samedi 31 octobre 2009

Violation et mutilation des pyramides : accusés Cambyse et Ochus, levez-vous !


De l'ouvrage L'Égypte pharaonique, ou histoire des institutions des Égyptiens sous leurs rois nationaux, tome 2, de Dominique Marie Joseph Henry, je relève les extraits suivants :
- le sommet de la Grande Pyramide n'est pas "tronqué" depuis l'origine : il a fait l'objet de dégradations ;
- le revêtement de la pyramide comportait des inscriptions hiéroglyphiques qui ont disparu lors de ces dégradations ;
- la violation et la mutilation des pyramides furent le fait des souverains perses Cambyse II et Ochus.


On ne peut pas apprécier le temps qu'il faudrait aujourd'hui pour élever des édifices aussi étendus et de dimensions aussi immenses que celles que présentent les monuments dont les admirables restes subsistent encore. Il n'y a pas longtemps qu'avec les moyens dont pouvait disposer la mécanique, il aurait fallu des siècles pour exécuter ce qu'un roi d'Égypte conduisait à terme dans le cours d'un règne souvent assez borné. Si nous considérons la grande pyramide, nous avons tout lieu de nous étonner qu'un travail aussi considérable, dont les pierres du revêtement n'avaient pas moins de 1 m 30 de saillie sur les gradins des assises, ce qui peut donner une idée de l'effrayante masse du tout, ait pu être entrepris et achevé dans le terme de trente années, y compris la construction de la chaussée qui facilitait aux matériaux l'accès de la colline, ce qui constituait un travail qu'Hérodote regarde comme aussi important que celui de la pyramide même, et y compris aussi ces souterrains dont parle Hérodote, et dont on ne connaît presque rien.
(...) Le sommet de la grande pyramide aurait été tronqué de tout temps, s'il fallait en croire Diodore, qui avance qu'à son époque ce sommet aplati offrait une surface de dix coudées, ou d'environ trois mètres de côté (*). Ce sentiment a été admis par divers savants, et entre autres par M. Letronne, qui dénonce une troncature du même genre au sommet de la pyramide de Chephren. Nous ne partageons pas cette manière de voir ; tout nous porte à croire, au contraire, que ces pyramides se terminaient en pointe aiguë et que ce qui manque à l'extrémité de cette pointe n'est que le résultat de dégradations qui avaient déjà atteint ces monuments du temps des Grecs. Si la troncature que signale Diodore avait existé déjà avant le voyage d'Hérodote, il est vraisemblable que cet historien, qui le premier a donné des notions positives sur ces monuments, et qui dans ses communications avec les prêtres de Memphis avait reçu des renseignements précis dont les découvertes modernes ont confirmé l'exactitude, n'aurait pu manquer de l'apercevoir, qu'il en aurait fait la remarque, en aurait demandé la raison, et l'aurait consignée dans son livre. La dégradation du sommet des deux principales pyramides doit être attribuée, suivant nous, aux Perses du temps de Darius-Ochus, qui, pour punir les Égyptiens de leurs révoltes, après avoir violé toutes les sépultures, voulurent humilier encore l'Égypte dans les monuments qui faisaient son orgueil.
(...) Aucune des parties de l'intérieur des pyramides de Gizeh n'a reçu de décorations anaglyphiques ni de légendes hiéroglyphiques. Cette absence des signes sacrés et des tableaux ne tient pas à ce que l'usage d'en couvrir les parois des monuments n'existait point encore lors de l'érection de ces masses, puisque des tombeaux contemporains, creusés dans la colline même, à quelques mètres de distance de la grande pyramide, celle surtout du prêtre architecte du pharaon Suphis I, en sont abondamment pourvus : cette privation vient d'une tout autre cause ; et, à cet égard, nous adoptons complètement l'explication qu'en a donnée M. Letronne, c'est-à-dire que les larges surfaces des pyramides offrant plus de place qu'il n'en fallait pour y graver tout ce qui devait accompagner le cadavre royal en tableaux et en inscriptions, on n'avait pas eu besoin de les inscrire dans l'intérieur du monument, ainsi qu'on était forcé de le faire dans les autres tombeaux qui n'offraient pas la même faculté et les mêmes ressources. Un fragment du cercueil, en bois de sycomore, de Menkaré, le Mycerinus d'Hérodote, trouvé dans la troisième pyramide que ce prince avait fait construire pour sa sépulture, et qu'ont découvert en 1837 des explorateurs anglais, est chargé d'une sorte de prière en hiéroglyphes peints, qui prouvent bien que l'usage de décorer de peintures les bières des morts existait à cette époque si reculée, bien qu'aucun signe ne soit tracé sur le sarcophage ou plutôt le cercueil en granit qui subsiste encore dans la grande pyramide, cercueil dans lequel on enfermait celui de bois qui avait reçu la momie. Ces inscriptions hiéroglyphiques, gravées à la partie inférieure du parement des pyramides, à une hauteur qui permît à l'œil de les examiner, étaient encore conservées du temps d'Abd-Allatif, qui rapporte qu'elles auraient suffi pour remplir plus de dix mille pages de papier. Silvestre de Sacy, dans une note à ce passage de l'auteur qu'il traduisait, a réuni le témoignage de quelques autres auteurs arabes, qui affirment également qu'il existait sur les pyramides des inscriptions en caractères anciens et inconnus. Quelque exagération qu'il puisse y avoir dans les paroles d'Abd-Allatif, on ne peut en nier expressément le principe. De son côté, Hérodote cite la partie des inscriptions relative à la dépense qu'avait coûté la construction de la grande pyramide, et dont ce qui l'avait le plus frappé c'était cette somme de seize cents talents d'argent, à laquelle se montait le seul achat des raiforts, oignons et aulx qu'on donnait aux travailleurs comme partie de leur nourriture. On ne peut donc se refuser à croire que des inscriptions hiéroglyphiques n'aient été gravées, sinon sur la totalité des faces des apothèmes, ce qui eût été inutile, puisque l'œil n'aurait pu les distinguer au delà d'une certaine hauteur, du moins à la partie inférieure de la face principale de la grande pyramide ; et ces inscriptions, qu'ont pu voir encore les écrivains arabes, ont dû disparaître depuis que le revêtement a été arraché. Mais ce revêtement devait déjà être entamé du temps des Romains ; car il eût été impossible sans cela, quand les pièces en étaient si admirablement jointes ensemble et si polies, d'arriver à la troncature pour en apprécier la superficie, comme le fait Diodore.
(...) La violation des pyramides appartient certainement aux Perses, et ne pourrait jamais être attribuée aux Grecs : elle doit être imputée à Cambyse, qui, au retour de sa malheureuse expédition contre les Éthiopiens, animé d'une fureur insensée, commit mille extravagances, et se fit ouvrir les tombeaux des rois, comme le dit expressément Hérodote. Quant à la spoliation de toutes les sépultures, il se peut qu'elle n'ait eu lieu que plus tard. Les Perses rentrèrent deux fois en Égypte, à la suite de révoltes des habitants ; l'avarice, excitée encore par la colère, dut fouiller alors dans tous les sépulcres pour en arracher les riches parures et les objets précieux qui se trouvaient enfermés dans les cercueils des princes et des grands personnages : c'est à cette curiosité sacrilège, à cette avidité impie que fut due, à toutes les époques, la profanation des tombeaux ; c'est elle qui porta les vainqueurs irrités à fouiller dans les tombes royales de Biban-el-Molouk comme dans les tombes des particuliers où ils espéraient trouver un grand butin. Quant à la mutilation des grandes pyramides, il est évident qu'elle ne doit pas être imputée à la dynastie de Cambyse, puisque le silence d'Hérodote à cet égard témoigne qu'il les a vues encore entières : il faut donc en accuser Ochus, dont les ravages et les dévastations en Égypte surpassèrent encore ceux de Cambyse. Pour punir les Égyptiens de leur révolte et humilier leur orgueil, ce prince dégrada (tout le fait croire) ces belles pyramides, considérées alors comme une des merveilles du monde, et qu'il aurait eu peut-être l'intention de raser. Les Grecs n'avaient pu se livrer à des violations de sépultures ni à des dévastations. Retrouvant en Égypte la patrie originaire et les familles de leurs dieux, et leurs princes s'y présentant comme des libérateurs et comme des protecteurs, ils ne se seraient pas livrés à des actes et à des profanations qui auraient démenti leur promesses, et qui, au lieu de leur gagner l'affection et la bienveillance des peuples qu'ils voulaient flatter, les auraient rendus près d'eux aussi odieux que les ennemis qu'ils venaient expulser. Trouvant ainsi les pyramides ouvertes et privées des cadavres royaux, les Grecs, pas plus que les Égyptiens eux-mêmes, n'eurent plus pour ces masses la vénération qui les avait entourées quand elles étaient habitées par les hôtes inanimés dont elles n'avaient pu protéger la dépouille. Les pyramides devinrent donc alors, aux yeux des indigènes comme à ceux des étrangers, des monuments prodigieux qu'on était empressé de voir, qu'on allait visiter par pure curiosité, et dans lesquels les voyageurs grecs écrivaient leur nom, comme ont continué de le faire les Romains, comme le font chaque jour les modernes. Les Grecs pouvaient en user aussi irrespectueusement à l'égard des pyramides et de certains autres monuments, parce que, d'autre part, ils donnaient assez de gages de leur déférence et de leur protection envers la religion du pays en faisant restaurer les temples les moins dégradés, en remplaçant par des temples nouveaux ceux qui étaient trop ravagés, et dont les besoins du culte réclamaient la reconstruction.
Quant à la forme pyramidale donnée par Suphis et quelques-uns de ses devanciers à leur tombeau, elle tient, nous n'en doutons pas, aux idées de la philosophie égyptienne. Nous l'avons dit en parlant des nombres harmoniques, le triangle équilatéral, formant une face de pyramide, était composé de six triangles isocèles, considérés comme le principe de la formation de la terre ; et la réunion de quatre triangles équilatéraux constituait la pyramide, qui devenait l'élément du feu et l'emblème de Phtha : or, on sait que Phtha, ou Vulcain, était la divinité principale, ou, comme nous dirions, le patron de Memphis.

