes de brique, il y a une immense différence entre elles et celles de pierre pour l'état de conservation. J'ai déjà eu occasion de parler ailleurs de ces espèces de pyramides, et je ne rechercherai pas ici à laquelle on doit appliquer le passage d'Hérodote, me bornant à considérer comme probable qu'il s'agit de celle qui touchait au labyrinthe.
Sont-ce les briques destinées à ces pyramides, ou celles qui servaient aux enceintes des villes, que les Hébreux furent condamnés à fabriquer, selon le Ve chapitre de l'Exode ? C'est une question qu'il n'est guère possible de résoudre, et qui est d'ailleurs de peu d'intérêt.
Les unes et les autres sont de grande dimension ; il en est même qu'on pourrait comparer à de petites pierres de taille. On s'en est servi pour faire des quais et des constructions plongées constamment dans l'eau courante ; elles ont conservé une assiette solide.
À près de 1500 mètres au nord-ouest est une seconde pyramide, aussi en briques crues, sur le bord du plateau ; elle est plus ruinée encore, au point qu'on peut y monter à cheval. Sa hauteur est d'à peu près 33 mètres.

La pyramide rhomboïdale, telle que vue par Frederic Louis Norden, 
dans son ouvrage "Voyage d'Egypte et de Nubie", 1755

La troisième et principale pyramide de ce canton, Haram el-Dahchour, porte le nom même du village de ce nom dont elle est éloignée de 2500 mètres à l'ouest, et dans le désert ; elle est en pierre et bien conservée. Sa base, sur la face de l'est, a 235 pas, et, sur celle du nord, 230, environ 174 mètres sur 178. Ce qui distingue cette pyramide de toutes les autres est l'état de conservation de son revêtement sur la plus grande partie de chaque face ; la sommité a conservé aussi sa forme en pointe aiguë : la pierre du revêtement est lisse, bien taillée. La forme générale du monument présente, sur le profil, deux inclinaisons : la partie inférieure est bâtie sous un angle plus ouvert ; et la partie haute est moins inclinée, tellement que la pyramide supérieure et entière pose sur une pyramide tronquée.
Une autre particularité, c'est que les assises du revêtement sont, non pas horizontales, mais perpendiculaires au plan d'inclinaison des faces.
La pyramide est ouverte à six mètres 2/3 au-dessus de la base inférieure ; l'ouverture est vers l'apothème à la douzième assise, et sur la face du nord, comme aux trois principales pyramides de Gyzeh. On y arrive avec peine, à cause de la rapidité de la pente, et parce que la pierre du revêtement est lisse et glissante. La grandeur de l'ouverture est à peu près la même que celle de la grande pyramide et de celle que je vais décrire : mais le conduit qui y débouche est bien moins incliné ; sa pente n'est que de 20 degrés environ. La profondeur du conduit est considérable, et descend au-dessous des fondations : on peut y parvenir aujourd'hui jusqu'à plus de 200 pieds de profondeur ; là, on est arrêté par un encombrement de pierres. Deux voyageurs du XVIIe siècle ont pénétré jusqu'au bout, et ont trouvé une seule chambre, disposée comme celle des autres pyramides. (1) Plusieurs des pierres du conduit sont disjointes, de manière qu'on peut passer le bras dans les intervalles. (2) Les faces du monument sont exactement tournées vers les quatre points cardinaux.
À peu de distance de la face orientale, on trouve une chaussée bâtie en grosses pierres sur la pente de la montagne ; elle se dirige vers le village de Minyet-Dahchour. Les sables de Libye ont en grande partie recouvert cette grande chaussée, dont la destination a été visiblement de transporter les matériaux dont la pyramide est formée."

(1) Le premier est l'anglais Melton, qui voyageait en 1660 ; le second est le peintre hollandais Le Bruyn, en 1680.
(2) M. Gratien Le Père, qui a pénétré dans la pyramide le 5 janvier 1801 avec le général Beaudot, pense que la masse a éprouvé un mouvement qui est la cause de cette circonstance. MM. Gratien Le Père, Geoffroy, Desgenettes, Larrey et Dutertre sont les premiers membres de la Commission qui aient vu les pyramides de Dahchour et les pyramides méridionales de Saqqârah, accompagnés des généraux Reynier, Lanusse, Damas, Beaudot et Morand. C'est au premier qu'on est redevable de la plupart des observations qui précèdent.

vendredi 14 mai 2010

Les pyramides "présentent l'enveloppe immense d'un noyau relativement imperceptible : une momie" (Charles Taglioni – XXe s.)

Qui était Charles Taglioni, l'auteur du texte reproduit ci-dessous, extrait de Deux mois en Égypte : journal d'un invité du khédive, 1870 ? Aucune information disponible sur cet éminent personnage qui a eu droit à une invitation personnelle du khédive pour découvrir l'Égypte en voguant sur les eaux du Nil... hormis le fait que l'ouvrage auquel est emprunté l'extrait en question est sa première (sa seule ?) publication.
"Ni savant, ni homme de lettres", pour reprendre sa propre expression, Charles Taglioni n'en est pas moins un voyageur curieux, sans doute attentif aux explications et commentaires du guide de la croisière. Quoi qu'il en soit de l'approximation de certaines observations, l'analyse de l'évolution de l'architecture funéraire des anciens Égyptiens donne à ce texte un réel intérêt.

Photo Marc Chartier

"Les pyramides sont des tombeaux massifs pleins, sans fenêtre, sans portes ou ouvertures extérieures. Elles présentent l'enveloppe immense d'un noyau relativement imperceptible : une momie.
Les anciens Égyptiens accordaient à leurs morts un tel respect que bientôt ils le transformèrent en culte. Ce culte ayant pour dogme fondamental la croyance à une existence future personnelle après la mort, sous la forme de métempsycose, ne leur permettait pas de confier le corps inanimé d'un des leurs au sable mouvant du désert comme le font encore les Arabes de nos jours.
La vallée du Nil aurait été tout aussi défavorable à l'inhumation des corps des défunts, car le sol de cette contrée, exposé aux inondations annuelles, aurait accéléré la décomposition au lieu de l'arrêter. Il faut chercher dans cette raison le véritable motif pour lequel il ne restait aux anciens Égyptiens d'asile sûr pour conserver leurs morts que de creuser des tombeaux dans les rochers du désert. Dans un vaste hémicycle, interrompu par des intervalles plus ou moins longs, les sépulcres des anciens Pharaons s'étendent depuis les premiers versants de la chaîne libyque jusqu'à l'intérieur du Delta, dans cette péninsule fertile, le Fayoum, qui forme une sorte d'oasis entre l'Égypte et le désert.


