mardi 8 septembre 2009

Selon une encyclopédie du XIXe siècle, la construction des pyramides d'Égypte a dû respecter une économie de moyens, de matériaux et de main-d'œuvre


Source : Wikimedia commons

L'Encyclopédie méthodique, au volume consacré à l'Architecture, sous la plume d'Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy (1825), décrit la construction des pyramides dans un style qui apparaît aujourd'hui comme quelque peu tortueux. La signification globale du développement n'en est pas moins évidente :

On ne répétera point ici ce qui a déjà été dit, sur cet objet, à l'article de l'Architecture égyptienne. Nous bornerons celui-ci à quelques notions générales qui, en faisant connaître les moyens de construction mis en œuvre par les Égyptiens, diminuent un peu le merveilleux que, de tout temps, on s'est exagéré, à la vue ou sur l'idée de ces énormes masses de matériaux.
Et d'abord il paraît bien prouvé, comme on l'a déjà fait voir, qu'il faut décompter trois points fort importants dans l'évaluation des matériaux de construction, dont se composent ces masses.
Premièrement ce que l'on doit en appeler la base, qui fut l'ouvrage de la seule nature. On sait que tous les grands édifices exigent, pour la solidité de leur élévation, de très grands travaux, et une dépense considérable de matières, qu'on enfouit dans la terre, sous le nom de fondations. Les grandes pyramides de Guizeh n'eurent point besoin de cette dépense. Élevées sur un plateau formé de la même pierre que celle qui servit à leur bâtisse, elles trouvèrent, sans peine et sans frais, un fondement inébranlable ; ce qui a, plus qu'on ne pense, contribué à leur conservation. Tous les voyageurs conviennent que le plateau qui semble leur servir de piédestal fut aplani par l'art.
Secondement, en parlant de l'origine probable des pyramides, que nous avons cru voir dans l'usage des tumuli, ou l'emploi des buttes de terre naturelles, creusées pour recevoir les corps, nous aurions pu nous appuyer de l'autorité même de leurs imitateurs, c'est-à-dire des pyramides bâties, qui toutes nous offrent, plus ou moins, l'idée et la réalité même d'une montagne revêtue. Certainement la pyramide, ainsi considérée, perd beaucoup du merveilleux de sa dépense et de sa difficulté ; mais on est obligé de convenir qu'il eût été insensé de créer à grands frais une masse énorme de construction perdue pour les yeux, et qui n'eût offert qu'un noyau moins solide, et une vaine dépense. Il paraît donc constant que le premier soin des constructeurs fut de se procurer ce noyau naturel, d'y pratiquer les conduits, les puits, les galeries, les chambres auxquelles elles conduisaient, et dont les issues devaient disparaître par les revêtissements successifs de la masse. Voilà donc deux économies de matière et de main-d'œuvre, celle des fondations et [celle] du noyau.
Troisièmement, la dégradation de plusieurs de ces monuments a mis à découvert un autre moyen économique dans leur construction. On a vu que les pyramides de Guizeh furent construites tout près des carrières, ou des montagnes d'où furent extraites les pierres qu'on employa dans leur bâtisse. La taille de ces pierres apportées sur le chantier, où on les travailla, dut procurer une énorme quantité de recoupes. Ce sont ces mêmes recoupes qui servirent à former, avec le mortier qu'on y mêla, le second noyau, ou pour mieux dire l'enveloppe du premier noyau dont on vient de parler. Ce moyen de construction fort économique devint en même temps fort commode au constructeur, pour régulariser définitivement la forme de la masse générale. Il put dès lors procéder à mettre dans la pente de ses quatre faces une précision géométrique. Il put donner à cette masse de blocage toute l'épaisseur qu'il jugea nécessaire, et il n'y a dans tout cela, comme on va le voir, qu'une simple maçonnerie, qui n'exigea ni art, ni difficulté d'échafaudage, ni main-d'œuvre fort recherchée, ni la moindre dépense de matériaux. Du temps et des manœuvres, voilà tout.
Quelques-unes des pyramides de Saqqarah ont mis à découvert le procédé fort naturel par lequel on put parvenir, sans aucun autre échafaudage que la masse elle-même de maçonnerie, à la porter au degré d'élévation et d'épaisseur qu'on voulut lui donner.