(*) Si la pyramide avait eu de tout temps une troncature à son sommet, les Égyptiens, qui ne faisaient rien sans motif, auraient eu de bonnes raisons pour adopter cette forme : les prêtres n'auraient pas manqué alors de le dire, et quelqu'un des bons écrivains grecs nous l'aurait appris, sans attendre jusqu'à Diodore. La pyramide de Mœris était surmontée de la statue de ce prince : c'est ce qu'on ne s'est pas abstenu de dire à Hérodote ; à bien plus forte raison le lui aurait-on dit, s'il en avait existé une sur celles de Chéops et de Chephren. Cette troncature de la grande pyramide va toujours en augmentant. Du temps de Diodore, elle avait trois mètres de côté ; du temps d'Abd-Allatif, elle en avait le double ; et du temps de l'expédition française, ce carré avait atteint près de dix mètres de côté.

Source : Google livres

vendredi 30 octobre 2009

"L'Égypte vue du ciel"

Les veinards ! Et dire que certains ont la chance de survoler les sites les plus prestigieux de l'Égypte ! Mais tout se mérite sans doute...
Toujours est-il que pour la réalisation de cet ouvrage (*) le photographe Philip Plisson a pu obtenir le précieux sésame, malgré les tergiversations auxquelles on est inévitablement affronté dès lors que l'on a affaire à l'administration égyptienne. Et le résultat est "à la hauteur" (qu'on me pardonne ce jeu de mots trop facile !) de nos attentes : du grand art ! Il est vrai que le "sujet" s'y prêtait, mais encore fallait-il donner une vie, une âme à des clichés présentant des sites, des monuments archiconnus pour la plupart.
En hélicoptère ou en ballon dirigeable, Philip Plisson nous emmène ainsi à la redécouverte d'Alexandrie et de toute la vallée du Nil, jusqu'à Abou Simbel, englobant dans l'itinéraire Le Caire, Memphis, Le Fayoum, Louxor, Karnak, Thèbes, Assouan... Certains sites, habituellement oubliés des circuits touristiques "classiques", y figurent également : Kalabcha, Ouadi Es-Sébouah, temple de Derr... Somptueuses, les photos sont présentées en pleine page et souvent même en double page. Sachant capter le bon moment où les ombres prennent quelque relief sous la lumière crue ou légèrement ouatée, si spécifique à la vallée du Nil, dans un environnement où les sables du désert tout proche imposent leurs teintes dominantes, le photographe a su tout particulièrement capter les caractéristiques architecturales des monuments pour les illustrer sous un angle habituellement inaccessible.
Quant au texte, confié à la plume experte de Christian Jacq, il vient non seulement en accompagnement des photos, suffisamment éloquentes par elles-mêmes, mais en complément. L'auteur, "un homme qui a tant fait pour l'égyptologie" selon l'appréciation de Zahi Hawass, rappelle et développe, avec les talents de conteur qu'on lui sait, les grandes lignes de l'histoire et de la civilisation pharaoniques.
Étant donné le thème majeur de ce blog, on comprendra que nous nous attardions quelque peu sur ce qu'il écrit du site, à la "majesté inégalable", des pyramides de Guizeh. Après avoir épinglé au passage notre cher Hérodote qui reprenait, semble-t-il, à son compte de simples "ragots", il écrit, à propos des hypothèses et théories émises sur la construction des pyramides :"De nombreuses théories ont été avancées, mais aucune ne résolvait l'ensemble des problèmes techniques. (...) Il aura fallu attendre le début du troisième millénaire pour qu'un architecte, Jean-Pierre Houdin, tombé amoureux de la pyramide de Khéops au point de lui consacrer dix années de recherches, nous procure une solution satisfaisante. La grande Pyramide, pourrait-on dire, n'a pas été construite de l'extérieur, mais de l'intérieur, grâce à une rampe interne, une galerie de service en spirale avec des espaces ouverts aux angles de l'édifice. Une seule difficulté : Houdin n'appartient pas au sérail et son exposé froisse nombre de susceptibilités. En dépit d'une démonstration effectuée à l'aide de la 3D numérique, sa découverte peinera à franchir les cercles académiques qui n'en reconnaissent le bien-fondé qu'en privé." (op.cit. p.104)
Ce raccourci nécessiterait quelques compléments (Jean-Pierre Houdin ne fait pas appel uniquement à une rampe interne : une rampe externe fait aussi partie de son arsenal technique). Il n'empêche que le choix de Christian Jacq est explicite. Quant à savoir si la théorie en question réussira ou non à "franchir les cercles académiques", c'est une autre question dont la solution est actuellement, il est vrai, sous le coup du célèbre "Bokra in châ Allâh !" ("Demain si Dieu le veut") des Égyptiens, avec sa version à la fois moins fataliste, mais sans doute plus réaliste : "Bokra fî l-mechmech !" ("'Demain dans l'abricotier", autrement dit :"Quand les poules auront des dents !")...
On notera par ailleurs l'interprétation que l'auteur donne des fonctions des trois chambres de la Grande Pyramide : la première, souterraine, est le domaine d'Osiris ; le seconde "évoque la résurrection solaire de Pharaon, participant à la lumière créatrice" ; la troisième, chambre du roi, est "l'ultime sanctuaire, lieu de la résurrection stellaire de Pharaon". Affirmer tout de go que les pyramides sont de simples tombeaux relève donc d'une "erreur d'interprétation" et d'une "mauvaise compréhension de la pensée des anciens Égyptiens" : elles sont des "demeures d"éternité".
Un détail enfin : dans son introduction à l'ouvrage, l'incontournable Zahi Hawass fait l'éloge, assurément mérité, de la qualité et de l'utilité de ce superbe album. Il en profite également pour souligner, avec les accents auto-promotionnels qu'on lui connaît, son rôle personnel et ses réalisations tous azimuts au service des antiquités égyptiennes. Au passage, il rappelle les campagnes d'exploration des "soi-disant puits d'aérage" de la pyramide de Khéops. Puis de livrer cette annonce dont on comprendra l'importance et l'actualité :"En cette année 2009, nous avons enfin pris notre décision, et allons sous peu reprendre les investigations sur ce qui se cache derrière [les] énigmatiques portes de pierre [des conduits]." (op.cit. p.17)
Cet imposant ouvrage sera, certes, difficile à emporter dans ses bagages lors d'un circuit touristique en Égypte, suivant l'itinéraire proposé par Philip Plisson. Il n'en représente pas moins un excellent "guide" que l'on consultera avant ou/et après un périple, non pas par la voie des airs, mais au rythme des "terriens" ou en se laissant porter par les eaux du "fleuve en majesté".
Bref, voici bien une bien belle idée de cadeau à (se faire) offrir !
(*) coédition La Martinière/XO éditions, 2009, 336 pages

jeudi 29 octobre 2009

En attendant Champollion...

Dans le récit de son Voyage en Arabie et en d'autres pays circonvoisins, 1776, Carsten Niebuhr (1733-1815) communique ses propres observations sur la nature et la disposition des matériaux utilisés dans la construction des pyramides. Dans le même temps - annotation prémonitoire -, il regrette de ne pas être à même de déchiffrer le message des hiéroglyphes, qui, selon lui, permettrait de mieux apprécier le savoir-faire des bâtisseurs égyptiens. Puis vint Champollion, quelque trente années plus tard...