Les pyramides de Dachour et de Gizeh, les plus anciennes de toutes, ont seules conservé en général leurs formes originales. Là, les mains destructives de l'homme sont restées impuissantes, en face de ces monuments gigantesques, et ont à peine pu violer la couverture extérieure.
Dans les temps primitifs, le sarcophage semble avoir été la seule forme dont on se servait pour les tombeaux isolés, et il ne paraît pas impossible que la pyramide même ne soit que le développement de cette forme originale. Sans nul doute, le tombeau colossal de Dachour, appelé encore aujourd'hui Mustabat-el-Pharaoun, appartient à un roi. On chercherait en vain dans ces sarcophages gigantesques des chambres accessibles au-dessus du sol, de même que dans les pyramides, qui y ont succédé. C'est probablement l'adoption de cette chambre qui marque l'introduction d'un arrangement plus systématique dans l'architecture sépulcrale des Égyptiens. En général, on trouve à cette époque deux espèces de sépulcres : ceux qu'on a érigés sur le sol aplani du désert, de blocs de pierre entassés en forme de colline, et ceux qu'on a creusés dans les côtés escarpés des rochers.
Toujours cependant la construction fait reconnaître le même principe fondamental. Les tombeaux du premier ordre, régulièrement rangés comme ceux de Gizeh, se groupent autour des pyramides de leurs divers souverains. Pour la plupart, ils renferment une petite chambre au rez-de-chaussée, au-dessus de l'endroit où le corps avait été déposé. Dédiée au culte du défunt, cette chambre était ornée d'inscriptions et de figures allégoriques, et remplie d'offrandes que les survivants venaient offrir à la mémoire de leur ami décédé.
Au travers de cette masse de pierre, on descend dans l'intérieur du rocher par une galerie de 10 à 15 mètres de profondeur, au bout de laquelle se trouve une autre chambre grossièrement travaillée et qui plus souvent est entièrement dépourvue d'inscriptions. Elle était destinée à recevoir le corps. Dans les tombeaux pratiqués dans le rocher, ce puits ou galerie se trouve immédiatement au dedans de la grande chambre du rez-de-chaussée, rarement en arrière. Les changements que le progrès des siècles avait introduits, tant dans les relations des familles que dans les rites funéraires, déterminèrent les générations suivantes à augmenter le nombre des chambres, et même à construire des salles plus étendues, soutenues par des piliers, et destinées à recevoir des assemblées nombreuses. Sous les sixième et septième dynasties, on voit cet arrangement passer en usage, et même les petites chambres, divisées par des parois horizontales, deviennent le lieu où l'on dépose les momies. Les tombeaux, taillés dans le roc, ne laissent pas non plus d'étendre leurs dimensions, et un examen attentif de ces monuments nous fait reconnaître un développement graduel dans leur construction. Ce qui donne à ces derniers édifices un intérêt spécial pour l'architecture des anciens Égyptiens, c'est qu'ils sont à peu près les seuls monuments de l'ancien empire dans lesquels nous trouvions des formes différentes de colonnes.
Les chambres destinées à recevoir les sarcophages sont, dans les anciennes pyramides, des caveaux ou entièrement ou à moitié creusés dans le sol naturel ; les parois du rocher sont revêtues de carreaux bien joints et soigneusement exécutés, le plafond est formé de pierres superposées en échelons – construction la plus primitive – ou ou carreaux en granit, inclinés les uns contre les autres ou placés horizontalement.
Les dimensions colossales de ces carreaux sont connues ; dans la grande pyramide de Chéops, il s'en trouve qui 7 mètres de longueur, 2 mètres d'épaisseur et à peu près 1 mètre de largeur, et dont le poids est au moins de 20.000 kilogrammes ; de sorte qu'on avait jugé nécessaire de construire un plafond sextuple, pour résister au poids de la pyramide reposant sur cette base. Dans l'arrangement de cette pyramide, il se trouve d'ailleurs un écart assez remarquable des principes traditionnels : c'est qu'on a installé des chambres pour recevoir le dépôt des sarcophages, dans la partie moyenne de l'édifice. Peut-être que les proportions colossales, que le Roi avait eues en vue, dès le commencement, pour la construction de son monument funéraire, lui firent venir l'idée d'ajouter à la galerie descendant à la chambre souterraine une voie latérale qui conduirait en haut, et de laisser la première chambre inachevée.
L'architecture des pyramides varie selon les matériaux qu'on y a employés. Il y en a qui sont entièrement composées de blocs de pierre calcaire, d'autres ont un noyau de briques en vase du Nil, séchées au soleil, avec un revêtement de pierre, ou, enfin, c'est la pierre qui forme un noyau qu'on a enveloppé d'un double manteau ; l'un présente une maçonnerie intérieure de tuiles, l'autre une couverture extérieure de matériaux massifs."

Source : Gallica

jeudi 13 mai 2010

"Les chambres sépulcrales sont ordinairement creusées dans le roc vif ; et les pyramides ont été construites massivement au-dessus" (un dictionnaire du XIXe s.)

