dimanche 9 mai 2010

"Il est plus naturel de supposer que les murs des pyramides de Guizeh étaient recouverts d'un revêtement de calcaire ou d'albâtre portant des hiéroglyphes" (Gabriel Charmes -XIXe s.)

Avant de s'intéresser aux "choses de la mer", notamment à l'évolution de la stratégie et des techniques navales telle que défendue par la Jeune École, l'écrivain Gabriel Charmes (1850-1886) s'est passionné pour l'Orient, se faisant connaître pas ses "études coloniales et étrangères".
De son ouvrage L'Égypte, archéologie, histoire, littérature, j'ai extrait le texte ci-dessous, écrit en mars 1881.
Dans le sillage de Gaston Maspero, l'auteur y porte son regard et le nôtre sur les pyramides d'Ounas et de Meïdoum, avec une attention toute particulière aux textes, d'une importance majeure, découverts dans la première de ces deux pyramides. Puis cette question toute logique : pourquoi ce "silence de certains monuments de l'ancien empire, sur lesquels on (a) été surpris de ne rencontrer aucune inscription" ?
La logique est en effet de mise : tout en présentant des caractéristiques architectoniques propres, chacune des pyramides de cette période essentielle de l'ancienne Égypte ne peut être considérée isolément. Elle prend place au contraire, tel l'élément d'un grand tout architectural, dans l'évolution et, sans doute, la corrélation des techniques des bâtisseurs.

Coin sud-ouest de la Pyramide d'Ounas à Saqqarah
cliché de Jon Bodsworth (Wikimedia commons)
"La pyramide d'Ounas est d'un accès singulièrement difficile : on y arrive à travers un boyau qui conduit dans une première chambre, puis à travers un couloir barré trois fois par d'énormes herses, qu'il a fallu contourner, car il eût été trop difficile de les soulever ; les passages irréguliers creusés à cet effet sont tellement étroits qu'un homme un peu fort ne pourrait pas s'y engager. Mais quand on a bravé toutes ces difficultés, on est largement payé de sa peine.
Après la dernière herse, le couloir recommence, d'abord en granit poli, puis en calcaire compact de Tourah ; les deux parois latérales en calcaire sont couvertes de beaux hiéroglyphes peints en vert, et le plafond est semé d'étoiles de même couleur. Ce couloir débouche enfin dans une chambre à moitié remplie de débris, sur les murs de laquelle l'inscription continue ; à gauche, un couloir conduit dans une chambre basse à trois niches, qui devait servir de serdâb, c'est-à-dire de réceptacle pour les statues ; à droite, un autre couloir aboutit à la salle du sarcophage.
Le serdâb est nu, mais la chambre du sarcophage est couverte d'hiéroglyphes, comme la précédente, à l'exception de la paroi opposée à l'entrée. Cette paroi, de l'albâtre le plus fin, est revêtue d'une couche d'ornements ciselés et peints d'un très bel effet. Le sarcophage est en basalte noir sans inscriptions ; le couvercle a été jeté bas dans un coin de la chambre, le corps a été arraché pour être dépouillé ; on a retrouvé cependant un bras presque complet, des morceaux du crâne, une côte, et peut-être les débris qui jonchent le sol renfermeront-ils quelques autres fragments du squelette d'Ounas. 

Chambre funéraire de la pyramide d'Ounas à Saqqarah
cliché de Jon Bodsworth (Wikimedia commons)

