mercredi 16 septembre 2009

"Rien n'a été négligé pour rendre ces monuments [les pyramides] indestructibles" (colonel Coutelle - XIXe s.)




Le colonel Coutelle (source : Wikimédia commons)

Dans la Description de l'Égypte ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publiée par C.L.F. Panckoucke (Paris, 1829), le colonel Coutelle (1748-1835), chevalier des Ordres royaux et militaires de la Légion d'honneur et de Saint-Louis, membre de la Commission d'Égypte, a noté ses "Observations sur les pyramides de Gyzeh et sur les monuments et les constructions qui les environnent".
Ont particulièrement fait l'objet de ces observations :
- la dégradation du revêtement des pyramides qui n'est pas liée à des défauts de construction, mais, étrangement, à la qualité des pierres qui pouvaient être réutilisées par les bâtisseurs d'une autre époque;
- l'origine des blocs de pierre utilisés dans la construction de ces pyramides;
- la présence d'un "rocher élevé" sur lequel a été bâtie la grande pyramide...



Si les Égyptiens, en construisant les pyramides, ont voulu leur donner une longue durée, on conviendra qu'il était difficile de mieux approcher du but qu'ils se sont proposé d'atteindre. Que l'on considère la grande pyramide bâtie sur un rocher élevé de près de 32 mètres au-dessus des plus grandes eaux du Nil, sur un solide dont nous n'avons pas trouvé la base à 64 mètres de profondeur, dans un désert privé de toute espèce de végétation, qui reçoit, chaque année, pendant quelques heures seulement, sur une plaine aride et sous un ciel toujours pur, une pluie bientôt évaporée par la chaleur constante du climat ; que l'on songe à la température, qui ne varie que par une plus ou moins grande élévation, mais sans aucun de ces passages successifs de l'état aqueux à celui de glace, qui sont dans les climats tempérés une des plus grandes causes de destruction ; enfin, que l'on réfléchisse au volume du monument, qui a environ 2.662.628 mètres cubes, à sa construction soignée, à sa forme pyramidale, qui ne permet aucun affaissement, aucun écart, on aura une idée des causes qui, suivant l'expression de M. Denon dans son Voyage en Égypte, semblent faire rivaliser les pyramides avec la nature en immensité ainsi qu'en durée.
Les pierres les plus dures interposées dans les montagnes entre des couches d'argile, de sable et de terre végétale, sont précipitées dans les vallées ; les terres délayées par les pluies, les pierres tendres brisées par l'effet des gelées, divisées par l'accroissement des racines de plantes et d'arbustes, sont entraînées par les torrents ; peu à peu les montagnes s'affaissent, changent de forme, et quelques-unes disparaissent : mais, si l'on examine avec soin les pyramides, si l'on recherche les causes de destruction qui peuvent attaquer ces montagnes factices, on concevra difficilement comment une seule pierre pourrait s'en détacher ; encore moins à quelle époque la plus reculée elles n'existeront plus, si la main des hommes ne les détruit pas.
Ces monuments, dans leur état actuel, présentent un aspect de dégradation qui ne permet pas de croire qu'ils aient été construits tels que nous les voyons ; la première idée qui se présente, c'est que les gradins ont été couverts par des pierres en forme de prisme triangulaire, qui remplissaient les vides de chaque degré. Telle était l'opinion d'Hérodote et de la plupart de ceux qui ont écrit sur ces monuments : quelques fragments de granit de forme prismatique semblable, au pied de la troisième pyramide, semblaient confirmer cette opinion.
Mais, dès qu'on envisage ce mode de construction, les difficultés qu'il présente, le peu de solidité qui en serait résulté, enfin l'espèce de corniche que forme en haut de la seconde pyramide la partie qui n'a pas été enlevée, on reste convaincu que ces monuments n'ont pas été revêtus de cette manière, et que le prétendu revêtement n'est que le parement extérieur, pour lequel on a employé une pierre plus dure, plus égale, plus susceptible de recevoir un beau poli, que celle dont est formée la chaîne libyque sur laquelle ils sont construits, et qui a été employée dans la maçonnerie intérieure.
On reconnaîtra que la dégradation extérieure de ces monuments n'a été opérée ni par le temps, ni par la main des hommes avec la seule intention de les détruire ; mais que ces montagnes factices ont présenté des carrières plus faciles à exploiter et plus voisines des constructions modernes que celles du Gebel-Torrah et de Syène, d'où les pierres qui ont formé le parement des trois grandes pyramides ont été tirées ; savoir : celles de Gebel-Torrah, pour les deux premières, et celles de Syène, pour la troisième.
Les blocs de granit qu'on trouve au pied de cette dernière, quelques boutisses de même nature, qui restent encore engagées dans la maçonnerie et sont en saillie sur les gradins, confirment l'opinion d'Hérodote sur l'existence d'un revêtement en granit, avec cette circonstance qu'il n'a pas été ajouté sur les gradins après la construction, mais que c'était un parement construit en même temps que la pyramide, ainsi qu'il en est des deux premières. Quant aux morceaux de granit en prisme triangulaire, leur examen nous a démontré qu'ils ne sont que des fragments enlevés des blocs de granit qu'on voulait employer, et qui sont restés comme peu propres, par leur forme anguleuse, à entrer dans les constructions. Ces fragments servent à démontrer également que le parement extérieur était dressé comme la partie qu'on voit encore au haut de la seconde pyramide, et que la surface en était polie.