Pour pouvoir "briller en société", ou plus couramment pour accéder au statut d'"honnête homme", il fut un temps où il était de bon ton de posséder le dictionnaire ou l'encyclopédie récapitulant le minimum des connaissances nécessaires dans tous les domaines du savoir. "Avoir de la conversation" faisait partie des règles du savoir-vivre.
Dans le sillage des découvertes réalisées par les savants que Bonaparte avait emmenés dans ses bagages, l'Égypte était ainsi dans l'air du temps, à la mode pourrions-nous dire, aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle devenait même une destination privilégiée du tourisme naissant. En témoignent les très nombreuses publications de l'époque traitant d'égyptologie et dont ce blog se fait modestement l'écho.
C'est le cas de l'ouvrage dont on lira ci-dessous quelques extraits : Dictionnaire de la conversation et de la lecture - Inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, par une société de savants et de gens de lettres, sous la direction de W.Duckett, tome quinzième, 1857.
Certes, le tableau dressé par ce dictionnaire ne représente qu'un résumé de ce qu'il fallait savoir pour être de son temps, selon une technique éditoriale classique : proposer l'essentiel des connaissances, tout en suggérant des pistes pour un inventaire plus détaillé (ici : les écrits de Vyse), sans oublier le petit coup de griffe de la critique à notre cher Hérodote, taxé d'exagération dans ses évaluations.

 Photo Marc Chartier


"Pyramides. On appelle ainsi les tombeaux des anciens rois d'Égypte, construits à quatre pans sur une surface carrée, et se terminant en pointe : on désigne sous la même dénomination les corps qui offrent la même configuration. Les Arabes donnent aux pyramides le nom d'Haram, au pluriel Haramât, ce qui en y ajoutant l'article égyptien pi expliquerait la formation du mot pyramis (dérivé de Pharam). Quant au nom que les Égyptiens donnaient à ces monuments, on l'ignore.
Les plus nombreux et les plus grands de tous sont situés en Égypte, sur la rive occidentale du Nil, à partir du Caire jusqu'au Fayoum. Dans cet espace du désert on retrouve encore aujourd'hui la trace de soixante-sept pyramides. Chacune d'elles servait de sépulture à un roi, et il y en avait de dimensions moindres, à l'usage des divers membres de la famille royale. Les tombeaux particuliers, ceux même des princes, avaient, au contraire, la forme d'un carré oblong et la partie supérieure en était plate. Toutefois, cet usage d'élever des pyramides aux rois n'exista que dans l'ancien royaume d'Égypte, jusque vers l'an 2000 av. J.-C. On ne connaît pas une seule pyramide de roi qui date du nouveau royaume. Il existe cependant de cette époque diverses petites pyramides en briques, à Thèbes. En revanche, cet usage s'introduisit à partir du septième siècle av. J.-C. en Éthiopie, où l'on trouve dans l'île Méroé et dans les grands champs des morts situés aux approches du mont Barkal la forme des pyramides, non pas réservée seulement pour les tombeaux des rois, mais généralement appliquée.
Les groupes de pyramides d'Abou-Roasch, de Ghizeh, d'Abousir, de Sakkara et de Dahschour, appartenaient tous aux rois des dynasties de Memphis ; les plus anciens, ceux de Dahschour, à la troisième ; les plus grands, ceux de Ghizeh, à la quatrième ; les autres, aux dynasties suivantes ; ceux des environs du Fayoum, vraisemblablement à la douzième. Toutes ces pyramides furent construites entre l'an 3500 et l'an 2100 av. J.-C. Un fait bien remarquable, c'est qu'il n'en est pas fait la moindre mention par la Bible, non plus que par Homère.
Les deux plus grandes sont celle de Chéops (le Choufou des monuments) et celle de Céphren (le Chafra des monuments), de la quatrième dynastie manéthonienne. "Pour se rendre aux grandes pyramides, qu'on aperçoit sur sa droite quand on les regarde du haut de la citadelle du Caire, dit un voyageur moderne, il faut passer le Nil et prendre par le village de Ghizeh, aujourd'hui bien délabré, et dont Léon l'Africain, au commencement du seizième siècle, fait une ville très florissante. De loin, et à mesure qu'on s'en rapproche, elles produisent assez peu d'effet ; et l'on serait presque tenté de s'écrier : Comment ! ce n'est que cela ! Mais après avoir fait un kilomètre à peu près dans le sable, sans que le regard s'en détache d'une seconde, elles grandissent tout à coup à des proportions immenses ; et quand on arrive enfin à leur base, on est comme atterré, foudroyé, anéanti d'étonnement."
Les dimensions données par les anciens et par les modernes les plus exacts sont fort diverses, suivant le niveau où on les a prises et aussi suivant l'habileté de ceux qui ont mesuré et selon la nature de leurs instruments. Nous adopterons ici celles qui ont été indiquées par le colonel H. Vyse, dans son ouvrage intitulé The Pyramides of Ghizeh ( 3 vol. de texte et 3 vol. d'atlas, Londres, 1839-1842) ; et, réduisant ses estimations en mesures françaises, nous dirons que la grande pyramide, celle de Chéops, doit avoir sur chaque face de sa base, en chiffres ronds, 240 mètres ; la hauteur verticale est de 150 mètres et de 183 sur l'inclinaison de 51° 50' qu'ont les côtés. Il est facile de se rendre compte de la masse colossale, prodigieuse, résultant de ces dimensions multipliées les unes par les autres.
Simple écho de la tradition, Hérodote rapporte que Chéops mit près de trente ans à construire la Grande Pyramide. Il évalue à 370.000 le nombre des ouvriers qu'elle occupa à la fois, et qui se relayaient tous les trois mois par immenses escouades.
Il y a bien sans doute quelque exagération dans ces évaluations, comme aussi lorsqu'il dit qu'une inscription hiéroglyphique qu'il se sera fait expliquer, constate que la nourriture seule des ouvriers en oignons et en légumes avait dû représenter une somme équivalente à 5 millions de notre monnaie. Or, fait observer avec beaucoup de justesse le voyageur que nous avons déjà cité, "on ne vit pas de légumes et d'oignons seuls, même en Égypte, surtout lorsqu'on charrie des pierres comme celles des pyramides ; et l'on peut par ce seul article juger de ce que devait faire l'ensemble de tous les autres." Car à ces dépenses il faut ajouter le salaire des ouvriers, si minime qu'il fût, et la main-d'œuvre, fût-elle alors à peu près pour rien, comme elle l'est encore aujourd'hui en Égypte ; de même qu'il faut tenir compte de la valeur des matériaux employés, du calcaire, du granit, du marbre, du porphyre, de la syénite, etc.
La pyramide de Céphren a 201 mètres 66 centimètres à sa base et 632 mètres 66 centimètres de haut. La troisième pyramide, celle de Minchéris (le Menkera des monuments), successeur de Céphren, construite à peu de distance de la seconde, est beaucoup plus petite ; elle n'a que 118 mètres à sa base et 67 mètres de hauteur. Les pyramides, en pierres et plus anciennes, du Dahschour atteignent presque les dimensions des deux grandes pyramides de Ghizeh. Les chambres sépulcrales sont ordinairement creusées dans le roc vif ; et les pyramides ont été construites massivement au-dessus. C'est par exception que quelques salles ont été ménagées dans l'intérieur de la construction massive, comme par exemple dans la pyramide de Chéops.
Toutes les pyramides présentent leurs pans fort exactement orientés vers les quatre points cardinaux ; la plupart sont construites en pierre, et beaucoup aussi en briques noires provenant du Nil ; mais celles-ci, quand elles étaient terminées, recevaient également un revêtement en pierres lisses et polies, revêtement dont les pyramides de Ghizeh ne furent dépouillées par les Arabes qu'au quatorzième siècle de notre ère. La seconde pyramide a encore vers son sommet une partie de son revêtement, qui est de granit, tandis que celui de la Pyramide de Chéops devait être de marbre, à ce qu'on suppose. Hérodote, témoin oculaire, rapporte que les pierres dont se composaient le revêtement n'avaient pas moins de 10 mètres de long. À la grande pyramide on ne compte pas moins de deux cent trois assises de pierres magnifiques, superposées, sans que d'ailleurs ces assises, toutes en retraite les unes sur les autres, aient partout la même épaisseur. Cette épaisseur varie entre 66 centimètres et 1 mètre 33 centimètres. Selon Hérodote, ces assises ou étages servaient à établir les machines en bois destinées à monter les pierres d'un étage à l'étage supérieur. Les pyramides ne purent être bâties qu'à l'aide de plans inclinés immenses, sur lesquels on roulait successivement les pierres employées à leur édification et qu'il fallait tirer de plus de 80 myriamètres de là, de Silsileb, dans la Haute-Égypte. Sans doute on leur faisait descendre le Nil ; mais en raison des moyens, encore si imparfaits, dont disposait alors la mécanique, on peut juger ce qu'un tel transport a pu coûter. Quelles misères, quels efforts humains ne suppose-t-il pas ! "