Les pyramides dont on parle sont effectivement, ou du moins semblent être composées d'étages, et plus d'un voyageur les avait crues conformées ainsi, pour rester telles qu'on les voit. Pocorke les appelait pyramides à degrés. Cependant les observations des nouveaux voyageurs rendent de cette conformation une bien meilleure raison. Selon eux, ces pyramides ne furent point terminées, et elles nous sont parvenues dans l'état d'une construction incomplète. Mais cette imperfection donne l'explication du procédé employé par les constructeurs.
Lorsque le premier noyau dont on a parlé, formé d'un monticule réel, ou plus ou moins artificiel, était terminé, il s'agissait de l'envelopper d'une maçonnerie de blocage. On y procédait en établissant, à partir d'en bas, et selon l'épaisseur convenue, des espèces de terre-pleins, allant en spirale, et formant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, des terrasses qui tenaient lieu d'échafaudage, et présentaient aux ouvriers des chemins par lesquels ils pouvaient aller et venir dans des sens divers. En répétant, ou pour mieux dire en continuant d'élever ainsi ces sortes de chemins ou terrasses, toujours diminuant d'épaisseur, selon la pente des angles, la maçonnerie, sans embarras et sans aucune difficulté, arrivait jusqu'au sommet.
Lorsque cette construction était parvenue à ce point, on voit combien il fut facile, par une opération rétrograde, de procéder à remplir, avec la même maçonnerie de blocage, les intervalles d'une terrasse à l'autre, en partant de l'angle de la terrasse supérieure jusqu'à l'angle de celle qui lui était subordonnée.
En suivant ce même procédé du haut jusqu'en bas, la pyramide se trouvait très régulièrement conformée en talus, dans ses quatre faces, sans qu'il ait été besoin d'employer le moindre échafaudage ; car c'est là le point de vue qui devait guider les constructeurs, dans un pays qui manquait généralement de bois. Ajoutons que, pour une telle construction, l'échafaudage eût exigé de fort grandes difficultés, et des dépenses considérables.
Maintenant, comme on voit, s'expliquent les pyramides de Saqqarah, qui offrent de ces étages, ou terrasses en retraite les unes au-dessus des autres, et rien ne peut rendre un meilleur compte du procédé de bâtir, simple à la fois, commode et peu dispendieux, qui servit à élever, dans la proportion déterminée, la masse générale de la pyramide.
Nous voici donc arrivés au point où commence l'opération de l'enveloppe en pierres de taille, qui va cacher la masse de maçonnerie en blocage, dont on vient d'indiquer la construction. Nous parlons surtout des pyramides de Guizeh.
Loin qu'on doive les considérer comme des masses toutes d'une seule matière, il faut les regarder comme ces fruits que la nature a revêtus d'un grand nombre d'enveloppes. Nous en avons déjà distingué deux, nous arrivons à la troisième.
Elle se composait d'assises faites d'une pierre de taille peu dure à la vérité, si on en croit les voyageurs, mais d'une consistance assez grande pour se laisser tailler en blocs de toute étendue. Il est difficile d'évaluer avec certitude la dépense et le temps que demanda cette enveloppe de pierres. Nous ignorons effectivement jusqu'à quelle profondeur de la masse totale elle s'étend, c'est-à-dire s'il y a plusieurs de ces rangs ou assises de pierres disposées les unes en avant des autres. Mais les indications dont on parlera dans la suite doivent faire croire que le parement en pierres ne se composa que d'une seule couche de pierres. Quoi qu'il en soit, nous savons, et par les notions d'Hérodote, et par le fait de l'ascension facile jusqu'au sommet de la grande pyramide, que ces assises formaient des degrés en retraite l'un sur l'autre. C'est en montant, comme on l'a vu plus haut, tous ces degrés, que l'on est parvenu, par la mesure de chacun en hauteur, à connaître très précisément celle de la masse totale, en ligne perpendiculaire.
(...)
