jeudi 29 octobre 2009

En attendant Champollion...

Dans le récit de son Voyage en Arabie et en d'autres pays circonvoisins, 1776, Carsten Niebuhr (1733-1815) communique ses propres observations sur la nature et la disposition des matériaux utilisés dans la construction des pyramides. Dans le même temps - annotation prémonitoire -, il regrette de ne pas être à même de déchiffrer le message des hiéroglyphes, qui, selon lui, permettrait de mieux apprécier le savoir-faire des bâtisseurs égyptiens. Puis vint Champollion, quelque trente années plus tard...



De tous les anciens monuments d'Égypte, il n'en est point qui frappe autant que les pyramides, dont les premières sont en ligne oblique vis-à-vis de Kahira [le Caire], savoir du côté occidental du Nil, et sur la première colline du même côté de ce fleuve. Quand un Européen est arrivé jusqu'à Kahira, il n'aime pas quitter l'Égypte sans avoir considéré de près ces masses prodigieuses. Aussi en avons-nous déjà plusieurs descriptions détaillées. Malgré cela, il ne sera peut-être pas superflu de communiquer ici à mes lecteurs mes propres observations.
(...) L'espèce de pierres, dont les deux grandes pyramides sont composées, est exactement la même que celle du rocher sur lequel elles sont bâties ; le tout est d'une pierre à chaux molle. Il n'y a donc pas à douter que l'on ait pris dans le voisinage, et peut-être autour du sphinx, les pierres dont ces monuments sont construits ; car le sphinx semble être tout taillé dans le roc, et celui qui supporte la seconde pyramide est non seulement aplani, mais il fait même partie de ce monument. Quelques voyageurs ont pris plaisir à exagérer les travaux immenses et les dépenses énormes qu'il en a coûté pour construire ces masses ou ces montagnes de pierre de taille, en avançant qu'ils avaient été couverts de marbre ; et Paul Lucas assure qu'ils ont été enduits de ciment. Mais cela est destitué de toute vérité, du moins à l'égard de la seconde pyramide. On voit encore au haut de ce monument, autour de la pointe, une bonne partie du faîte : et quoique de loin il paraisse encore uni, et d'une pierre plus dure, surtout quand le soleil y donne, il est cependant de la même pierre à chaux molle, dont le reste de la pyramide est construit. C'est uniquement pour examiner la chose que je suis grimpé jusqu'au faîte de cette pyramide, et que j'en ai rapporté un morceau. Peut-être qu'aucun Européen ne s'était encore donné cette peine, les voyageurs ne montant pour l'ordinaire que sur la première pyramide, et ne faisant pas grande attention à la seconde, puisqu'ils ne peuvent monter jusqu'à la pointe. Le dernier ouvrage de l'architecte de ce monument semble avoir été de couper toutes les pierres, qui avançaient tant soit peu, et d'aplanir ainsi les quatre côtés depuis le haut jusqu'au bas. De cette façon le comble uni a pu mieux résister aux injures du temps qu'il n'aurait fait si les pierres eussent été posées en dehors en forme de degrés. Nonobstant cela, la plus grande partie du comble de cette pyramide est éventée et tombée, ou a été emportée par le vent. On peut inférer de là que les pyramides elles-mêmes périront un jour par les injures du temps. Mais il faudra encore plusieurs milliers d'années avant que la destruction de ces masses immenses s'opère par cette seule cause. Et pourquoi les Égyptiens se donneraient-ils la peine d'aller prendre leurs pierres du sommet des grandes pyramides, tandis qu'ils peuvent les tirer avec beaucoup plus de facilité de la montagne Mokàttam, ou de la colline sur laquelle les pyramides sont situées ? Je n'ai plus trouvé d'indices d'un faîte sur le premier de ces monuments ; peut-être à cause qu'il est plus ancien de quelques siècles, ou qu'il est d'une pierre plus molle et par cela même plus éventée, que la partie supérieure du second. Au reste, l'intention de l'architecte ne semble pas avoir été que l'on monte sur la première pyramide ; car la hauteur des degrés de cette pyramide est aussi inégale que la hauteur des degrés de la seconde ; et celui qui prendrait la peine d'y monter par différents endroits ne trouverait certainement pas le même nombre de degrés.