mercredi 12 mai 2010

Une "structure étonnante" pour une "demeure stable" (Jean-François Blondel - XVIIe-XVIIIe s.- à propos des pyramides d'Égypte)

L'architecte français Jacques-François Blondel (1705-1774), admis à l’Académie d'architecture en 1728, est réputé pour son "bon goût", qu'il préférait à la "magnificence".
Dans une leçon qu'il donna dans l'École des arts, il consacra un brève partie de son exposé aux pyramides d'Égypte.
Extraits de l'ouvrage Cours d'architecture, ou Traité de la décoration, distribution et construction des bâtiments, contenant les leçons données en 1750 et les années suivantes par J.-F. Blondel, architecte, dans son École des Arts, édition de 1771

Stanley and the White Heroes in Africa... de H.B.Scammel (wikimedia commons)

"On met ordinairement les pyramides au nombre des plus anciens monuments des Égyptiens ; cependant, Homère qui parle souvent de l'Égypte, et qui en rapporte plusieurs particularités intéressantes, ne dit rien de ces vastes entreprises. Quoi qu'il en soit, personne n'ignore que ces pyramides étaient destinées a immortaliser les souverains à qui elles servaient de sépulture. Rien ne prouve mieux que ces monuments le désir ardent qu'avaient les Égyptiens de faire passer leur nom à la postérité. L'histoire nous apprend d'ailleurs un autre motif qui les avait déterminés à leur donner cette structure étonnante ; ils les regardaient comme une demeure stable, au lieu qu'ils ne considéraient leur habitation ordinaire que comme un lieu de passage de cette vie à une autre, qui devait, selon leur opinion, recommencer au bout de mille ans.
Les trois pyramides que l'on voit encore à trois lieues du Caire sont bâties sur le roc (1), et distantes l'une de l'autre d'environ trois cents pas. M. de Chazelles, de l'Académie des Sciences, ayant mesuré la plus haute en 1693, la trouva entière, et dit qu'elle avait la forme d'un triangle équilatéral, dont la perpendiculaire était de soixante-dix toises trois quarts. Sur les faces extérieures sont des gradins qui conduisent jusqu'au sommet terminé en plate-forme.
Cette pyramide est construite en pierres dures, dont les moindres ont trois pieds de haut et environ six de longueur. Au milieu de son intérieur est un sépulcre de trente-deux pieds de longueur sur seize de largeur et dix-neuf de hauteur : dans une des extrémités de ce sépulcre était, dit-il, un cénotaphe ou tombeau vide, qui avait été destiné à contenir le corps du Roi Pharaon qui fut englouti et perdu dans la mer Rouge.
Pline assure que durant l'espace de vingt années, trois cent soixante mille hommes ne cessèrent de travailler à la construction de cette pyramide. Les descriptions faites par M. de Chazelles servent à la fois à nous donner une grande idée des moyens dont les Anciens se servaient pour élever à cette hauteur des fardeaux si pesants, et à réfuter l'opinion de Diodore de Sicile, qui prétend que les Égyptiens ignoraient la mécanique.
La seconde de ces pyramides est moins conservée que la précédente, et a moins de diamètre. Strabon prétend que celle-ci dans son origine avait été plus considérable qu'elle ne l'était de son temps.
La troisième, qui a encore moins de diamètre que les deux autres, passe cependant pour la plus belle ; on remarque, en effet, qu'elle est construite avec plus de soin, et qu'elle est d'ailleurs incrustée d'une assez belle pierre d'Arabie, nommée marbre balzate.
Il est à présumer que ces pyramides doivent, en partie, leur longue durée à la nature du climat, où les pluies sont peu fréquentes ; car, par l'examen qu'en ont fait plusieurs artistes éclairés, ils ont reconnu que la pierre n'est pas à beaucoup près aussi dure que l'ont décrit nos voyageurs, mais que l'air sec qui les frappe depuis tant de siècles a pu contribuer beaucoup à leur conservation ; et quoique dans les joints des parements extérieurs ils n'aient remarqué ni chaux, ni plomb, ni fer, le volume immense de ces édifices a pu suffire seul pour les préserver de l'intempérie des saisons."

