lundi 18 janvier 2010

Ce que les bâtisseurs des pyramides égyptiennes doivent aux "nègres d'Éthiopie" : l'interprétation de Victor Schoelcher (XIXe s.)

Victor Schoelcher
(Wikimedia commons)
Homme d'État français, Victor Schoelcher (1804-1893) est surtout connu pour son combat politique en faveur de l'abolition du "crime de lèse-humanité" qu'était (et est) l'esclavage. Donc du respect des races, quelles qu'elles soient.
Dans son ouvrage L'Égypte en 1845, Paris 1846, dont on trouvera ci-dessous quelques extraits, il insiste ainsi sur le rétablissement d'une vérité à la fois historique et culturelle : n'en déplaise aux "aristocrates de la peau" (sous-entendu : de la peau blanche), il faut admettre, ou du moins reconnaître comme fortement probable, que l'Égypte a d'abord été peuplée d'hommes noirs, qui étaient vraisemblablement les "nègres d'Éthiopie". (1) N'est-ce pas, selon la logique terminologique de Schoelcher, aux "Éthiopiens" qu'il faudrait par exemple demander l'origine des pyramides de Méroé ?
Toujours sous l'angle d'une culture égyptienne tributaire des "hommes qui sont venus peupler" la vallée du Nil, l'auteur traite des pyramides, en commettant au passage une erreur de datation, sous forme de questions-réponses.
Les pyramides ne sont-elles que des tombeaux ? La raison "répugne à le croire".
Pourquoi n'y a-ton trouvé aucune trace d'écriture ? "Le simple bon sens dit que ce doit être là une erreur."
Comment prétendre que les bâtisseurs égyptiens sont allés chercher leurs matériaux de construction de l'autre côté du Nil, alors qu'ils avait tout sur place ? On a peine à trouver la bonne réponse.
Remarquons enfin le sympathique croche-pied aux "humoristes anglais", insensibles à tout, notamment à la beauté des pyramides...

Les habitants des bords du Nil ne sont pas des individus d'une souche blanche unique, qui brunissent jusqu'au noir, à mesure qu'ils remontent vers la ligne, c'est le sang de la race cushite établie en Égypte, qui a été modifié par son alliance avec celui de la race caucasienne ; en d'autres termes, ces Égyptiens, nous en sommes bien fâché pour les aristocrates de la peau, ces Égyptiens qui nous ont tout appris sont des mulâtres.
Or, que l'Égypte ait été d'abord peuplée d'hommes noirs, c'est un fait qui prend tous les jours plus de certitude.
Si haut que l'on pénètre vers son origine, l'Égypte apparaît comme une société toute faite et déjà à l'apogée des connaissances humaines. La pyramide de Souphi, dont la construction atteste une science géométrique et mécanique encore non surpassée, remonte à l'an 5112 avant l'ère chrétienne. L'Égypte n'a pas de commencement de civilisation ; du jour où on la voit exister, elle a ses mœurs, ses arts, sa religion et son génie perfectionnés. N'est-ce pas à dire que les hommes qui sont venus la peupler apportèrent avec eux la religion, les mœurs, les arts et le génie de leur pays ? Maintenant, que ces hommes fussent les nègres de l'Éthiopie, les monuments de haute civilisation dont les voyageurs modernes, Bruce, Buchkhard, Hoskins, Caillaud, ont trouvé les restes à Méroé, viennent donner à cette hypothèse toutes les probabilités qu'exige une critique sévère.
L'opinion de l'antiquité est conforme à ce que nous venons d'exposer. Hérodote, qui n'est point le père de l'histoire, mais un des historiens les plus consciencieux du monde, dit que les Égyptiens étaient "des hommes à peau noire, à cheveux crépus".
(...)
Il faut être de ces humoristes anglais, qui ont le singulier travers d'être insensibles à tout, ou plutôt qui ont la bizarre prétention de se moquer de tout, pour nier en quelque sorte les pyramides, et leur refuser son admiration. Quant à nous, à peine arrivé au Caire, nous eûmes un irrésistible besoin d'aller voir ces grands ouvrages qui montrent l'homme déjà puissant et instruit dans toutes les sciences constitutives de la civilisation, à une époque tellement reculée, que l'histoire même n'en garde pas de souvenirs.
Les plus célèbres pyramides d'Égypte, élevées au bord du désert Libyque, sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues au-dessus du Caire, forment deux groupes peu distants l'un de l'autre ; celles de Giseh, les plus belles, au nombre de trois, et celles de Sakkarah, au nombre de quarante-huit. De ces dernières, il en reste trois seulement ; les autres, bâties en petites pierres, ou même en briques, ne sont plus que des monticules informes.
(...) Pendant que nous étions au sommet de cette montagne [la Grande Pyramide], un Arabe, que nous avons fait monter sur celle dite de Belzoni, qui est presque contiguë, nous semblait plus petit qu'une mouche courant sur un miroir d'appartement. La pyramide de Belzoni a conservé une grande partie du revêtement en mastic poli qui était destiné tout à la fois à rendre ces monuments plus invulnérables, et à en faire des cônes parfaits. Cet enduit glacé brille encore au soleil comme pour attester l'incomparable perfection des procédés industriels, à laquelle étaient déjà parvenus les Égyptiens.
(...) La science paraît être fixée sur la destination des pyramides. Tout le monde s'accorde à les regarder comme des tombeaux. Celle de Souphi ou Chéops renferme encore, dans la principale chambre, un sarcophage trop grand pour qu'on ait pu l'en retirer. Est-il bien vrai cependant qu'un peuple parvenu au développement que suppose l'érection de semblables montagnes de pierres les ait élevées seulement "pour y enfermer un squelette de cinq pieds ?" comme dit Volney. Notre raison, il faut l'avouer, répugne à le croire, malgré l'opinion générale, et il nous semble toujours que l'esprit investigateur de la critique moderne nous révèlera, sur le but de pareilles constructions, quelque chose de plus satisfaisant. En tous cas, tant d'efforts, de science et de travail, tant de dépenses, d'années et de milliers d'hommes employés pour dresser des monuments sans utilité, pour satisfaire la vanité sauvage de quelque prince, serait assurément le fruit d'une civilisation bien barbare, faite pour inspirer plus de dégoût que d'admiration ; mais, du moins, est-on obligé de convenir que cette barbarie a laissé quelque chose de superbement grand.
On n'a trouvé aucune inscription, aucune trace d'écriture ni dans les chambres des pyramides, ni sur les sarcophages qu'elles contiennent. De cette circonstance, en effet fort extraordinaire, surtout lorsqu'on considère l'immense quantité d'hiéroglyphes qui couvrent les monuments égyptiens, quelques auteurs ont conclu que l'écriture, l'art merveilleux de reproduire la pensée par des signes, n'était pas encore découverte à l'époque de la construction des pyramides. Le simple bon sens dit que ce doit être là une erreur. L'existence même de ces indestructibles ouvrages, traversant tant de siècles, atteste une science théorique consommée. L'appareillage, l'agencement des pierres, leurs plans, leur coupe, sont d'une perfection mathématique. La grande pyramide, que l'on fait remonter avec toute sorte de certitude au règne de Souphi, c'est-à-dire à 5112 ans avant Jésus-Christ, est orientée avec une précision irréprochable. "Chacun de ses quatre angles, dit M. Champollion-Figeac, fait face à l'un des quatre points cardinaux ; ce n'est, encore aujourd'hui, qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on réussirait à tracer sans dévier une méridienne d'une aussi grande étendue." De telles notions géométriques et astronomiques ne supposent-elles pas des connaissances beaucoup trop avancées, des opérations de l'esprit beaucoup trop compliquées pour qu'on puisse les concilier avec l'ignorance d'un système graphique ?

