mardi 5 mai 2009

"Produire beaucoup d'effet avec peu d'art et de moyens" (Pierre Sylvain Maréchal)

Illustration extraite de Wikipédia

Dans le tome 2 de son ouvrage Voyages de Pythagore en Égypte, dans la Chaldée, dans l'Inde, en Crète, à Sparte, en Sicile, à Rome, à Carthage, à Marseille et dans les Gaules, édité en 1798-1799 par Deterville, l'écrivain et pamphlétaire français Pierre Sylvain Maréchal (1750-1803) fait dire à son héros voyageur :

N'ayant rien de plus à apprendre des hommes dans Memphis, il me restait, avant de quitter cette ville, à interroger les grands monuments de son voisinage. J'allai seul contempler ces pyramides, éternel honneur de l'Égypte. J'y passai d'abord une nuit toute entière aux rayons de la lune ; j'épiai le moment de l'ascension perpendiculaire de cet astre sur la plus haute des pyramides. On me dit que des rois avaient eu l'intention de dresser une statue sur la plate-forme de ces masses triangulaires. Qu'ils s'en donnent bien de garde, et respectent davantage cette place, destinée à servir comme de piédestal au soleil et à la lune ! Ce fut sans doute la première idée de l'artiste créateur qui conçut le dessein de la plus ancienne de ces pyramides.
Leur construction a donné lieu à mille conjectures : c'est ce qui arrive ordinairement aux entreprises sublimes. L'astronomie semble en revendiquer d'abord la gloire. La vanité voulut ensuite s'en appliquer l'usage. L'une, en exposant les quatre côtés de la pyramide aux quatre points opposés de la sphère du monde, apprit à la postérité que les pôles de la terre et les méridiens n'éprouvent aucune variation. L'autre prétendit immortaliser le souvenir de son pouvoir. Les princes voudraient régner dans la mémoire des hommes longtemps encore après avoir été rayés du registre des vivants. Les monarques tiennent plus à la vie que les autres mortels. Ainsi que me l'avait dit le fils de Gaphiphe, il y eut des rois qui, craignant de voir l'inondation du Nil dégénérer un jour en submersion totale pendant plusieurs mois, bâtirent ces lieux d'asile pour s'y renfermer avec leur famille et leurs trésors, et y attendre en toute sécurité la retraite des eaux.
D'autres, peu contents de la durée de quelques siècles, affectée aux temples les plus solidement édifiés, imaginèrent cette forme de construction comme pour rivaliser l'astre des années, et lui dédier un autel capable de subsister pendant tout le cours d'une révolution planétaire.
Quoi qu'il en soit de la pureté des motifs, et de l'utilité de l'usage des pyramides, ces monuments se recommandent assez eux-mêmes. Ils attestent la toute-puissance des hommes réunis. À quoi sont propres ces môles pierreux, ont dit certains spectateurs humiliés et jaloux ? Il faut leur répondre :"La vue d'une pyramide agrandit l'âme, et lui donne la conscience de ses forces. Ce colosse immobile et imposant semble, au premier coup d'œil, transformer un homme en insecte ; que paraîtrait le plus grand des héros au pied d'une pyramide ou sur la cime ? À peine serait-il perceptible. Cependant, l'homme, être faible, borné et petit, a pu élever ces masses qui survivront à mille générations."
Les dynasties, les cultes, les systèmes se sont succédé et n'ont laissé après eux que des traces légères. (...) Les pyramides, au milieu de toutes ces vicissitudes, restent debout, et bravent la faux du temps. Elle leur enlève chaque année quelques éclats de pierre, quelques lames de marbre. Leur masse inébranlable demeure la même, et souffre à peine au bout de dix siècles quelque altération sensible.
Elles offrent en elles la solution de ce grand problème :"Produire beaucoup d'effet avec peu d'art et de moyens." Ici, les architectes ont surpassé les législateurs.