"De tous les anciens monuments d'Égypte, il n'en est point qui frappe autant que les pyramides, dont les premières sont en ligne oblique vis-à-vis de Kahira [le Caire], savoir du côté occidental du Nil, et sur la première colline du même côté de ce fleuve. Quand un Européen est arrivé jusqu'à Kahira, il n'aime pas quitter l'Égypte sans avoir considéré de près ces masses prodigieuses. Aussi en avons-nous déjà plusieurs descriptions détaillées. Malgré cela, il ne sera peut-être pas superflu de communiquer ici à mes lecteurs mes propres observations.

(...) L'espèce de pierres, dont les deux grandes pyramides sont composées, est exactement la même que celle du rocher sur lequel elles sont bâties ; le tout est d'une pierre à chaux molle. Il n'y a donc pas à douter que l'on ait pris dans le voisinage, et peut-être autour du sphinx, les pierres dont ces monuments sont construits ; car le sphinx semble être tout taillé dans le roc, et celui qui supporte la seconde pyramide est non seulement aplani, mais il fait même partie de ce monument. Quelques voyageurs ont pris plaisir à exagérer les travaux immenses et les dépenses énormes qu'il en a coûté pour construire ces masses ou ces montagnes de pierre de taille, en avançant qu'ils avaient été couverts de marbre ; et Paul Lucas assure qu'ils ont été enduits de ciment. Mais cela est destitué de toute vérité, du moins à l'égard de la seconde pyramide. On voit encore au haut de ce monument, autour de la pointe, une bonne partie du faîte : et quoique de loin il paraisse encore uni, et d'une pierre plus dure, surtout quand le soleil y donne, il est cependant de la même pierre à chaux molle, dont le reste de la pyramide est construit. C'est uniquement pour examiner la chose que je suis grimpé jusqu'au faîte de cette pyramide, et que j'en ai rapporté un morceau. Peut-être qu'aucun Européen ne s'était encore donné cette peine, les voyageurs ne montant pour l'ordinaire que sur la première pyramide, et ne faisant pas grande attention à la seconde, puisqu'ils ne peuvent monter jusqu'à la pointe. Le dernier ouvrage de l'architecte de ce monument semble avoir été de couper toutes les pierres, qui avançaient tant soit peu, et d'aplanir ainsi les quatre côtés depuis le haut jusqu'au bas. De cette façon le comble uni a pu mieux résister aux injures du temps qu'il n'aurait fait si les pierres eussent été posées en dehors en forme de degrés. Nonobstant cela, la plus grande partie du comble de cette pyramide est éventée et tombée, ou a été emportée par le vent. On peut inférer de là que les pyramides elles-mêmes périront un jour par les injures du temps. Mais il faudra encore plusieurs milliers d'années avant que la destruction de ces masses immenses s'opère par cette seule cause. Et pourquoi les Égyptiens se donneraient-ils la peine d'aller prendre leurs pierres du sommet des grandes pyramides, tandis qu'ils peuvent les tirer avec beaucoup plus de facilité de la montagne Mokàttam, ou de la colline sur laquelle les pyramides sont situées ? Je n'ai plus trouvé d'indices d'un faîte sur le premier de ces monuments ; peut-être à cause qu'il est plus ancien de quelques siècles, ou qu'il est d'une pierre plus molle et par cela même plus éventée, que la partie supérieure du second. Au reste, l'intention de l'architecte ne semble pas avoir été que l'on monte sur la première pyramide ; car la hauteur des degrés de cette pyramide est aussi inégale que la hauteur des degrés de la seconde ; et celui qui prendrait la peine d'y monter par différents endroits ne trouverait certainement pas le même nombre de degrés.

(...) Au reste je montai aussi sur la première pyramide, pour jouir du beau coup d'œil qui s'y présente, et que plusieurs voyageurs ont dépeint. Je suis même entré dans cette pyramide et j'y ai vu ce que beaucoup d'autres en ont dit, pour l'avoir vu eux-mêmes, ou dans les relations de ceux qui en avaient déjà parlé auparavant. Mais je ne fus pas assez heureux pour y découvrir une chambre, jusqu'alors encore inconnue, et qui fut découverte après notre départ par Mr. Davidson, qui a été en Égypte avec Mr. Montagu. Cela ne fait guère l'éloge de mon attention. Mais comme Mr. Maillet, qui déclare avoir été plus de 40 fois dans cette pyramide, n'a pas remarqué non plus cette chambre inconnue, on voudra bien me pardonner de n'avoir fait aucune recherche de cette nature, et de m'être livré à des observations d'un autre genre. D'après la description que m'en a faite Mr. Meynard, la chambre en question est au dessus de la grande chambre connue, qui renferme le coffre. Elle est de la même grandeur, mais moins exhaussée ; et l'entrée est environ 30 pieds au dessus du glacis, qui mène à la grande chambre connue.

On trouve non seulement dans la pierre à chaux, dont les pyramides sont construites, mais encore dans le rocher sur lequel elles posent, une sorte de pétrifications à peu près de la grandeur d'un ducat, mais beaucoup plus épaisses ; les Arabes les nomment fadda abu el haun, ou monnaies de sphinx : on y trouve encore de petites pétrifications en forme de lentille, qui semblent être de la même espèce que les petites hélices, dont j'ai recueilli plusieurs à Bukîr, sur la côte d'Égypte. On avait dit à Strabon que ces petites pétrifications s'étaient formées des miettes qu'avaient laissé tomber à terre ceux qui ont travaillé aux pyramides. Mais on en trouve aussi en quantité dans le rocher qui forme la montagne Mokáttam près de Kahira. Et Granger remarque que le rocher près de Schech Harrte [?] dans la Haute-Égypte est rempli de ces petites pétrifications en forme de lentille. Il est donc probable que tous les rochers en Égypte, situés sous une certaine latitude, sont composés de cette sorte de pétrifications ; car on sait par les relations des voyageurs que les rochers de la partie supérieure de ce pays sont de granit. Ceci peut faire naître des réflexions sur l'ancienneté de l'Égypte. Combien d'années ne durent pas s'écouler avant qu'il naquît et mourût une assez grande multitude de petits limaçons, pour que ces montagnes atteignissent leur hauteur ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'Égypte se desséchât, surtout si dans les temps les plus reculés les eaux se sont retirées aussi lentement de la côte, que dans les dix derniers siècles ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'Égypte fût assez peuplée pour que l'on pût songer à bâtir la première pyramide ? Combien d'années ne durent pas s'écouler, avant que l'on eût érigé cette multitude de grandes pyramides que l'on voit encore en Égypte ? Et aujourd'hui nous ne savons pas même avec certitude dans quel siècle et par qui a été construite la dernière.

Nous serions beaucoup mieux au fait de l'histoire ancienne de cet intéressant pays si nous savions lire l'écriture de ses anciens habitants ; car il n'y a point de pays dans le monde où il existe autant de monuments chargés d'anciens caractères qu'en Égypte. Mais nous retirons peu d'utilité du soin qu'ont pris les anciens habitants de ce pays d'immortaliser leurs inscriptions, en les taillant dans les pierres les plus dures, puisque nous n'y comprenons rien. Parmi le grand nombre de savants en Europe, on en trouve à la vérité quelques-uns qui ont assez de patience et de génie pour étudier les antiquités, mais ils n'ont d'ordinaire ni envie ni occasion de les voir ailleurs que dans leur cabinet ; et peut-être que jusques ici il leur manque les copies des anciennes inscriptions égyptiennes. Pourvu donc que les voyageurs leur en fournissent un assez grand nombre, je suis persuadé qu'ils ne tarderont pas à éclaircir bien des choses, surtout si ceux qui ont du goût pour ce genre d'étude sont bien au fait de la vraie langue copte que l'on parlait avant l'arrivée des Grecs en Égypte ; car la connaissance de cette langue semble être absolument nécessaire pour l'explication des hiéroglyphes. Les premiers Coptes ont vraisemblablement conservé les caractères de leur ancêtres païens, tout comme les premiers Arabes Mahométans ont conservé les caractères kufiques. L'Égypte ne paraît pas alors avoir subi le sort d'autres pays qui ont été subjugués par des nations étrangères, lesquelles y ont introduit leurs religions et leurs langues ; ce n'est que dans la suite que l'Égypte a éprouvé ces révolutions. Alors on ne faisait aucun cas de l'écriture des anciens habitants, surtout quand les vainqueurs se croyaient être autorisés de la part du Ciel d'extirper l'ancienne religion par le fer et le feu. Quelques Grecs sensés, qui passèrent en Égypte, ont déjà célébré la sagesse des anciens habitants de ce pays ; et l'on s'étonne encore aujourd'hui de la multitude d'inscriptions et de monuments superbes qui restent des anciens Égyptiens. Sans cela on aurait peut être pensé, comme on pense de plusieurs autres anciens peuples du paganisme, qu'ils ont eu aussi peu de connaissance de l'écriture que du vrai Dieu.