(...) Au reste je montai aussi sur la première pyramide, pour jouir du beau coup d'œil qui s'y présente, et que plusieurs voyageurs ont dépeint. Je suis même entré dans cette pyramide et j'y ai vu ce que beaucoup d'autres en ont dit, pour l'avoir vu eux-mêmes, ou dans les relations de ceux qui en avaient déjà parlé auparavant. Mais je ne fus pas assez heureux pour y découvrir une chambre, jusqu'alors encore inconnue, et qui fut découverte après notre départ par Mr. Davidson, qui a été en Égypte avec Mr. Montagu. Cela ne fait guère l'éloge de mon attention. Mais comme Mr. Maillet, qui déclare avoir été plus de 40 fois dans cette pyramide, n'a pas remarqué non plus cette chambre inconnue, on voudra bien me pardonner de n'avoir fait aucune recherche de cette nature, et de m'être livré à des observations d'un autre genre. D'après la description que m'en a faite Mr. Meynard, la chambre en question est au dessus de la grande chambre connue, qui renferme le coffre. Elle est de la même grandeur, mais moins exhaussée ; et l'entrée est environ 30 pieds au dessus du glacis, qui mène à la grande chambre connue.
On trouve non seulement dans la pierre à chaux, dont les pyramides sont construites, mais encore dans le rocher sur lequel elles posent, une sorte de pétrifications à peu près de la grandeur d'un ducat, mais beaucoup plus épaisses ; les Arabes les nomment fadda abu el haun, ou monnaies de sphinx : on y trouve encore de petites pétrifications en forme de lentille, qui semblent être de la même espèce que les petites hélices, dont j'ai recueilli plusieurs à Bukîr, sur la côte d'Égypte. On avait dit à Strabon que ces petites pétrifications s'étaient formées des miettes qu'avaient laissé tomber à terre ceux qui ont travaillé aux pyramides. Mais on en trouve aussi en quantité dans le rocher qui forme la montagne Mokáttam près de Kahira. Et Granger remarque que le rocher près de Schech Harrte [?] dans la Haute-Égypte est rempli de ces petites pétrifications en forme de lentille. Il est donc probable que tous les rochers en Égypte, situés sous une certaine latitude, sont composés de cette sorte de pétrifications ; car on sait par les relations des voyageurs que les rochers de la partie supérieure de ce pays sont de granit. Ceci peut faire naître des réflexions sur l'ancienneté de l'Égypte. Combien d'années ne durent pas s'écouler avant qu'il naquît et mourût une assez grande multitude de petits limaçons, pour que ces montagnes atteignissent leur hauteur ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'Égypte se desséchât, surtout si dans les temps les plus reculés les eaux se sont retirées aussi lentement de la côte, que dans les dix derniers siècles ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'Égypte fût assez peuplée pour que l'on pût songer à bâtir la première pyramide ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'on eût érigé cette multitude de grandes pyramides que l'on voit encore en Égypte ? Et aujourd'hui nous ne savons pas même avec certitude dans quel siècle et par qui a été construite la dernière.