(1) Les anciens choisissaient volontiers un semblable fonds pour leurs édifices, parce qu'il est très solide, et qu'ils ambitionnaient de travailler pour les races futures.

mardi 11 mai 2010

Les pyramides d'Égypte au cœur d'une "Histoire universelle" du XVIIIe siècle - 2e partie

Suite du second tome de L'Histoire universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à présent, composée en anglais par une société de gens de lettres, traduite en français par une société de gens de lettres, et éditée en 1783.
À lire ci-dessous :
- dimensions de la Grande Pyramide de Guizeh
- description de l'extérieur de la Grande Pyramide
- description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 1e partie (emprunts à divers auteurs)
- description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 2e partie (le puits, chambre de la Reine,  Grande Galerie)
- description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 3e partie (antichambres, chambre du Roi, sarcophage)
- l'écho de la Grande Pyramide
- les conjectures sur les techniques de construction des pyramides (Hérodote, Diodore de Sicile, Pline, Greaves)
- origine des matériaux de construction ; nombre d'ouvriers employés à la construction
- séquence admiration
- orientation de la Grande Pyramide
- le "pont" (autrement dit : la chaussée) menant vers la Grande Pyramide

dimensions de la Grande Pyramide de Guizeh
"La plupart des anciens historiens et des voyageurs modernes ont fait la description des trois grandes pyramides de Memphis : ils ne sont pas d'accord sur leurs dimensions. Un de nos compatriotes qui les a mesurées avec la plus grande attention, et qui avait toute l'habileté nécessaire pour en faire un rapport fidèle, nous paraît le plus digne de foi : aussi le prendrons-nous principalement pour guide dans cette recherche intéressante.
La première et la plus belle de ces trois pyramides est bâtie sur une espèce de rocher, dans les déserts sablonneux de la Libye, à la distance environ d'un quart de mille des plaines d'Égypte. Le roc qui lui sert de base s'élève de cent pieds au dessus de la plaine. La hauteur de cette situation augmente la beauté de l'ouvrage, et la solidité du rocher sert à le rendre plus durable. L'auteur dont nous parlons ayant mesuré le côté septentrional près de sa base, avec un radiomètre de dix pieds, lui trouva de longueur six cent quatre-vingt-treize pieds d'Angleterre ; il ne mesura les autres côtés qu'avec un cordeau, parce qu'il ne put trouver ni des niveaux sûrs, ni des endroits propres à placer ses instruments. La hauteur déterminée par la perpendiculaire fut de 481 pieds ; et en prenant ses mesures par la ligne que décrit la pyramide en s'élevant, et y comprenant les soutendantes des différents angles, il la trouva égale à la largeur de la base. Ainsi, quoique plusieurs voyageurs aient excessivement vanté la hauteur de ces pyramides, il paraît, par ces dimensions, que la plus grande n'égale pas en hauteur l'église de Saint-Paul à Londres, qui, depuis le bas jusqu'au sommet de la lanterne, a quatre cent soixante-dix pieds. Pour se former une juste idée du plan et des dimensions de cette pyramide, il faut se représenter quatre triangles équilatéraux posés sur la base par un de leurs côtés, et qui, s'inclinant également l'un vers l'autre, se rencontrent au dessus dans un seul point : voilà ce qu'elles paraissent en les regardant de bas en haut. Quant à l'aire de la base, elle contient quatre cent quatre-vingt mille deux cent quarante-neuf pieds carrés, ou un peu plus de onze acres anglaises : étendue si excessive qu'elle devrait paraître incroyable, si les anciens n'en rapportaient de plus extraordinaires encore.

description de l'extérieur de la Grande Pyramide
On monte au sommet de la pyramide par des espèces de degrés, dont le premier a près de quatre pieds de hauteur sur trois de largeur. Lorsque les pierres étaient entières, on pouvait faire sur ce degré le tour de la pyramide. Le second est de la même proportion que le premier ; mais à l'endroit où il est placé, la base de la pyramide se rétrécit de trois pieds ; ainsi de suite jusqu'au sommet qui n'est pas terminé en pointe, mais en un carré large d'un peu plus de 13 pieds d'Angleterre, et composé de neuf pierres.
On ne parvient que très difficilement à cette dernière hauteur, parce que le temps et la pluie y ont fait des ravages étonnants. Le côté méridional où l'angle du Nord est placé, sont les endroits les plus praticables. Les pierres qui forment les degrés sont massives et polies ; elles ont été tirées, selon les anciens auteurs, des montagnes de l'Arabie, qui bornent la Haute-Égypte à l'Orient : leur grandeur est telle qu'une seule pierre forme la hauteur et la profondeur de chaque degré. Hérodote assure que la plus petite a trente pieds dans toutes ses proportions : cette assertion peut être vraie pour quelques-unes, mais non pas pour toutes en général, à moins que cet auteur n'ait voulu parler de pieds cubes. Il faut observer, en outre, que tous les degrés ne sont pas égaux en profondeur, car leur hauteur et leur profondeur diminuent toujours en proportion à mesure qu'on monte. Cette proportion est si exacte qu'un fil tendu depuis le sommet jusqu'en bas toucherait également l'angle externe de chaque degré. Aucun des anciens n'en a compté le nombre ; du moins leurs écrits n'en font point mention. Quant aux voyageurs modernes, leurs calculs sont tous différents. L'auteur qui nous sert ici de guide, et deux personnes qui l'accompagnaient les ont comptés avec la plus grande attention et ils en ont trouvé deux cent-sept ; l'un d'eux en descendant en trouva un de plus. (…) Quelques anciens ont assuré que ces pyramides ne font jamais d'ombre ; il n'est pas besoin de prouver la fausseté de ce rapport : il peut être vrai pendant neuf mois de l'année, en faisant cette observation à midi, mais non pendant l'hiver.