S'il s'agissait de former une collection de pièces d'écriture hiéroglyphique assez complète pour pouvoir s'en promettre l'explication de la part des savants, il faudrait qu'un voyageur séjournât quelque temps dans la Haute-Égypte, et y copiât toutes les inscriptions entières (non les tronquées) dont je pense que sont remplis les murs des anciens temples. Il trouverait encore bien de l'occupation dans les tombeaux des momies près de Sakâra. Qui sait si l'on n'aurait pas le bonheur de trouver dans ces sèches demeures souterraines des morts, outre les momies et les vases chargés d'inscriptions qu'elles renferment, d'autres curiosités et même des livres ? Où est l'Européen qui jusques ici ait pu se résoudre à se donner beaucoup de peine pour gagner l'affection des Arabes du commun, et pour examiner tout avec eux à loisir ? On se hâte pour l'ordinaire de s'en retourner à Kahira, dès qu'on ne peut obtenir d'abord à prix d'argent tout ce que l'on désire. Il semble d'ailleurs que jusques à présent les voyageurs se soient plus arrêtés à examiner la figure et la position des pierres qu'à recueillir les inscriptions dont elles sont chargées. La plupart se plaignent même de l'ennui qu'ils ont éprouvé à dessiner seulement des ruines, quoique cela ne demande pas autant de temps que de dessiner des pièces d'écriture hiéroglyphique, dont il ne faut pas négliger le moindre petit trait si l'on veut en tirer des copies assez exactes pour pouvoir être expliquées par les savants. Aussi les peines et les difficultés qu'il faut s'attendre à rencontrer en Égypte, lorsqu'on veut s'appliquer à ce genre d'occupation, m'auraient presque fait abandonner le dessein de dessiner des hiéroglyphes et des pièces d'écriture hiéroglyphiques, surtout puisque Kahira n'est pas l'endroit où l'on puisse se flatter d'en trouver un grand nombre, et que je n'étais pas proprement chargé de faire des recherches sur les antiquités. Mais lorsque je levais le plan de Kahira, je vis à diverses reprises quelques inscriptions hiéroglyphiques et cela me détermina à les copier pour ma propre satisfaction. La copie de la première de ces inscriptions m'occupa longtemps, puisque tous les symboles m'étaient encore inconnus ; la copie de la seconde me coûta moins de peine ; et à la fin les symboles hiéroglyphiques me devinrent si familiers que je pouvais les copier aussi facilement que des caractères grecs ou kufiques."


mercredi 28 octobre 2009

"Peut-être y a-t-il encore [dans la Grande Pyramide] des chambres qui n'ont pas été découvertes" (Jean Yoyotte)



Illustration extraite de universalis-productions.eu
Pour honorer la mémoire de l'égyptologue français, récemment disparu, Jean Yoyotte (1927-2009), relisons l'entretien qu'il avait accordé à la revue L'Histoire, en mai 2005.
Après avoir mentionné les raisons de la fascination qu'exercent les pyramides, et en tout premier lieu celle de Khéops, Jean Yoyotte regrette que ces monuments fassent trop souvent l'objet de "débats tapageurs" et d'"hypothèses fantaisistes", notamment à propos des techniques mises en œuvre pour leur construction. Sont particulièrement visés ici "ceux qui se sont efforcés de tirer des prédictions à partir des mensurations de la [grande] pyramide". Rien ne sert, selon lui, de s'émerveiller devant les "performances" dont les pyramides sont le reflet et la concrétisation, si l'on ne s'attarde pas tout d'abord sur les "démarches affectives et intellectuelles" qui ont présidé à de telles réalisations, pourtant considérées à juste titre comme des chefs-d'œuvre de l'art constructif.
Avant de donner son point de vue sur ces techniques, il rappelle que les pyramides égyptiennes ne doivent pas être considérées isolément, mais qu'elles "ne sont que le sommet, la partie visible, ostensible, d'un ensemble urbain qui portait le même nom [qu'elles]". Chacune se retrouve au cœur de tout un complexe architectural englobant également un petit temple, un autre temple au niveau de la vallée du Nil, un canal d'irrigation et des alignements de mastabas : "... à chaque fois qu'il y a une pyramide, il y a une ville dans la vallée." Servant de résidence au pharaon quand il était de passage, cette ville était peuplée d'administrateurs, de prêtres du roi et d'exploitants agricoles qui profitaient des aménagements du site pour l'irrigation de leurs terres.
Concernant les aménagements intérieurs de la Grande Pyramide, Jean Yoyotte tient à préciser qu'il n'est pas "compétent" en matière d'architecture funéraire de l'Ancien Empire. Il n'en souligne pas moins que cette pyramide, la plus remarquable de toutes, représente une véritable "apothéose monumentale". Puis il s'attarde, pour répondre aux questions posées en cours d'entretien, sur l'hypothèse, développée par Gilles Dormion, de l'existence d'une chambre, demeurée inviolée à ce jour, sous la Chambre de la Reine. Selon lui, "il est certain (...) que certaines constatations sur les espaces, les aménagements intérieurs des pyramides, faites par Gilles Dormion correspondent à des réalités. Ce qui est audacieux et discutable, ce sont les conclusions qu'il en tire, et surtout le fait qu'il annonce qu'il va retrouver les 'trésors' de Khéops. Cette manière de prendre l'Audimat à témoin avant toute discussion approfondie entre spécialistes qualifiés est une fâcheuse caractéristique de notre époque."
Au préalable, Jean Yoyotte a reconnu : "Il se peut qu'on découvre [dans la Grande Pyramide] un magasin, une chambre annexe [à la Chambre du Roi] qui contenait des meubles (...). Des chambres aveugles existaient. Peut-être y a-t-il encore des chambres qui, en effet, n'ont pas été découvertes."
(Merci à Dominique Cardinal d'avoir attiré mon attention sur cet article)

mardi 27 octobre 2009

Une expédition plutôt... expéditive !

Dans son Journal de l'expédition anglaise en Égypte, dans l'année mil huit cent (traduction française éditée en 1825), le capitaine Th. Walls décrit très brièvement sa découverte des pyramides. Puis de s'interroger étrangement, de manière très British, autrement dit très pragmatique, sur le coût de... leur démolition !

Le 11 septembre, après nous être procuré des bateaux et nous être munis de tous les autres objets nécessaires à l'excursion que nous comptions faire, nous quittâmes Guizeh aussitôt après le déjeuner, pour aller visiter les pyramides. Nous fîmes route sur un canal rempli par l'inondation du Nil, et la beauté du temps rendit ce trajet très agréable. Nous quittâmes nos bateaux après avoir fait environ douze milles en deux heures.
Le pays autour de nous était presque entièrement couvert d'eau, et de l'endroit où nous débarquâmes, il nous restait environ un mille à faire, sur un terrain sablonneux, pour nous rendre à la grande pyramide. En approchant de ces monuments d'antiquité, les plus étonnants et les plus anciens du monde, nous fûmes surpris de ne pas voir leur volume augmenter à nos yeux ; et ce qui nous parut encore plus singulier, ce fut qu'à la distance de deux cents mètres, les pierres dont ils sont construits ne nous paraissaient pas plus grosses que des briques ordinaires. Mais lorsque nous fûmes au pied de la première pyramide, qui est la plus grande de toutes, nous fûmes frappés d'étonnement, en songeant au travail immense et aux sommes énormes qu'avait dû coûter la construction de ces édifices. Les pierres qui à quelque distance nous semblaient si petites étaient alors transformées en masse de quatre pieds carrés à la base, et de deux pieds de hauteur. J'ignore s'il faut attribuer cette illusion au genre de construction de ces monuments, dont toutes les assises, depuis la base jusqu'au sommet, sont placées en retraite les unes sur les autres, ou si elle est due à tout autre effet d'optique.
Plusieurs énormes débris, formés de pierres de la même dimension et taillées de la même manière que celles des pyramides, sont épars autour de ces monuments : mais ces pierres sont plus tendres et paraissent d'une autre nature.
Ces immenses édifices, bâtis avec toutes les proportions nécessaires pour en assurer la solidité, ne sont certainement pas des morceaux remarquables sous le rapport de l'élégance ; mais ils prouvent une grande connaissance des lois de l'architecture, dans le peuple qui les a construits. Ni les efforts des ouragans et des tempêtes, ni ceux des siècles, ni la main dévastatrice de l'homme n'ont pu les renverser jusqu'à présent ; et même de nos jours, après une si longue durée, les travaux et les dépenses que coûterait leur démolition seraient incalculables.

lundi 26 octobre 2009

Comment on "suivait le guide" au 19e s.