Après avoir consulté le soleil et tracé trois signes, l'architecte ordonne aux Égyptiens de poser une pierre sur une autre pierre : cette entreprise toute simple, dont l'exécution ne compromettait l'existence d'aucun des travailleurs, enfanta l'édifice le plus imposant, le plus durable, et peut-être le plus extraordinaire, sous une forme commune. Le peuple, stupéfait à la vue de son propre ouvrage, en conçut un légitime orgueil et le voyageur, admirant la puissance du génie, s'en retourna disant :"C'est au pied des pyramides d'Égypte qu'il faut venir pour avoir l'idée d'une conception forte, hardie, qui n'a presque rien coûté à réaliser. Le philosophe ajoute avec amertume :"La terre serait couverte de monuments pareils et peut-être plus utiles, si les hommes avaient fait aux talents créateurs les sacrifices qu'exige le génie destructif de la guerre."
Les livres hermétiques, profonds sur toutes sortes de matière, démontrent la haute antiquité du peuple égyptien ; les pyramides en sont des témoins encore plus dignes de foi, et qu'on ne peut lui disputer. Elles n'ont pas besoin des hiéroglyphes qui les couvrent pour attester la sagesse et les connaissances de ceux qui les ont élevées, ou plutôt de ceux qui ont dirigé ces travaux, qu'aucune nation n'a pu encore égaler. Qu'est-ce que le plus beau, le plus grand des temples de Samos, à côté de la moindre des pyramides d'Égypte ?
De tous les ouvrages sortis de la main des hommes, les pyramides ont le plus de ce caractère que la nature imprime à ses œuvres.
Une figure gigantesque d'homme, ou de telle autre espèce vivante, étonne un moment ; bientôt, on n'y reconnaît que des formes outrées, qu'une exagération orgueilleuse et puérile. Elle ne frappe pas longtemps l'œil et l'imagination ne s'y arrête point. Une pyramide ne laisse rien à désirer par la pureté de sa forme, jointe à la grandeur de sa masse. Les yeux s'y reposent avec calme après en avoir mesuré l'étendue. Elle remplit le vœu de l'homme, ami de la régularité, et admirateur de la puissance tranquille. C'est avec justice que la langue égyptienne lui donne le nom de Pyr-Omis, beau et bon. Le grand est presque toujours beau.
Ces ouvrages de maçonnerie n'étonnent que par leur volume, m'ont répété des envieux de la gloire du Nil, et me rappellent, tout au plus, que l'enfance et les premiers essais de l'architecture ; ce temps grossier où l'on ignorait encore l'art de dessiner une colonne, une frise, un architrave où les règles des belles proportions, trouvées depuis en Grèce, étaient encore à découvrir.
(...) Mais c'est là précisément le grand talent de l'inventeur de la pyramide égyptienne. Sans l'appareil et tous les accessoires de l'architecture perfectionnée, trois lignes ont suffi pour dessiner le plan le plus hardi d'un monument sublime par sa grande simplicité, et sacré par sa forme impérissable. On ne pouvait exécuter un plus vaste dessein avec moins d'efforts. Le comble de l'art fut de choisir précisément un ensemble de matériaux, propre à résister à tous les agents de la destruction, ou du moins qui n'offrît presque point de prise à ce génie du mal dont la tâche est d'abattre à mesure que le génie du bien élève. Si la pyramide égyptienne est le produit d'une infinité de combinaisons amenées lentement par l'expérience, elle recule l'antiquité des habitants du Nil dans une profondeur impénétrable ; au contraire, si elle n'est que le résultat subit du génie prompt à concevoir et à deviner les effets successifs d'une longue théorie, que ce soit Thaut ou un autre, la pyramide égyptienne est celui de tous les monuments qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain. Dans toutes les hypothèses, c'est le fruit des loisirs d'une grande nation née avec le sentiment de la véritable gloire.
On m'assura que l'Égypte mit en œuvre, pour l'élévation de ces belles masses pyramidales, cent mille bras étrangers.

(Pour quelques mots, j'ai rétabli l'orthographe actuelle)

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