Nous serions beaucoup mieux au fait de l'histoire ancienne de cet intéressant pays si nous savions lire l'écriture de ses anciens habitants ; car il n'y a point de pays dans le monde où il existe autant de monuments chargés d'anciens caractères qu'en Égypte. Mais nous retirons peu d'utilité du soin qu'ont pris les anciens habitants de ce pays d'immortaliser leurs inscriptions, en les taillant dans les pierres les plus dures, puisque nous n'y comprenons rien. Parmi le grand nombre de savants en Europe, on en trouve à la vérité quelques-uns qui ont assez de patience et de génie pour étudier les antiquités, mais ils n'ont d'ordinaire ni envie ni occasion de les voir ailleurs que dans leur cabinet ; et peut-être que jusques ici il leur manque les copies des anciennes inscriptions égyptiennes. Pourvu donc que les voyageurs leur en fournissent un assez grand nombre, je suis persuadé qu'ils ne tarderont pas à éclaircir bien des choses, surtout si ceux qui ont du goût pour ce genre d'étude sont bien au fait de la vraie langue copte que l'on parlait avant l'arrivée des Grecs en Égypte ; car la connaissance de cette langue semble être absolument nécessaire pour l'explication des hiéroglyphes. Les premiers Coptes ont vraisemblablement conservé les caractères de leur ancêtres païens, tout comme les premiers Arabes Mahométans ont conservé les caractères kufiques. L'Égypte ne paraît pas alors avoir subi le sort d'autres pays qui ont été subjugués par des nations étrangères, lesquelles y ont introduit leurs religions et leurs langues ; ce n'est que dans la suite que l'Égypte a éprouvé ces révolutions. Alors on ne faisait aucun cas de l'écriture des anciens habitants, surtout quand les vainqueurs se croyaient être autorisés de la part du Ciel d'extirper l'ancienne religion par le fer et le feu. Quelques Grecs sensés, qui passèrent en Égypte, ont déjà célébré la sagesse des anciens habitants de ce pays ; et l'on s'étonne encore aujourd'hui de la multitude d'inscriptions et de monuments superbes qui restent des anciens Égyptiens. Sans cela on aurait peut être pensé, comme on pense de plusieurs autres anciens peuples du paganisme, qu'ils ont eu aussi peu de connaissance de l'écriture que du vrai Dieu.
S'il s'agissait de former une collection de pièces d'écriture hiéroglyphique assez complète pour pouvoir s'en promettre l'explication de la part des savants, il faudrait qu'un voyageur séjournât quelque temps dans la Haute-Égypte, et y copiât toutes les inscriptions entières (non les tronquées) dont je pense que sont remplis les murs des anciens temples. Il trouverait encore bien de l'occupation dans les tombeaux des momies près de Sakâra. Qui sait si l'on n'aurait pas le bonheur de trouver dans ces sèches demeures souterraines des morts, outre les momies et les vases chargés d'inscriptions qu'elles renferment, d'autres curiosités et même des livres ? Où est l'Européen qui jusques ici ait pu se résoudre à se donner beaucoup de peine pour gagner l'affection des Arabes du commun, et pour examiner tout avec eux à loisir ? On se hâte pour l'ordinaire de s'en retourner à Kahira, dès qu'on ne peut obtenir d'abord à prix d'argent tout ce que l'on désire. Il semble d'ailleurs que jusques à présent les voyageurs se soient plus arrêtés à examiner la figure et la position des pierres qu'à recueillir les inscriptions dont elles sont chargées. La plupart se plaignent même de l'ennui qu'ils ont éprouvé à dessiner seulement des ruines, quoique cela ne demande pas autant de temps que de dessiner des pièces d'écriture hiéroglyphique, dont il ne faut pas négliger le moindre petit trait si l'on veut en tirer des copies assez exactes pour pouvoir être expliquées par les savants. Aussi les peines et les difficultés qu'il faut s'attendre à rencontrer en Égypte, lorsqu'on veut s'appliquer à ce genre d'occupation, m'auraient presque fait abandonner le dessein de dessiner des hiéroglyphes et des pièces d'écriture hiéroglyphiques, surtout puisque Kahira n'est pas l'endroit où l'on puisse se flatter d'en trouver un grand nombre, et que je n'étais pas proprement chargé de faire des recherches sur les antiquités. Mais lorsque je levais le plan de Kahira, je vis à diverses reprises quelques inscriptions hiéroglyphiques et cela me détermina à les copier pour ma propre satisfaction. La copie de la première de ces inscriptions m'occupa longtemps, puisque tous les symboles m'étaient encore inconnus ; la copie de la seconde me coûta moins de peine ; et à la fin les symboles hiéroglyphiques me devinrent si familiers que je pouvais les copier aussi facilement que des caractères grecs ou kufiques.


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