description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 1e partie (emprunts à divers auteurs)
On trouve fort peu de choses dans les anciens sur l'intérieur de cette pyramide. Hérodote seulement dit que le petit mont sur lequel elle est assise, renferme des voûtes souterraines, et que le prince qui l'érigea eut soin de faire conduire l'eau du Nil dans ces voûtes, par le moyen d'une tranchée ; qu'ensuite il fit élever au milieu une petite île sur laquelle devait être placé son cercueil. Strabon a fait mention d'une entrée que l'on peut voir en ôtant une pierre qui la ferme ; et Pline rapporte qu'il y avait dans ce monument un puits de quatre-vingt-six coudées de profondeur, dans lequel l'eau du Nil était amenée par des conduits souterrains. Les particularités que les Arabes racontent de l'intérieur des pyramides n'étant que des fictions, nous nous bornerons à rapporter ce qu'on en sait de plus certain.
On entre dans la pyramide par un passage étroit et carré, placé vers le milieu du côté septentrional, à la seizième marche, distante de la base de trente-huit pieds, ou en montant sur une hauteur artificielle de terre. La pierre qui est au dessus a près de douze pieds de long, sur plus de huit de large. Cette entrée forme, en déclinant, un angle de vingt-six degrés ; sa juste largeur est de trois mille quatre cent soixante-trois pieds d'Angleterre, et sa longueur, de quatre-vingt douze et demi. Le travail de cet ouvrage décèle un ouvrier habile ; non seulement la surface en est d'un poli fini, mais les pierres sont parfaitement jointes ensemble, et avec la plus grande solidité. Diodore a remarqué qu'il en est de même de toutes les autres parties de cet édifice. Le premier passage aboutit à un second qui a la même forme, mais qui va un peu en s'élevant. Vers le point où ils se rencontrent, l'un en descendant et l'autre en montant, il saillit de la voûte une pierre dont la surface tranchante ne laisse qu'une ouverture d'un pied de haut : on ne peut passer dessous qu'en se traînant ventre à terre. Le passage se trouve ainsi rétréci par la quantité de sable mouvant que le vent y a poussé des deux côtés ; autrement il serait de la même grandeur que l'entrée. Il n'y a ni fenêtre, ni ouverture dans cette pyramide, pour y laisser pénétrer le jour ; ainsi les curieux qui veulent y entrer doivent, avant tout, se munir de lumières artificielles.
Au sortir de ces deux corridors, on rencontre un trou fort noir, long de quatre-vingt-neuf pieds, et qui n'a rien de remarquable. On ne sait s'il a été fermé par les injures du temps, ou s'il n'est pas l'ouvrage de l'avidité qui a cru y trouver des trésors cachés. À la gauche de son entrée, après avoir monté un degré construit d'un seul massif, haut de huit à neuf pieds, on entre par le côté le plus bas dans la première galerie, dont le pavé qui est de marbre blanc et très poli, s'élève imperceptiblement. Les côtés et le plafond sont de pierres moins dures et moins unies. Cette galerie est large d'environ cinq pieds ; elle a autant de hauteur, et sa longueur est de cent dix. On rencontre deux passages à son extrémité, l'un bas et horizontal, ou de niveau avec le pavé, et l'autre haut et s'élevant comme le premier dont nous avons parlé.

description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 2e partie (le puits, chambre de la Reine,  Grande Galerie)
À droite et à l'entrée du premier passage, est placé le puits dont Pline fait mention : il est d'une forme ronde ; son diamètre a plus de trois pieds, et ses côtés sont garnis de marbre blanc. Lorsqu'on y veut descendre, on passe les mains et les pieds dans de petites ouvertures formées dans l'intérieur et placées vis-à-vis les unes des autres ; c'est ainsi que l'on pénètre dans la plupart des puits et des citernes d'Alexandrie. En s'éloignant de ce puits, qui est presque bouché, et qui n'a pas plus de vingt pieds de profondeur, et continuant son chemin tout droit, on trouve, à la distance de quinze pieds, un autre passage dont l'ouverture est parfaitement conforme à celle du premier, et qui a les mêmes dimensions : il est aussi construit de pierres fort massives, et artistement jointes ensemble. Ce passage, long de cent dix pieds, se prolonge horizontalement, et conduit à une pièce qui est à moitié remplie de débris, et dans laquelle on respire une odeur cadavéreuse : elle est longue de près de vingt pieds, large de dix-sept, et haute de quinze ; ses murailles sont enduites de chaux, et ne paraissent nullement endommagées. La partie supérieure est couverte de plusieurs grandes pierres unies, séparées les unes des autres vers la base ; mais elles forment un angle dans le haut en se rencontrant. Greaves dit qu'au milieu, du côté oriental de cet appartement, on aperçoit les traces d'un passage qui conduisait à une autre pièce, mais ni Thévenot, ni le Bruyn n'ont rien découvert qui pût constater la vérité de ce témoignage.
Si l'on retourne en arrière à travers le passage horizontal, on monte au-dessus, et l'on entre, à gauche dans l'autre galerie : elle est séparée de la première par la muraille, qui renferme dans son épaisseur l'entrée qui mène au passage horizontal. Cette seconde galerie est magnifique ; elle égale les plus beaux bâtiments, soit par sa structure, soit par la richesse de ses matériaux : elle forme dans son élévation un angle de vingt-six degrés, et sa longueur est environ de cent cinquante-quatre pieds, en la prenant du puits dont on a déjà parlé ; son intérieur est garni de bancs qui ont un pied de profondeur, et près de l'angle où ils se joignent à la muraille, on voit de petits espaces taillés en rectangles parallèles, et placés de chaque côté vis-à-vis les uns des autres ; ils servaient sans doute à quelque usage particulier. La pierre dont cette belle galerie est construite est de marbre blanc, poli et taillé en larges tables, qui sont si parfaitement unies ensemble qu'à peine on peut apercevoir l'endroit où elles ont été jointes.