Voici comment un guide "touristique", ancêtre des "Guides bleus", décrit la découverte des pyramides. Extraits de Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l'Orient, collection des Guides Joanne, 1861, par Adolphe Laurent Joanne et Émile Isambert

Illustration extraite de africa.onweb

Les pyramides, ces tombeaux gigantesques, sont les plus anciennes constructions connues de l'Égypte, et l'on peut dire aussi les plus vieilles constructions du monde historique. Les temps où elles nous portent remontent à 3500 ans au moins avant l'ère chrétienne. Elles étonnent par leur masse, elles supposent l'emploi de forces mécaniques surprenantes, sinon pour l'extraction et le transport, au moins pour le soulèvement et la mise en place, à des hauteurs considérables, des blocs énormes dont elles ce composent ; elles témoignent aussi (...) d'une remarquable habileté dans la taille et l'ajustement de quelques-uns de leurs détails intérieurs : et cependant on ne peut guère voir, dans ce prodigieux assemblage de pierres amoncelées, autre chose que le premier essai, le premier tâtonnement, si l'on peut dire, de l'art architectural. Elles y forment, dans tous les cas, un chapitre à part, en dehors de tout le reste.
C'est dans d'autres ouvrages qu'il faut étudier le caractère et suivre le développement de l'art égyptien. C'est dans les temples, c'est dans les hypogées servant de sépultures royales, c'est dans les édifices destinés à la demeure des rois, c'est enfin dans les habitations privées.
(...) On a émis bien des opinions, et quelques-unes assez bizarres, sur la destination originaire, aussi bien que sur l'ancienneté des pyramides. Aujourd'hui que ces prodigieux monuments ont été explorés et décrits dans leurs moindres détails, qu'on en connait la structure intérieure, et qu'on a pu tirer des inscriptions égyptiennes quelques indications précises, tous ces points sont fixés et hors de discussion. Les pyramides ne sont autre chose que des constructions tumulaires, et elles remontent aux premières dynasties pharaoniques. Ce sont les plus anciens monuments connus de l'Égypte. Hérodote avait recueilli de la bouche des prêtres, sans doute d'après des inscriptions qu'il mentionne et qui ont disparu avec le revêtement extérieur, des renseignements qu'il nous a transmis sur le nom des rois qui firent élever les trois grandes pyramides au voisinage de Memphis ; ces renseignements, avec lesquels s'accordent ceux que l'on doit à Manéthon, à Eratosthène et à Diodore, ont été pleinement confirmés de nos jours par les découvertes des explorateurs égyptologues. Les rois auxquels appartient d'après Hérodote, la construction des trois grandes pyramides, Khéops (Seuphis dans Manéthon), Khéphrèn et Mykérinos (ou Menkhérès), sont nommés dans les inscriptions Choufou, Chafra et Menkara. Tous trois appartiennent à la quatrième dynastie.
(...) Le docteur Lepsius a pu constater, par l'étude qu'il a faite de l'ensemble des pyramides, que leur construction commençait par le centre et se développait extérieurement à la manière de l'aubier dans les arbres, de telle sorte qu'autour d'une pyramide de moyenne grandeur, formant comme un noyau central, on ajoutait successivement une ou plusieurs couches extérieures épaisses de 5 à 6 mètres, chaque couche augmentant ainsi graduellement la grosseur et l'élévation de la construction primitive. Pour se rendre compte de ce procédé, il faut savoir que chaque prince de l'ancienne monarchie, dès son avènement au trône, faisait commencer la construction de sa pyramide tumulaire, et cela sur de médiocres proportions, afin d'en assurer l'achèvement, dût-il ne régner que peu de temps ; mais, à mesure que son règne se prolongeait, il faisait superposer de nouvelles couches si bien que la grandeur de la pyramide était toujours en raison de la durée du règne. C'est ce qui explique pourquoi quelques-unes des pyramides ont de si vastes proportions, tandis que d'autres sont restées à l'état embryonnaire. Grande ou petite, la construction terminée à la mort du roi était revêtue d'une enveloppe de pierres dures et polies qui faisait disparaître les gradins, en même temps qu'elle recouvrait et dissimulait complètement l'orifice de la galerie conduisant à la chambre sépulcrale. Cet exposé du savant archéologue prussien est d'ailleurs justifiée par les faits bien connus des temps postérieurs de la monarchie. Les nombreux hypogées royaux de la moyenne et de la haute Égypte présentent absolument la même particularité.
[Dans leur description de l'extérieur et des dimensions de la Grande Pyramide, les auteurs du guide relèvent ce détail :] On voit encore, à l'angle N.-E. de la pyramide, une excavation pratiquée dans le roc, qui était destinée à recevoir la pierre angulaire du revêtement.
[Ils poursuivent par la visite de l'intérieur de la pyramide, à commencer par la chambre souterraine :] on arrive à une chambre carrée de 6 mètres de longueur sur 4 de hauteur, mais qui n'a pas été terminée. À sa paroi gauche ou occidentale (car la direction de la galerie, depuis l'orifice (...) jusqu'à cette chambre, est exactement du N. au S.), quelques blocs du rocher se projettent à demi taillés. Cette chambre, dont rien n'indique l'emploi, est à peu de chose près dans le grand axe vertical de la pyramide, mais à 32 mètres au-dessous de sa base, conséquemment au niveau du Nil. Si ce que rapporte Hérodote d'un canal souterrain qui amenait l'eau du fleuve à l'intérieur de la pyramide de Khéops est fondé, c'était là, à ce qu'il semble, que ce canal aurait dû aboutir. On n'en voit nul indice.
(...) C'est là [dans la Chambre du Sarcophage] qu'était déposée la momie royale, dans un sarcophage de granit rouge sans ornements ni hiéroglyphes, qui est toujours en place. Le plafond de cette chambre sépulcrale est plat. Le sarcophage est à 21 m 50 au-dessus de la Chambre de la Reine, à 43 m 50 au-dessus du sol qui forme la base de la pyramide, à 100 mètres au-dessous du sommet actuel. On a reconnu qu'au-dessus de la chambre du sarcophage cinq chambres basses avaient été ménagées, s'étageant à intervalles rapprochés les unes au-dessus des autres dans un espace total d'environ 17 mètres, sans autre objet apparent que d'alléger la pression de la maçonnerie supérieure sur le caveau royal. On arrive à ces chambres par un étroit couloir dont l'entrée est à l'extrémité supérieure de la grande galerie. On y a trouvé, tracé sur les pierres, le nom du roi Choufou, le constructeur de la pyramide.


dimanche 25 octobre 2009

"À Guizèh, on pose tous les problèmes fondamentaux de l'architecture" (Livio Vacchini)


Dans son ouvrage Capolavori - Chefs-d'œuvre (éditions du Linteau, 2006), l'architecte suisse Livio Vacchini (1933-2007), l'un des maîtres de l'école tessinoise d'architecture, consacre un chapitre entier à Guizeh.
Avec l'aimable autorisation de Bernard Marrey, éditeur de l'ouvrage, je reproduis ici la totalité de ce chapitre.