Pyramides de Méroé (Soudan)
cliché Fabrizio Demartis (Wikimedia commons)
Au surplus, selon toute probabilité, les pyramides remontent encore au-delà du règne de Souphi ; on en rencontre beaucoup à Méroé, et c'est aux Éthiopiens qu'il faudrait demander l'origine de ces monuments, comme celle de tant d'autres choses que l'on suppose de création égyptienne.
(...) Après avoir été vainement à plusieurs stations de péage, nous trouvâmes enfin une barque qui nous passa pour aller voir les carrières de Tourrah, ouvertes dans la partie de la chaîne Arabique appelée le Mokattan.
La voix commune veut que ce soit de Tourrah qu'aient été extraites les pierres qui ont servi à la construction des pyramides. Cela nous paraît au moins douteux. Pourquoi les anciens auraient-ils été chercher de l'autre côté du fleuve cette immense quantité de pierres, lorsqu'ils avaient sur le lieu même où ils voulaient construire, dans la chaîne Lybique, une mine inépuisable et facile à fouiller? On a d'autant plus de peine à trouver une bonne réponse à cette question, que le calcaire des deux chaînes est absolument de même nature. C'est sans doute la prodigieuse dimension des carrières de Tourrah qui aura donné lieu à l'opinion accréditée. On ne se lasse pas, du reste, d'admirer la régularité du travail d'exploitation : on pourrait compter les coups de ciseaux sur ces murailles de 20 et 25 mètres de hauteur, taillées comme si elles avaient été dressées au compas.
Les Égyptiens paraissent avoir eu des moyens d'extraction supérieurs aux nôtres, du moins ne s'explique-t-on pas la préparation de plusieurs blocs qui ont été abandonnés avant d'être complètement détachés. Ils sont très symétriquement coupés dessus, dessous, à droite et à gauche, mais on ne devine pas comment les anciens s'y prenaient pour les couper ensuite par derrière. On en est réduit à s'avouer qu'ils eurent des procédés perdus pour la mécanique moderne ! Plusieurs salles de ces carrières portent gravés sur leurs murailles des cartouches que l'on a traduits. Une grande inscription, en caractères tout à fait inconnus, reste seule à déchiffrer. À quelle époque remonte-t-elle ? qui l'a tracée ? C'est un problème encore non résolu, mais que l'on ne peut dire insoluble, tant le génie de l'homme a déjà pénétré de secrets du passé, qui semblaient vouloir demeurer éternellement voilés.
Jusqu'au dernier moment, on est affligé ici par le contraste du grandiose des ruines et de l'avilissement des populations. Ce triste rapprochement nous était aussi réservé au milieu de la nécropole de Memphis, et forme la conclusion naturelle d'un ouvrage sur l'Égypte actuelle.

(1) "Les Grecs englobaient dans leur vague et immense Éthiopie (nous disons l'Afrique noire, et les Arabes disent Sudan, "le pays des Noirs")  toutes les contrées peuplées d'hommes à peau sombre, situées en amont de la Première Cataracte du Nil." (Dictionnaire des pharaons, de Pascal Vernus et Jean Yoyotte, éditions Perrin, 1988)

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