Si l'on avait voulu détruire les monuments, on les aurait attaqués d'un seul côté ; on se serait frayé un chemin pour arriver au sommet, et ensuite il eût été facile d'enlever une assise entière, bien plus que de briser une des pierres du parement : mais le but était de se procurer des pierres de choix ; et celles qui forment la masse intérieure, étant d'une qualité moins belle et moins unie, on a dû enlever celles du parement, en commençant par la base et remontant jusqu'au sommet, ainsi que le prouve la partie de la seconde pyramide qui n'a pas été entamée.
Quant aux gradins qui existent, ils sont le résultat nécessaire de l'enlèvement du parement ; la retraite de l'assise supérieure sur l'assise inférieure est d'environ 9 pouces 1/2 par pied d'élévation, mesure moyenne, d'après l'inclinaison que donne la base de 232 m 747 millimètres, sur une hauteur de 138 mètres, attendu le nombre des degrés, qui est de 203, et eu égard à la plate-forme supérieure, qui a 30 pieds 8 pouces de côté.
Si l'on examine les carrières de Gebel-Torrah dans la montagne Arabique, appelée Moqattam, sur la rive droite du Nil, on reconnaîtra par la coupe des pierres dont l'exploitation est commencée, par les restes de celles qui en ont été tirées, et par l'étendue immense de ces excavations qui se prolongent jusqu'à la vallée de l'Égarement, qu'elles ont servi à de grandes constructions. En considérant ensuite les pierres qui forment la partie du parement encore existant au sommet de la seconde pyramide, ainsi que celles des galeries et de la chambre inférieure de la première, on sera convaincu qu'elles ont été tirées de ces carrières, dont l'exploitation et les transports auront été rendus faciles en profitant des grandes eaux du Nil pour les faire arriver sur l'autre rive, au pied de la chaîne libyque.
Cette dernière montagne, qui s'incline à l'est du côté du Nil, se prolongeait probablement jadis beaucoup plus loin dans la plaine : cette saillie avancée aura fourni une partie des pierres nécessaires à leur construction ; aujourd'hui le rocher est coupé à pic assez près des pyramides.
Il est également vraisemblable que la superficie entière sur laquelle les pyramides ont été bâties n'a pas été dressée, mais seulement tout le côté de la montagne qui regarde le Nil, vers lequel la face du Sphinx est tournée, ainsi que l'espace sur lequel devait être placé le parement extérieur des pyramides, et l'étendue nécessaire autour de ces monuments pour le service des ouvriers ; mais que le noyau du rocher, plus élevé en approchant du centre, a seulement été coupé pour s'ajuster aux pierres du parement.
Cette supposition n'est pas gratuite, puisque le premier gradin maintenant apparent à l'angle nord-est est coupé dans le rocher : comme il se prolonge sous les décombres sans laisser apercevoir de joints, on a supposé que les pyramides avaient été construites avec des pierres d'une énorme proportion, tandis que toutes celles qui sont apparentes et celles qui n'ont pas été enlevées du parement de la seconde, ne sont pas généralement de plus de 2 mètres 1/4 à 2 mètres 3/4 de longueur, sur 1 mètre 1/4 à 2 mètres de largeur, et que l'épaisseur des assises varie depuis 1 mètre 408 millimètres jusqu'à 525 millimètres.
La hauteur de chaque assise ne décroît pas tout-à-fait dans une proportion régulière. Quelques-unes plus hautes sont interposées entre des assises qui le sont moins ; mais le même niveau et les mêmes lignes parfaitement horizontales règnent sur toutes les faces.
Les pierres du parement de la seconde pyramide, parfaitement dressées et unies sur toutes les faces, excepté la partie engagée dans la maçonnerie intérieure, qui est restée plus brute, sont posées à pierre sèche, et liées avec celles de l'intérieur par [du] bon ciment. Le même soin n'a pas été apporté pour la construction intérieure : les pierres n'y sont pas d'une hauteur égale sur chaque assise, ni parfaitement jointes ensemble ; les vides sont remplis de mortier grossier, fait avec de la chaux, des éclats de pierre et des cailloux. On ne peut pas cependant en conclure que ces défauts soient une preuve de l'ignorance des constructeurs ; de plus grandes précautions étaient inutiles dans des monuments de forme pyramidale, de masse aussi colossale, et sous un climat tel que celui de l'Égypte.
Ce qui prouve que rien n'a été négligé pour rendre ces monuments indestructibles, c'est qu'il est difficile d'appareiller avec plus d'exactitude, d'établir des lignes plus droites, des joints plus parfaits que ceux que présentent la construction intérieure de la grande pyramide et le parement conservé de la seconde. Dans celle-ci, chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante. La pierre inférieure, creusée de 54 millimètres, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, de manière que chaque arête est liée dans toute sa hauteur ; et, malgré l'enlèvement du parement dans les quatre cinquièmes au moins de la partie inférieure, la portion qui reste n'a pas souffert le plus léger écart, la moindre dégradation.
Les trois faces qui sont frappées du soleil ont pris une espèce de teinte rousse ; elles ont un certain brillant lorsque cet astre les éclaire. La face nord a conservé une teinte grisâtre légèrement poudreuse et couverte de lichen dans plusieurs parties. Il est très probable que les pierres qui forment le parement ont été laissées extérieurement brutes et carrées ; ensuite les angles ont été abattus lorsque la construction a été terminée, en commençant par le haut ; chaque gradin servait alors d'échafaud et d'échelle pour monter et descendre, pour placer les machines, pour élever les pierres et faire le ragrément. Cette vraisemblance approche de la certitude, non seulement à cause de la facilité que présentaient les gradins, mais aussi à cause de la manière dont les anciens construisaient et dont les Égyptiens nous ont laissé des exemples.


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