En arrivant à Guizèh, à l'instant même où l'on entrevoit de loin des pyramides, un sentiment d'évidence nous saisit : la nature ne conditionne pas l'architecture, mais au contraire, c'est l'architecture qui transforme le désert, le Nil, les palmiers et les hommes en une réalité miraculeuse et multiple. Au premier abord, ce n'est pas l'ampleur de l'entreprise qui impressionne, mais plutôt la capacité des pyramides à exprimer cette évidence de la manière la plus radicale.
À Guizèh tout est clair, tout acte est une invention.
Revient alors à la mémoire une brève réflexion de Borges évoquant cet événement avec les mots d'un génie :
"À quelque trois ou quatre cents mètres de la Pyramide, je me baissai, je pris une poignée de sable, le laissai tomber sans bruit un peu plus loin, et je dis à voix basse : Je suis en train de modifier le Sahara. Le fait était minime, toutefois les mots, bien que peu subtils, étaient exacts et je pensai qu'il avait fallu toute ma vie pour que je puisse les dire. Le souvenir de ce moment-là est l'un des plus significatifs de mon séjour en Égypte."
En s'approchant des pyramides, une autre évidence surgit : par sa nature, la pyramide tend vers une valeur hors du temps. Guizèh aspire à la durée, à l'éternité.
Ce souci d'ordre spirituel devrait primer sur tous les choix lorsqu'on travaille à un projet. Il n'y a pas de projet d'architecture si on ne se donne pas de hiérarchies.
Pour avoir une architecture de qualité, il faut pour commencer se poser des questions simples et radicales. Dans le cas présent, celle de la durée.
Et la question sera : comment se rapprocher de ce qui est éternel ?
Si la première question regarde la durée, celle-ci déterminera également l'expression formelle de l'architecture. Par nature, le cône est le solide qui exprime la durée avec le plus de force, puisqu'il évoque le tumulus et que le destin de toute construction est de devenir un tumulus.
Pourquoi, dès lors, les pyramides n'ont-elles pas la forme d'un cône ?
Essentiellement pour deux raisons : la première tient à la lumière, la seconde à l'artifice.
La lumière du désert est certainement la plus douce. Peu importe qu'il y ait des dunes ou des mers de sable, la lumière ne rencontre jamais d'obstacles tranchants ni d'angles saillants ; son ombre est estompée, continue, onduleuse et sans fin.
C'est une lumière qui appartient à la sphère, au cylindre et, justement, au cône.
Construire dans le désert un ouvrage en forme de cône, si grand soit-il,  équivaut à élever une énième colline de sable. Qui la remarquerait ?
Par contre, une pyramide sous la lumière a un comportement tout à fait différent. Les arêtes saillantes pointent vers le ciel, le rapport entre la lumière et l'ombre devient évident, l'ordre devient possible et voici alors que les pyramides apparaissent comme un suprême artifice qui contraste avec la nature environnante.
Les pyramides se présentent comme des solides, comme des volumes pleins, avec leur lumière réfléchie et les ombres qui marquent inexorablement l'écoulement d'un temps éternel. Devrions-nous en ce cas parler de sculpture et non d'architecture ? Non. Pour au moins deux bonnes raisons.
Premièrement, parce que dans la construction des pyramides, il y a relation simple entre forme et mode de construction. Deuxièmement, parce qu'à Guizèh, comme à Stonehenge, on pose tous les problèmes fondamentaux de l'architecture. À ces problèmes, les pyramides ont répondu par une synthèse absolue, jamais égalée jusqu'à nos jours.
Par exemple, comment pourrait-on exprimer de manière plus synthétique l'acte fondamental de construire : appuyer, couronner et élever ? Ici, le geste est si parfait que personne n'a jamais eu le courage de s'y attaquer, de le répéter sans tomber dans le grotesque. La pyramide s'appuie sur un carré, figure de la perfection et de la terre et se détache ainsi du désert, de la croûte terrestre ; elle s'élève vers le ciel ; elle s'achève là où la lumière rencontre l'ombre et où le ciel rencontre la terre. C'est une unité substantielle, si absolue et puissante, qu'elle peut se répéter dans le même lieu et, en effet, à Guizèh, les trois pyramides se présentent comme une unité. Deux sont perçues comme identiques, alors que le troisième est plus petite.
La façon de les disposer sur le terrain est extraordinaire.
La pyramide est un solide non orienté et l'architecte désire que l'on puisse en faire le tour sans avoir à compter avec un autre solide, avec une autre pyramide à côté. Un alignement militaire est donc impossible, car il ne satisferait pas ce désir. L'architecte résout le problème en décalant les ouvrages le long d'une ligne parallèle aux diagonales de la pyramide.
Les pyramides sont au nombre de trois, dont une plus petite. Trois parce qu'elles créent l'unité, elles évitent la série. Mais en construisant une pyramide plus petite, il se crée une orientation de l'ensemble : d'un côté il y a l'alignement, de l'autre il n'y est pas.
Pourquoi ce besoin d'orienter un ensemble composé d'éléments non orientés ? Parce qu'il faut tenir compte d'une présence importante, le Nil. Il faut faire en sorte que, selon leur spécificité formelle, non orientée, les trois pyramides regardent le fleuve. L'existence de la petite pyramide fait le miracle.
Les règles qui président au choix de la distance entre les pyramides et qui déterminent les rythmes sont simples, évidentes, tout s'organise sur le un et sur le deux, sur le simple et sur le double.
À la tombée du jour, lorsque le soleil éclaire le dernier acte, je me dis que l'architecture n'est pas espace, désormais j'en suis sûr. Voilà le message le plus surprenant qu transmettent les trois pyramides de Guizèh.

"Tant d'opinions différentes..."

Dans ses Lettres sur l'Égypte, où l'on offre le parallèle des mœurs anciennes et modernes de ces habitants, où l'on décrit l'état, le commerce, l'agriculture, le gouvernement du pays et la descente de St. Louis à Damiette, tirée de Joinville et des auteurs arabes, avec des Cartes géographiques, tome 1, 1786, l'orientaliste, traducteur du Coran, Claude-Étienne Savary (1750-1788), écrit :
 



Après que nous eûmes gravé nos noms sur le sommet de la pyramide [Khéops], nous descendîmes avec précaution, car nous avions l'abîme devant nous. Un morceau de pierre qui se serait détaché sous nos pieds ou nos mains, eût pu nous y précipiter.
Arrivés au bas de la pyramide, nous en fîmes le tour en la contemplant avec une sorte d'effroi. Lorsqu'on la considère de près elle semble faite de quartiers de rochers ; mais à cent pas, la grandeur des pierres se perd dans l'immensité de l'édifice, et elles paraissent très petites.
Ses dimensions sont encore un problème. Depuis Hérodote jusqu'à nos jours un grand nombre de voyageurs et de savants les ont mesurées, et la différence de leurs calculs, loin d'éclaircir les doutes, n'a fait qu'augmenter l'incertitude.
(...) MM. Schaw, Thévenot et les autres voyageurs qui ont prétendu que cette pyramide n'avait point été achevée parce qu'elle est ouverte, et qu'elle est sans revêtement, sont dans l'erreur. Il suffisait de remarquer les débris du mortier que l'on trouve encore en plusieurs endroits des gradins avec des éclats de marbre blanc, pour voir qu'elle a été revêtue ; et lorsqu'on lit avec quelque attention la description qu'en ont donnée les anciens, les doutes s'évanouissent et la vérité brille dans tout son jour.
(...) J'ai rassemblé sous vos yeux (...) les recherches des anciens et des modernes au sujet de la grande pyramide ; j'y ai joint les observations qui m'ont été fournies par la présence des objets ; je désire qu'elles puissent vous en donner une idée satisfaisante et vous éviter la peine de parcourir de nombreux volumes, dont la lecture réfléchie ne ferait qu'augmenter vos doutes, aussi longtemps que vous ne vous transporteriez point sur les lieux pour les examiner avec la plus scrupuleuse attention. Je vous l'avouerai, (...), après avoir médité sur les descriptions qui ont paru de ces monuments antiques, il m'était impossible d'asseoir un jugement fixe, et je demeurais dans une incertitude accablante. La vérité que je cherchais se cachait à l'ombre de tant d'opinions différentes, et plus je m'instruisais, moins j'étais éclairé. J'ai cru la voir lorsqu'au pied de la pyramide, dans son intérieur ténébreux, sur son sommet élevé, j'ai porté le flambeau de la réflexion. Puisse-t-elle avoir guidé ma plume, et fait entrer la conviction dans votre âme ; car, même en matière scientifique, le doute est un tourment !
Hérodote nous apprend qu'on avait écrit en caractères égyptiens, sur le marbre de la grande pyramide, la dépense qu'il en avait coûté, seulement en légumes, pour nourrir les ouvriers employés à sa construction. En ôtant le revêtement, on a détruit ces hiéroglyphes ; mais quand ils subsisteraient encore, comme ils subsistent en mille endroits de l'Égypte, ces caractères ne peignent plus la pensée à notre esprit. Ce sont aujourd'hui des traits muets, insensibles comme la pierre qui les a reçus. Faut-il qu'une langue, dont l'intelligence nous apprendrait l'histoire de l'ancienne Égypte, et jetterait un rayon de lumière à travers les ténèbres qui couvrent les premiers âges du monde, soit ensevelie avec les prêtres qui l'inventèrent !

samedi 24 octobre 2009

"Libre à un chacun d'en croire ce qu'il lui plaira" (Albert Jouvin, 17e s.)

Dans son récit Le Voyageur d'Europe, où est le Voyage de Turquie, qui comprend la Terre Sainte et l'Égypte, dédié à Mgr de Ponponne, secrétaire d'État, 1676, le cartographe Albert Jouvin de Rochefort (v.1640-v.1710) narre les péripéties de sa découverte de la Grande Pyramide, à une époque où ce genre d'aventure frisait l'exploit. La conclusion apportée par l'auteur à ce recueil de notations me paraît devoir être soulignée.