description de l'intérieur de la Grande Pyramide - 3e partie (antichambres, chambre du Roi, sarcophage)
Après avoir traversé cette superbe galerie, on entre dans un passage carré, qui conduit à deux petits cabinets construits avec une espèce de marbre de Thébaïde moucheté et très précieux. Le pavé, comme celui des galeries, est très uni ; dans les côtés qui sont à l'orient et à l'occident, deux pieds et demi au-dessous du plafond, qui est un peu plus large que le pavé, on voit trois enfoncements, ou petits sièges, dont les bords décrivent un demi-cercle.
La seconde antichambre est séparée de la première par une pierre de marbre rouge et tachetée, qui est arrêtée par deux mortaises entre deux murailles, à la distance de trois pieds du pavé, et de deux pieds de plafond. En sortant de ce cabinet, on pénètre dans une autre ouverture carrée, au-dessus de laquelle on aperçoit sur la muraille cinq lignes parallèles et perpendiculaires : c'est le seul morceau de sculpture qu'on trouve dans la pyramide. Ce passage carré est de la même largeur que les autres dont nous avons fait la description ci-devant ; sa longueur est de neuf pieds ; ses murs sont partout couverts de marbre de Thébaïde parfaitement bien travaillé.
Lorsqu'on l'a traversé, on entre, du côté du septentrion, dans un appartement magnifique, et fort bien proportionné dans toutes ses parties. L'espace compris entre la seconde galerie et cette entrée est de vingt-quatre pieds, et se prolonge toujours horizontalement.
Cette vaste et magnifique salle, que la nature et l'art ont embellie, et où la beauté du travail égale la richesse des matériaux, est placée vers le centre de la pyramide, également éloignée de tous les côtés, et presque au milieu de la base et du sommet. Le pavé, les murs et le plafond sont revêtus de beau marbre de Thébaïde, qui paraîtrait encore très brillant si la vapeur des torches n'en avait terni l'éclat. Depuis le haut jusques au bas, on voit six rangs de pierre, égaux en hauteur, qui font tout le tour de cet appartement ; le plafond est formé de la même matière. Ce font des espèces de colonnes couchées, et qui semblent soutenir tout le poids de la partie supérieure de la pyramide.
C'est dans cette salle qu'on trouve le monument de Chéops ou Chemmis, fait d'une pièce de marbre creusée en dedans et ouverte par le haut. Lorsqu'on la frappe, elle rend un son clair semblable à celui d'une cloche : particularité peu remarquable, et qui n'est pas aussi merveilleuse que l'ont cru quelques voyageurs. Ce marbre est pareil à celui dont tout l'appartement est construit ; sa surface présente un mélange à peu près égal de marques noires, blanches et rouges. Quelques-uns ont prétendu que c'était du marbre de Thébaïde ; mais Greaves croit plutôt que c'est une espèce de porphyre, appelée par Pline leucostictos, et qui a servi autrefois en Égypte à la construction d'un grand nombre de colonnes, dont plusieurs subsistent encore de nos jours. Cependant Burretini, qui accompagnait Greaves, pense que ce marbre a été tiré du mont Sinaï, où il assure qu'on trouve des rochers dont les taches ressemblent parfaitement à celles dont nous parlons. Il rapporte en même temps qu'il a vu vers le même endroit une colonne du même marbre, qui n'était pas encore achevée, et dont la grosseur égalait presque celle du pilier de Pompée, situé près d'Alexandrie.
Le tombeau a la forme d'un autel : ce sont deux cubes parfaitement joints ensemble, dont la surface, très polie, n'est point ornée de sculpture ; elle a sept pieds trois pouces et demi de longueur, et trois pieds trois pouces et trois quarts de profondeur. Comme il aurait été impossible de faire passer ce monument par les ouvertures étroites dont nous avons parlé, il est très apparent qu'il a été construit et placé dans cette salle avant qu'elle ait été couverte d'un plafond. L'endroit où il est posé est également éloigné de tous les côtés, excepté du côté oriental, dont il est plus éloigné de moitié que du côté occidental. Au-dessous du tombeau, on voit la place d'une large pierre qui a été enlevée du pavé, et où l'on a fait en creusant une petite profondeur. Sandys a cru que cette ouverture était un passage qui conduisait à quelque autre appartement ; mais il paraît plutôt qu'elle a été faite dans l'espérance de découvrir quelque trésor caché ; car la coutume superstitieuse de cacher de l'argent dans les sépulcres était en usage chez les Anciens, comme elle l'est encore dans les Indes Orientales.
Les deux côtés de la salle, qui sont l'un au midi, et l'autre au septentrion, présentent deux entrées placées vis-à-vis l'une de l'autre, et taillées sans ornement.

l'écho de la Grande Pyramide
Tel est l'intérieur de la première pyramide. La description que nous venons d'en faire, présente les particularités les plus remarquables de ce superbe édifice : il ne nous reste plus qu'à parler de l'écho dont Plutarque a fait mention, et qui, selon cet auteur, répète le même son quatre ou cinq fois. Un voyageur moderne [Lucas] assure qu'il redit la même chose très distinctement jusqu'à dix ou douze fois. Cet effet n'est pas bien difficile à expliquer, si l'on considère l'entrée étroite de la pyramide, et la longueur des deux galeries, qui sont comme sur une même ligne, et conduisent toutes au centre de l'édifice ; car le son étant poussé et porté dans ces passages étroits comme par autant de tuyaux, sans trouver une issue, revient et frappe l'oreille à mesure qu'il arrive de l'endroit où il a été réfléchi. (…)

