mercredi 21 octobre 2009

"Il n'y a point de prince sur la terre qui puisse faire des ouvrages semblables" (Jean de Thévenot - 17e s.)

Extraits du livre second de la Première partie du Voyage de Mr de Thévenot au Levant, où l'Égypte est exactement décrite avec ses principales villes et les curiosités qui y sont, du voyageur français Jean de Thévenot (1633-1667) :

L'Égypte a eu autrefois des rois si puissants, et qui ont entrepris de si grands ouvrages, qu'il ne faut point s'étonner si malgré le temps qui dévore tout, il en est resté quelques pièces jusqu'en nos jours, ou plutôt il faudrait s'étonner qu'il reste si peu de chose de tant de magnificences qui ont autrefois fait renommer l'Égypte par tout le monde : mais il n'y a rien qui ait mieux bravé le temps que les pyramides qui se voient près du Caire ; elles sont sans doute bien dignes d'être vues, puisqu'elles ont mérité d'être mises au rang des merveilles du monde.
(...) nous arrivâmes aux pyramides qui sont éloignées du Caire de trois lieues. Les pyramides, que les Turcs appellent Pharaon Dataglary, et les Arabes Dgebel Pharaon, c'est-à-dire montagnes de Pharaon, sont trois principales, lesquelles se voient toutes trois du Caire, et même de bien loin au delà. Il y en a d'autres, comme celles des momies (...) et encore plusieurs qui ne sont pas considérables. De ces trois pyramides, l'une est petite à l'égard des deux autres, et fermée ; les deux autres sont grandes, et plusieurs doutent, non sans raison, laquelle est la plus grande des deux ; toutefois il est certain que la plus grande est celle qui est ouverte, et sur laquelle on monte, et on entre aussi dedans. L'autre est fermée et par conséquent on n'y saurait entrer, ni monter. On dit qu'autrefois il y avait auprès de l'entrée de celle qui est ouverte, une grosse pierre taillée exprès pour boucher l'ouverture, lorsque le corps qui y devait être mis serait dedans, laquelle eût bouché si juste qu'on n'eût pu reconnaître ou distinguer ni le lieu qui était bouché ni la pierre qui le bouchait, mais qu'un Bacha fît enlever de là cette pierre qui était fort grande, afin qu'on n'eût point occasion de fermer cette pyramide.
(...) cette pyramide a 208 degrés de grosses pierres, dont l'épaisseur fait la hauteur du degré de quelque deux pieds et demi, l'un portant l'autre, car il y en a qui sont plus épaisses, comme j'en ai mesuré quelques-unes qui ont plus de trois pieds : ce nombre de degrés a été remarqué de plusieurs, quoi qu'il y en ait qui en trouvent moins, d'autres plus, et même un homme y retournant une seconde fois ne trouvera pas le même nombre que la première fois, s'il ne commence à monter au même endroit, parce que des coins tirant vers le milieu de la face, il y a une petite colline qui s'est faite des sables que le vent a portés là, laquelle couvre plusieurs degrés que ne comptent point ceux qui montent par là : outre que la difficulté de monter fait souvent méconter, car il faut mettre les genoux dessus plusieurs degrés à cause de leur hauteur, et puis il y en a qui comptent des demi-degrés pour des degrés entiers. Plusieurs croient que ces degrés n'ont été faits que par le temps qui a mangé les pierres, mais apparemment il ne les aurait pas mangés si justes, quoi qu'il est certain qu'il y en mange beaucoup, comme on peut voir par les morceaux qui sont en bas tout à l'entour.
La hauteur de cette pyramide est de 520 pieds, la largeur est de 682 pieds en carré ; étant environ au milieu de la hauteur de la pyramide, on trouve à un des angles lequel regarde entre l'Orient et le Septentrion qui est le lieu par où je conseille de monter, une petite chambre carrée dans la pyramide ; il n'y a rien à y voir, on peut seulement s'y reposer si on est las, et  je ne désapprouve pas ce que plusieurs font, qui portent une petite coucourde pleine de vin pour se rafraîchir quand on est arrivé à ce lieu, ou en haut, car on a l'estomac bien lassé ; lorsque vous êtes arrivé au haut, vous vous trouvez sur une belle plate-forme, d'où vous avez une fort belle vue ; cette plate-forme, qui d'en-bas vous semble une pointe, est de douze belles grandes pierres, ayant en carré 16 pieds et deux tiers, il y manque quelques pierres, et il faut croire que quelques personnes les ont poussées d'en-haut, car le temps ne peut avoir fait cela : au reste il est bien vrai qu'un homme jetant une pierre d'en-haut, elle ne tombera point hors des degrés de la pyramide à moins qu'il ne soit extraordinairement fort (...)