Gravure sur bois, de Sidney Barclay, 1880 (Wikimedia commons)

S'étant trouvé douze Français de notre contrée au Caire, qui voulaient aller aux pyramides, nous résolûmes de partir le lundi gras tous bien armés, et de prendre des montures et des provisions telles que nous voulions les manger sur le lieu, où il n'y a que ce que l'on y porte. C'est pourquoi Monsieur notre Consul en étant averti nous donna ses deux Janissaires avec leurs fusils et autres armes, soit pour chasser par les chemins, soit aussi pour nous défendre contre les Arabes qui n'épargnent de dérober les voyageurs s'ils ne se montrent plus forts qu'eux. C'est pourquoi nous étant tous assemblés un bon matin, nous allâmes passer le Nil au vieux Caire, et aussitôt montâmes à un village d'où nous vîmes très bien les pyramides, quoiqu'elles soient éloignées du Caire de neuf milles et du Nil environ deux milles à l'Orient.
Après avoir passé ce village, nous entrâmes dans une plaine semée de légumes de toutes sortes et trouvâmes deux ou trois villages avant que d'arriver aux pyramides, situées en un lieu peu élevé et beaucoup sablonneux, où elles sont au nombre de trois, dont il y en a une petite à l'égard des deux autres qui semblent de pareille hauteur à ceux qui ne les ont pas mesurées : car celle sous laquelle on entre, et où l'on monte jusqu'au haut, les degrés étant encore entiers, est plus haute que l'autre. C'est pourquoi y étant arrivés, nous campâmes et élevâmes notre pavillon sous lequel ayant mis nos provisions et une partie de nos habits pour monter plus facilement et entrer sous cette pyramide, nous déjeunâmes tout de bon pour avoir courage dans cette fatigue, après quoi nous laissâmes nos Maures et nos Janissaires à notre pavillon, pour le garder contre les Arabes, dont il y en avait cinq ou six au plus haut de cette pyramide, qui est de forme carrée en diminuant peu à peu jusqu'en haut à la largeur de seize pieds.
Avant que de monter, nous mesurâmes par le pied une face de cette pyramide, qui a deux cent soixante et quinze pas communs, qui reviennent à cent dix toises ; et faisant monter devant nous un petit Maure, qui avait fait ce métier plusieurs fois, pour nous montrer le chemin, nous le suivîmes, y ayant d'aucuns degrés si hauts qu'il faut s'aider du genou pour y arriver, ce qui fatigue beaucoup ; joignez-y le nombre de deux cent douze degrés de différentes hauteurs, car il y en a de deux, de deux et demi, et même de trois pieds, et plusieurs à demi ruinées, si ce n'est du côté que la pyramide regarde l'Orient, où ils sont les plus entiers, par où notre petit Maure nous conduisit, et sur le chemin nous nous reposâmes dans une petite chambre pour prendre des forces et continuer de monter jusqu'au haut, qui d'en bas semble être pointu quoiqu'il soit large de seize pieds et de forme carrée, pavé de douze belles pierres.
Nous fûmes payés de toute notre peine car la vue agréable que nous eûmes de ce haut sur le Caire du côté de la Tramontane, d'un autre sur une grande campagne couverte de sablons bordée du Nil, nous voyons les pyramides des Momies au Midi, qui en sont éloignées de dix milles, en sorte qu'après nous être reposés environ une heure, nous en descendîmes en comptant encore les degrés, mais avec telle fatigue et un mal d'estomac, de jambe et de tête pour l'ardeur du soleil qu'il faisait, bien que ce fût à la mi-février, que nous ne pouvions plus nous soutenir lorsque nous fûmes arrivés à notre pavillon, où aussitôt nous nous régalâmes de nos provisions, dont le reste fut distribué à de pauvres Arabes, qui eussent fait pitié aux plus insensibles, vu leur vêtement et leur genre de vie qui est plus misérable qu'aux bêtes.
Nous étant ainsi refaits, nous vîmes que nous avions tous trouvé deux cent douze degrés et l'un portant l'autre était de deux pieds et demi, qui font ensemble cinq cent trente pieds ou quatre-vingt-huit toises et deux pieds, qui est la hauteur de cette pyramide, et par ainsi presque trois fois plus haute que les tours de Notre-Dame de Paris, qui n'en ont que trente-quatre.
En vérité ces pyramides sont dignes de l'entreprise des rois d'Égypte, et d'être mises au nombre des merveilles du monde. Ce fut un Pharaon qui fit élever la plus grande pendant vingt années par les enfants d'Israël   qui étaient en captivité, au nombre de trois cent mille, pour lui servir de sépulture et y conserver ses cendres. Mais il en arriva bien autrement, car étant rebelle à la volonté de Dieu et à son peuple qu'il poursuivait, la mer Rouge s'étant ouverte pour le sauver, il en fut englouti et submergé avec toute son armée.
Les pierres de cette pyramide sont si grosses que l'on ne sait de quelles machines ils se servaient pour les mettre les unes sur les autres, et on nous montra le lieu d'où on les tirait pour les y porter, qui est tout proche lesdites pyramides sous le sablon, où cette pierre paraît en plusieurs endroits.
Sépulture sous les pyramides
Il faut se disposer avant que d'entrer sous cette pyramide, et n'avoir que son caleçon pour se couler plus facilement par les détroits où l'on est obligé de passer ; ce que nous fîmes après nous être reposés, et montâmes sur le sable que le vent a jeté contre cette pyramide en si grande quantité qu'il couvre jusques à douze de ses degrés, où il y a une porte au milieu de la face qui regarde le Septentrion haute de trois pieds et demi, par où nous entrâmes après que nous eûmes fait provision de flambeaux et de fusils, pour les allumer en cas qu'ils s'éteignissent, et continuâmes par une allée de même hauteur et largeur que la porte, pendant douze toises, laquelle allée dans le milieu est entrecoupée d'une muraille, qui ne laisse qu'un passage si étroit qu'on est obligé de se mettre par terre pour se glisser par ce trou avec peine et violence, principalement ceux qui sont gros, comme il arriva à un capitaine de vaisseau de notre assemblée, qui s'étant forcé pour passer par ce trou fut saisi d'une telle frayeur de ne pouvoir repasser, qu'il me dit sur-le-champ qu'il donnerait la moitié de son bien pour être hors de ce tombeau des vivants ; mais ayant été deux ou trois heures à voir tout le dessous de cette pyramide et jeûné autant de temps et fatigué, sa panse diminua et le passage de ce trou lui sembla plus facile au retour. 
Ensuite de ce trou on continue par cette même allée un peu en montant jusques à une autre allée quasi semblable et longue de dix-huit toises, qui finit à deux allées très courtes. En l'une est un puits fort profond et une petite chambre à main droite sous l'épaisseur de la muraille, et l'autre est élevée si haute qu'on ne peut y arriver sans escalader une muraille haute de plus de dix pieds, où nous cheminâmes demi courbés plus de cinquante pas avec beaucoup de peine, qui ne nous sembla rien lorsque nous arrivâmes dans une grande salle, et que nous y vîmes le sépulcre de Pharaon, qui nous parut de marbre grisâtre, long de sept pieds, et large presque de la moitié, comme sont toutes les pierres de cette même salle, dont elle est toute encroûtée. Il y a toutes les apparences que cette sépulture a été là apportée avant que de bâtir la pyramide, car je ne vois pas que le chemin soit assez grand pour l'y avoir apporté depuis, ou du moins il faut qu'il y ait eu d'autre chemin, ou que celui-ci ait été achevé et rendu de la sorte après l'y avoir fait passer. Quoi qu'il en soit, il est libre à un chacun d'en croire ce qu'il lui plaira, comme ce que plusieurs ont dit du puits ci-dessus, qu'un prêtre de la Loi y descendait tous les jours pour aller par un corridor et entrer dans l'Idole qu'on consultait, le soleil levant, de plusieurs choses, auxquelles ce prêtre qui était dans cette Idole répondait.

vendredi 23 octobre 2009

"Au premier aspect des pyramides, je n'ai senti que de l'admiration" (Chateaubriand)

Extraits de Itinéraire de Paris à Jérusalem, tome 2, 1848, de François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848)


Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome,
par Anne-Louis Girodet-Trioson (source : Wikimedia commons)