Hérodote nous avait déjà appris que la grande pyramide avait été ainsi formée d'assises de pierres disposées en degrés, qui depuis ont servi d'escalier aux curieux pour monter au sommet, mais qui, dans l'intention des constructeurs, devaient servir de moyen fort naturel pour l'ascension des pierres. (...) On peut donc se former une idée fort juste de tout ce système et de tous ces procédés de construction. Sans doute, et surtout si l'on multiplie indéfiniment les rangs d'assises dans l'épaisseur de la pyramide, il y a lieu de s'étonner de la longueur du travail. Mais si l'on suppose qu'il n'y eut par dessus la manœuvre du blocage qu'un seul et unique rang d'assises de pierres en épaisseur, et lorsqu'on voit que chaque assise n'était formée que de pierres de deux à trois pieds d'épaisseur, de longueurs diverses et simplement équarries, on voit que tout ce travail pourrait s'évaluer par un simple toisé, et que pour en connaître la dépense, il ne s'agirait que de connaître le prix de la journée des ouvriers que l'on y employa.
Nous avons appliqué à la construction même des assises par degrés le procédé d'ascension des pierres que le texte d'Hérodote n'applique, dans le fait, qu'aux pierres du revêtement dont il nous reste à parler. Il faut remarquer effectivement que, selon ses paroles, on les avait posées à partir du sommet, ce qui ne peut avoir lieu ainsi que pour la dernière enveloppe. Les assises par degrés ne purent être établies, au contraire, qu'en procédant de bas en haut, et les mêmes machines furent nécessaires à l'érection de ces degrés.
La pyramide reçut donc, pour son achèvement, un dernier mode de construction, qui en devint le parement. Ce parement dut faire de ces quatre côtés quatre surfaces unies, et présenter autant de talus lisses et glissants. Ainsi fut-elle vue par Hérodote (...). Pline nous le donne également à entendre, lorsqu'il dit que, de son temps , il y avait des gens assez adroits pour monter jusqu'au sommet de la grande pyramide, ce qui n'aurait eu rien d'extraordinaire, si le revêtement n'eût pas été lisse, et ce qui devenait toutefois possible, vu la grande inclinaison des angles.
Hérodote, les récits tant des anciens que des nouveaux voyageurs, et les débris qu'on recueille encore au bas de la grande pyramide, attestent qu'elle fut revêtue d'une pierre plus précieuse qu'on donne pour du marbre blanc. Cette matière, rare en Égypte, se trouvait, à ce qu'il paraît, assez abondamment sur les bords de la mer Rouge, et pouvait en trois jours être transportée en Égypte. Cette pierre qu'on appelait arabique, quoique moins blanche que les marbres blancs qu'on exploite aujourd'hui, donnait un fort beau poli et des blocs d'une assez grande étendue ; ceux qu'on employa au revêtement de la grande pyramide avaient trente pieds de longueur, au dire d'Hérodote.
Si maintenant on se figure la pyramide bâtie en degrés de pierre ordinaire, avant le revêtement qui devait donner à ses quatre faces une superficie toute lisse, on ne peut s'expliquer que de deux façons la manière dont on procéda à cette dernière construction. Ou ce fut en pierres taillées carrément sur chaque assise des degrés, ou ce fut par des pierres taillées en forme de prismes, remplissant l'angle rentrant, formé par deux de ces degrés. Dans le premier cas, il est facile de voir que ces pierres taillées carrément et posées de haut en bas sur chaque degré, auraient produit un degré de plus en saillie sur toute la longueur de la ligne inclinée des quatre faces rampantes.
On n'aurait pu, dans cette hypothèse, se procurer la superficie lisse des quatre faces rampantes, qu'en retranchant après coup, c'est-à-dire après la pose, l'excédent de matière formé par la saillie de chaque degré, ce qui eût occasionné une perte considérable de temps et de matière, en exigeant un travail difficultueux à faire en place ou ce qu'on appelle sur le tas. Il paraît donc certain que le revêtissement de marbre fut formé de morceaux taillés en triangle à la mesure des degrés différents de hauteur, dont il fallait remplir l'intervalle d'angle en angle. Il suffisait alors de tailler des blocs quadrangulaires et de les scier en deux, d'angle en angle. De-là économie de matière, de main-d'œuvre, de temps et de peine. C'est à monter de tels morceaux que le texte d'Hérodote nous apprend que servaient les machines dont il parle.


(Pour une meilleure compréhension et pour faciliter le référencement, j'ai rétabli pour certains mots ou noms propres l'orthographe actuelle)

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