[L'auteur décrit ensuite sa découverte de l'intérieur de la pyramide] Avant que monter la montée intérieure, on trouve à droite un méchant trou qui conduit assez loin ; il n'a pas apparemment été fait exprès, mais seulement par la ruine du temps ; son bout est un cul-de-sac aussi étroit que le commencement. Ensuite, ayant monté par la montée susdite la longueur de quelque cent onze pieds, on trouve comme deux allées, une basse qui est parallèle à l'horizon, et l'autre haute, qui monte et est inclinée comme les précédentes ; à l'entrée de la première allée est un puits, dont je parlerai ci-après. Cette allée basse a trois pieds trois pouces en carré, et conduit à une chambre qui n'est pas beaucoup éloignée, dont le plancher ou la voûte est faite en dos d'âne, et proche d'icelui, ou du moins assez haut, plusieurs disent qu'il y a encore une fenêtre qui conduit dans d'autres lieux, mais que pour y monter il faudrait une échelle ; pour moi je soutiens que cette fenêtre n'y est point, sauf le respect de ceux qui veulent qu'elle y soit, et il faut qu'ils aient pris pour une fenêtre une certaine humidité qui est environ en cet endroit, car j'y ai été trois fois exprès pour trouver cette fenêtre, j'y portais à toutes les fois une échelle de corde que j'avais fait faire avec des crochets pour y monter, et ayant regardé fort attentivement avec plusieurs flambeaux de tous les cotés, ni moi ni tous ceux qui étaient avec moi ne l'ont jamais pu trouver.
[Poursuivant son exploration jusqu'à la Chambre du Roi, Jean de Thévenot observe :] Il y a au bout de cette salle un tombeau vide, qui est tout d'une pierre seule qui sonne comme une grosse cloche ; elle a de largeur trois pieds un pouce, de haut trois pieds quatre pouces, et sept pieds deux pouces de long ; elle a plus de 5 pouces d'épais, et est fort dure. Cette pierre a la façon de porphyre, et est fort belle quand elle est polie ; c'est pourquoi plusieurs en rompent pour en faire des cachets, mais il faut avoir bon bras et bon marteau pour en avoir un petit morceau.
Les murailles de la salle sont revêtues de pierres de même façon, quoi qu'elles ne semblent pas à quelques-uns si fines, mais c'est la même chose. Chacun tient communément que cette tombe avait été faite pour ce Pharaon, lequel par la permission de Dieu fut noyé dans la mer Rouge avec toute son armée, en poursuivant les Juifs qui étaient alors le peuple élu de Dieu. Quant à ce que plusieurs personnes doutent si cette tombe a été mise là avant que la pyramide fût bâtie, il ne faut ce me semble point douter qu'elle n'y ait été posée avant qu'on eût achevé la pyramide, car encore que l'entrée soit assez large pour cette tombe, cette montée qui succède aussitôt après la descente aurait empêché qu'on ne l'y eût pu porter.
Pour ce qui est du puits, dont j'ai parlé ci-dessus, et auquel personne n'est jamais descendu, qu'on sache , jusqu'au mois de septembre de l'année 1652, que le R. P. Elzear Capucin y descendit avec quelques autres personnes. Voyant le danger qu'il y avait d'y descendre, je ne le voulus point faire, quoi que j'eusse porté des cordes exprès, ayant principalement su par la relation du R. P. Elzear qu'il n'y avait rien de curieux, mais un gentilhomme écossais avec lequel j'étais se lia avec des cordes, et ayant pris une bougie allumée, nos Maures le dévalèrent dedans. C'est la seconde fois qu'on y a entré. (...) Ce puits apparemment n'a été fait pour autre chose que pour y descendre des corps, qu'on déposait dans des cavernes qui sont sous la pyramide. (...)
Pline, parlant de ces pyramides, dit que celle qui est ouverte fut faite par 370 000 hommes dans l'espace de vingt ans, et qu'il y fut dépensé 1800 talents seulement en raves et oignons, choses qui trouvent beaucoup de créance dans l'esprit de ceux qui ont vu ces admirables pièces, où il y a des pierres si prodigieusement grosses, et si haut élevées, qu'il fallait qu'il y eût des machines fort extraordinaires pour cela, et chacun sait que les anciens Égyptiens étaient mangeurs d'oignons, et même les Juifs les regrettaient tant dans le désert, et encore à présent ils tiennent fort de leurs aïeux, car ils aiment fort les raves et les légumes...
Véritablement ces pyramides sont des merveilles des anciens rois d'Égypte, lesquels étaient en bâtiments les plus superbes de tous ceux de leur temps, et je crois sans faire tort à personne, qu'il n'y a point de prince sur la terre qui puisse faire des ouvrages semblables, tant pour la difficulté de mettre tant de grosses pierres l'une sur l'autre, jusqu'à une hauteur prodigieuse, comme pour la longueur du travail. Plusieurs s'étonnent fort d'où on peut tirer ces grosses pierres, et en si grande quantité, vu que tout à l'entour ce n'est que sable, mais ils n'ont pas pris garde que sous ce sable est la roche vive, d'où on tirait ces pierres, outre qu'il y a plusieurs montagnes circonvoisines où la pierre ne manque pas, quoi que quelques-uns disent qu'on les amenait du Saïde sur le Nil. Il y a quelques personnes qui croient que ces pyramides étaient autrefois plus élevées dessus la terre qu'à présent, mais que le sable en a caché une partie de la base, et il y en a quelque apparence, vu que le côté de la tramontane en est tout couvert jusqu'à la porte, et les trois autres côtés n'en ont point de même, ce qui donne sujet de croire que la tramontane soufflant avec plus de violence qu'aucun autre vent, a plus porté de sable à ce côté que les autres vents aux autres côtés. (...)


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