En sortant du canal Ménouf et continuant de remonter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, la crête du mont Moqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Lybie. Bientôt, dans l'espace vide que laissait l'écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous découvrîmes le sommet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ; ils paraissaient s'agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous en approchions. Le Nil, qui était alors comme une petite mer ; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure ; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines de Sacarah, d'où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservoirs ; tout cela formait un tableau qui n'a point son égal sur la terre. "Mais quelque effort que fassent les hommes, dit Bossuet, leur néant paraît partout : ces pyramides étaient des tombeaux ! encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre."
J'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu'un amas de pierres et un squelette ? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre, c'est par l'instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque l'entrée d'une vie sans terme ; c'est une espèce de porte éternelle ; bâtie sur les confins de l'éternité. "Tous ces peuples (d'Égypte), dit Diodore de Sicile, regardant la durée de la vie comme un temps très court et de peu d'importance, font au contraire beaucoup d'attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle : c'est pourquoi ils appellent les maisons des vivants des hôtelleries par lesquelles on ne fait que passer ; mais ils donnent le nom de demeures éternelles aux tombeaux des morts, d'où l'on ne sort plus. Ainsi les rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs palais ; et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tombeaux."
On voudrait aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l'on ne songe pas qu'il y a pour les peuples une utilité morale d'un ordre fort supérieur, vers laquelle tendaient les législations de l'antiquité. La vue d'un tombeau n'apprend-elle donc rien ? Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. À moins de soutenir qu'il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l'histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ces champs abandonnés. Qu'importe alors que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres ? Tout est tombeau chez un peuple qui n'est plus. Quand l'homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres ; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?
(...) Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges, à se briser au pied d'un cercueil, ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose.
(...) Je passai cinq autres jours au Caire, dans l'espoir de visiter les sépulcres des Pharaons ; mais cela fut impossible. Par une singulière fatalité, l'eau du Nil n'était pas encore assez retirée pour aller à cheval aux Pyramides, ni assez haute pour s'en approcher en bateau. Nous envoyâmes sonder les gués et examiner la campagne : tous les Arabes s'accordèrent à dire qu'il fallait attendre encore trois semaines ou un mois avant de tenter le voyage. Un pareil délai m'aurait exposé à passer l'hiver en Égypte (car les vents de l'ouest allaient commencer); or cela ne convenait ni à mes affaires ni à ma fortune. Je ne m'étais déjà que trop arrêté sur ma route, et je m'exposai à ne jamais revoir la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie, et me contenter d'avoir vu de mes yeux les Pyramides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Caffe d'écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l'usage, à la première occasion : l'on doit remplir tous les petits devoirs d'un pieux voyageur. N'aime-t-on pas à lire, sur les débris de la statue de Memnon, le nom des Romains qui l'ont entendue soupirer au lever de l'aurore ? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d'Égypte, et nous passerons comme eux.

jeudi 22 octobre 2009

La technique de la bascule, inspirée de la théorie d'Hérodote, selon le Britannique Henry Perigal (1844)

Dans la revue Philosophical magazine, vol. 24, troisième série, de janvier 1844, j'ai trouvé cette théorie, me semble-t-il inédite en français, relative à l'élévation des blocs de pierre lors de la construction des pyramides (ou du site de Stonehenge). Pour les connaisseurs, elle aura toutefois un "petit air de déjà vu quelque part".
Elle a été développée par Henry Perigal (*), dans une communication adressée à la British Association for the Advancement of Science. Elle présentait apparemment des points communs avec une technique similaire mise au point, à la même époque, par un certain lieutenant-colonel Dansey pour des applications militaires, comme hisser un canon sur son engin de transport, ou un bateau de guerre pour le mettre en cale sèche sur un quai...
(*) Qui était cet inventeur ? À ce jour, sous réserve d'informations complémentaires, je pense qu'il pourrait s'agir d'un mathématicien britannique amateur (1801-1898), principalement connu pour sa preuve de "dissection" du théorème de Pythagore. Mais sans garantie aucune... Quoi qu'il en soit, la théorie est la suivante :



Description du procédé supposé avoir été adopté par les Égyptiens pour hisser les blocs de pierre, d'une assise à l'autre, dans la construction des pyramides.
Durant deux ou trois mille ans, ou même plus, cela a donné matière à étonnement et fut un sujet favori de conjectures et enquêtes : comment les anciens Égyptiens ont-ils procédé pour élever à leur place les énormes blocs de pierre ayant servi à construire les pyramides ? (...) De quel genre étaient les engins employés (pour autant qu'on en ait utilisé), quelles astuces (expedients) ont été adoptées pour élever les pierres très pesantes : voici un mystère qui a duré jusqu'à maintenant. Bien que diverses méthodes aient été suggérées, plus ou moins praticables, aucune de ces conjectures n'a été considérée comme une solution satisfaisante à ce problème qui a confondu les savants et les esprits ingénieux depuis bien longtemps.
[Après avoir cité Hérodote et sa célèbre théorie des "'machines faites de courts morceaux de bois", Henry Perigal poursuit : ] Bien que les pierres de la Grande Pyramide ne soient pas toutes de 30 pieds de long, comme l'affirme Hérodote, certaines mesurent plus de 40 pieds de long. (...) Il apparaît ici qu'il n'y a aucune évidence que les architectes des pyramides aient eu quelque pratique de dispositifs ou autres appareils complexes équivalents à ce que l'on pourrait appeler des machines ou des engins, selon l'acception moderne de ces mots. Au contraire, il semble beaucoup plus probable que leurs gigantesques entreprises furent accomplies à l'aide de moyens très simples. Cette simplicité (inférant la notion que les moyens furent évidents par eux-mêmes) fut peut-être la vraie raison du fait qu'aucun compte rendu ne fut gardé, ni transmis à la postérité, de leur "mode opératoire". Avec cette conviction, en supposant que la relation d'Hérodote soit fondée sur des faits réels, je me suis efforcé de découvrir de quelle manière de tels blocs énormes ont bien pu être élevés, d'une assise à l'autre, simplement à l'aide de cours morceaux de bois. Puis l'idée m'est apparue qu'ils ont pu être élevés grâce au procédé suivant : chaque bloc de pierre, taillé et prêt à l'emploi avant de quitter la carrière, était transporté sur le Nil (notamment en période d'inondations) sur des radeaux ou autres embarcations appropriées, jusqu'à la chaussée décrite par Hérodote. Sur cette chaussée, il était tiré sur des rondins ou sur des traîneaux si la pierre était lisse et polie, par des hommes ou des animaux, jusqu'à un emplacement adéquat à proximité de la pyramide. [Lorsqu'on en avait besoin], on le transportait sur la première assise de la pyramide, à l'aide de rondins. On utilisait des cales pour glisser les rondins dessous, si le sol était du rocher solide ; sinon, la terre était enlevée de dessous la moitié du bloc, le responsable de la manœuvre (director) ou le "surintendant" s'étant placé sur le bord opposé pour empêcher le bloc de basculer trop rapidement.


 





Lorsque le responsable de la manœuvre se déplaçait sur l'autre côté du bloc, celui-ci, déséquilibré par ce poids supplémentaire, basculait dans le trou pratiqué sur le sol, pendant que des rondins étaient placés sous l'autre moitié du bloc.
Lorsque le responsable de la manœuvre faisait marche arrière, le bloc basculait vers les rondins et pouvait alors être transporté au pied de la pyramide. (...)


 

 


Commençait alors le procédé d'élévation du bloc. Tous les rondins, sauf un, étaient enlevés : celui qui restait devait être le plus près possible sous le centre de gravité. Le bloc de pierre basculait comme précédemment, pendant que des tasseaux ou des planches étaient glissés dessous, ainsi qu'un autre tasseau, beaucoup plus étroit, pour servir de pivot, tous étant de même longueur, adaptée à la largeur du bloc.
Lorsque le responsable de la manœuvre se déplaçait de l'autre côté du bloc, celui-ci basculait du côté des tasseaux ; d'autres planches étaient alors glissées sous [le côté libéré], parallèles [à celles déjà en place], plus nombreuses et sur une plus grande hauteur, ainsi qu'un nouveau pivot étroit sur lequel le bloc basculerait...
(...) Pour parler d'une façon figurée, le bloc de pierre était fait pour s'élever lui-même au moyen de son propre poids.
De cette manière, à l'aide d'une petite douzaine de planches, deux hommes (l'un se déplaçant d'un côté à l'autre du bloc, pendant que l'autre mettait en place les planches) suffisaient pour transporter jusqu'au sommet de la Grande Pyramide les plus grosses pierres utilisées pour sa construction. Ceci corrobore l'assertion des prêtres égyptiens, telle que relatée par Hérodote, selon laquelle "les pierres étaient élevées d'assise en assise, à l'aide de courts morceaux de bois (...)".
En conclusion, Henry Perigal avoue ne pas posséder de preuve certaine que cette technique fut réellement appliquée par les bâtisseurs égyptiens ; il n'en pense pas moins que sa théorie est hautement probable ("something like presumptive evidence of its probability").
Source : Google livres