les conjectures sur les techniques de construction des pyramides (Hérodote, Diodore de Sicile, Pline, Greaves)
Les savants ont fait beaucoup de recherches et ont eu recours à mille conjectures différentes pour découvrir par quel moyen les ouvriers qui ont travaille à ces pyramides ont pu élever à une hauteur si prodigieuse les pierres énormes employées à la construction de ces monuments, surtout à celle du premier.
Nous communiquerons à nos lecteurs le sentiment d'Hérodote, que nous croyons avoir bien entendu. Il suppose qu'après avoir bâti le premier rang, les ouvriers, pour construire le second, élevaient les pierres par le moyen d'une machine de bois, peut-être semblable à nos grues, qu'ils plaçaient au pied de l'édifice. Une seconde machine, placée sur le premier rang, servait à la construction du troisième, et ainsi des autres, de manière qu'elles étaient aussi multipliées que les points d'appui pouvaient l'être. On pourrait supposer encore, continue le même historien, qu'ils n'avaient qu'une seule machine qui se transportait facilement dans les endroits où elle leur était nécessaire. Il ajoute que les fondements en ont été travaillés en sous-ordre.
Diodore prétend que les pyramides furent construites par le moyen de quelques levées, et il assure que les Égyptiens croyaient encore de son temps que ces levées avaient été faites de sel et de nitre, mais qu'elles avaient été fondues dans la suite par les eaux du Nil. Pline rapporte les mêmes choses sur cet article ; il ajoute seulement qu'une autre opinion affirmait qu'on avait élevé des ponts de briques, et qu'après l'entière construction des pyramides, les matériaux de ces ponts (qui ne pouvaient être emportés par le Nil, dont le débordement n'allait pas si haut) avaient servi pour bâtir des maisons particulières. Greaves a rejeté toutes ces opinions, et suppose que les ouvriers ont élevé d'abord une grande tour au milieu, aux cotés de laquelle ils ont appliqué les autres matériaux pièce à pièce, en diminuant toujours à mesure que l'ouvrage s'avançait. Mais il paraît qu'il eût été très difficile de bâtir ainsi une pièce d'architecture, en employant même le plus aisé des projets que nous venons de rapporter.

origine des matériaux de construction ; nombre d'ouvriers employés à la construction
S'il est vrai, ainsi que le rapportent les anciens, que les pierres employées à la construction des pyramides aient été tirées de certaines montagnes, soit d'Arabie, soit de Thébaïde ou d'Éthiopie, on ne doit pas être étonné que Chéops, ainsi qu'on l'assure, ait employé cent mille hommes à ce travail, dont dix mille étaient occupés pendant l'espace de trois mois, et étaient remplacés par dix mille autres qui travaillaient le même espace de temps, et ainsi successivement.
Quelques voyageurs modernes ayant observé que ces édifices ne sont pas de marbre, mais d'une pierre blanchâtre et fort dure, croient que cette pierre a été plutôt tirée du rocher sur lequel la pyramide est assise. Nous croyons devoir adopter l'opinion qui tient le juste milieu entre ces deux extrémités, et qui nous paraît la plus vraisemblable : il est très apparent que le rocher dont il s'agit a fourni une grande partie des matériaux aux architectes ; mais il est certain que le marbre des appartements intérieurs a été pris dans d'autres endroits. Wansleb s'est imaginé que la plus grande pyramide n'est autre chose qu'un rocher auquel on a donné cette figure, et qu'on a revêtu d'une muraille de pierres. Mais un tel ouvrage serait pour le moins aussi difficile qu'un autre construit uniquement de pierres de rapport.
Selon Diodore, en employa à la construction de la première pyramide trois cent soixante mille hommes, et, selon Pline, trois cent soixante-six mille. Les auteurs conviennent qu'on y travailla pendant vingt années. Hérodote assure que de son temps on voyait sur la pyramide une inscription qui marquait les dépenses excessives qu'on avait faites en raves, en oignons et en ail pour les ouvriers ; on y avait employé la somme de seize cents talents d'argent, c'est-à-dire environ quatre cent treize mille trois cent trente-trois livres sterlings, six sols, huit deniers.

séquence admiration
Quelques écrivains modernes disent qu'aujourd'hui, ces monuments n'ont rien de remarquable que leur excessive grandeur, et qu'on les avait mis autrefois au rang des merveilles du monde, parce qu'alors (à ce qu'on prétend) ils étaient revêtus de marbre, que les derniers rois d'Égypte firent enlever pour en orner leurs palais. Cette anecdote néanmoins ne nous paraît pas assez certaine pour que nous osions la garantir. D'un autre côté, un voyageur, distingué par sa critique, assure que les pyramides, telles qu'on les voit maintenant, sont des ouvrages dignes de la richesse et de la magnificence des anciens rois d'Égypte, et que, de nos jours, aucun prince du monde ne serait en état de faire élever un semblable édifice. Hérodote et Diodore s'accordent sur ce sujet, et disent que rien n'égalait en richesse et en beauté ces superbes monuments, et que chaque pyramide en particulier pouvait se comparer à plusieurs grands édifices de la Grèce réunis ensemble. Non seulement, continuent les mêmes auteurs, elles surpassent tous les autres bâtiments de l'Égypte par la grandeur et la somptuosité, mais encore par la beauté et la perfection du travail. Les Égyptiens eux-mêmes pensaient que les architectes qui en ont inventé et exécuté les plans, méritent bien plus d'admiration que les souverains qui ont fait des dépenses énormes pour en faciliter l'exécution. Et sans doute cette observation est très juste, car les premiers n'ont eu d'autre ressource que leur adresse et les connaissances qui leur étaient propres, et les autres ont employé des richesses dont ils ne devaient la possession qu'à la fortune et aux travaux de leurs sujets.

orientation de la Grande Pyramide
Il ne faut pas oublier d'observer une particularité remarquable dans la première pyramide : c'est que les quatre côtés en sont tournés vers les quatre parties du monde, et par conséquent marquent le vrai méridien du pays. Cette situation, selon toutes les apparences, ne peut être l'effet du hasard : nous sommes d'autant plus fondés à le croire que le monument placé au centre de ce bâtiment est posé dans la même direction. Cette observation est une preuve solide et convaincante que les Égyptiens ont eu de bonne heure des connaissances très étendues dans l'astronomie.

le "pont" menant vers la Grande Pyramide
Hérodote rapporte qu'il y avait un pont situé près de cette pyramide, qui était presque aussi considérable que la pyramide elle-même ; mais on n'en trouve plus le moindre vestige. Ce pont avait à peu près cinq milles en longueur, soixante pieds en largeur, et quatre-vingts pieds en hauteur dans ses endroits les plus élevés. Il était bâti tout en pierres polies, sur lesquelles on voyait gravées différentes figures d'animaux. On employa l'espace de dix années à la construction de cet ouvrage."