Le texte qui couvre les parois de la chambre est identique, sinon entièrement, du moins pour la plus grande partie, à celui du tombeau du roi Papi (1) ; il a même, sur ce dernier, l'avantage d'être complet ; ce qui confirme d'une manière éclatante les résultats scientifiques fournis par la dernière découverte de Mariette. Sans présenter des difficultés d'interprétation bien considérables, il demande, pour être compris, une étude attentive ; mais on peut compter sur M. G. Maspero et sur ses élèves : ils le déchiffreront dans tous ses détails. (2)
On comprend sans peine l'importance capitale de ces tombeaux des rois Ounas, Papi et Mirinri. Non seulement ils donnent à espérer, comme je viens de le dire, qu'en suivant la traînée de pyramides qui s'étend de Saqqarah au Fayoum, on en fera surgir près de cinq siècles d'histoire inconnue, mais encore ils expliquent le silence de certains monuments de l'ancien empire, sur lesquels on avait été surpris de ne rencontrer aucune inscription. Les murs des chambres et des couloirs des pyramides de Gizéh, par exemple, sont entièrement nus, d'où l'on était tenté de conclure que les Égyptiens de l'ancien empire, pour une raison ou pour une autre, ne plaçaient sur leurs tombeaux aucun texte funéraire. Il est plus naturel de supposer maintenant que ces murs étaient recouverts, comme dans le tombeau d'Ounas, d'un revêtement de calcaire ou d'albâtre portant des hiéroglyphes, revêtement qui est tombé plus tard sous les coups des violateurs de tombes et des chercheurs de trésors. Ceux-ci ont précédé partout les savants dans les fouilles ; c'est même en suivant leurs traces qu'on arrive à trouver des trésors bien différents de ceux qu'ils convoitaient et qu'ils nous ont malheureusement enlevés. Il faudra donc modifier d'une manière profonde les théories régnantes sur l'histoire religieuse et morale de l'ancien empire.
La dernière fouille de Mariette et la première de M. G. Maspero nous font pénétrer par une issue nouvelle dans ce monde lointain qui a été à peine entrevu jusqu'à présent et qui est beaucoup moins mystérieux qu'on ne l'avait supposé, puisqu'il ressemble sur bien des points aux âges qui l'ont suivi. À mesure qu'on remonte dans ce passé, on s'aperçoit qu'il n'est qu'une première édition du présent et qu'il ne peut nous rien dire de plus sur l'origine des choses et sur l'énigme de l'humanité. (…)
M. G. Maspero s'est donné pour première tâche en Égypte de faire ouvrir toutes les pyramides qui n'ont point encore été ouvertes et de faire examiner de nouveau toutes celles qui, ayant été ouvertes, ne sont pas parfaitement connues. C'est une œuvre considérable, qu'il a entreprise avec beaucoup de vigueur, et qui a déjà donné des résultats inespérés.
Or, parmi les pyramides situées sur la lisière du désert libyque, il en est une que les voyageurs qui se rendent dans la Haute-Égypte aperçoivent longtemps à l'horizon, et dont la forme étrange frappe vivement leurs regards. C'est la pyramide de Meydoum, la plus mystérieuse de toutes, disait-on, celle qui, d'après les inductions des érudits et d'après les récits des Arabes, cachait le mieux son secret. On affirmait qu'il était impossible d'en découvrir l'entrée. 

Pyramide de Meïdoum
cliché de Peter Koelbl, Wikimedia commons (licence Creative commons)

Le fait est qu'on ne l'avait jamais cherchée sérieusement. Quelques tentatives maladroites avaient seules été faites. Ibrahim Pacha avait même essayé de la faire canonner, dans l'espoir d'y découvrir des trésors ; mais les trésors qu'elle recèle peut-être ne sont pas de ceux qu'on arrache à coups de canon. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la pyramide de Meydoum passait jusqu'ici pour impénétrable. Voici la description qu'en a faite Mariette dans son Itinéraire de la Haute-Égypte : "De loin, elle semble élevée sur le sommet d'une colline ; cette colline n'est qu'une butte artificielle, formée autour de la base par l'écroulement du revêtement extérieur. Les Arabes l'appellent Haram-el-Kaddab (la fausse pyramide). Ils la supposent, en effet, formée par le rocher lui-même autour duquel une grosse maçonnerie donne au monument la forme d'une pyramide, assertion qu'on n'est pas en mesure de vérifier, puisque la pyramide n'est pas ouverte.
Quoi qu'il en soit, la pyramide de Meydoum est certainement la mieux soignée, la mieux construite de l'Égypte. Ce qu'on en voit n'est sans doute que le noyau, et quand elle était complète (si elle l'a jamais été), peut-être était-elle construite à degrés comme la plupart des monuments de ce genre. Le nom du roi qui l'a fait élever pour son tombeau est inconnu. On suppose cependant avec quelque raison que ce roi est Snéfrou, le prédécesseur de Chéops. Autour de la pyramide s'étend une nécropole qui appartient principalement au temps des deux Pharaons que nous venons de nommer. C'est dans la chambre du plus septentrional des mastabas de celte nécropole que nous avons découvert (janvier 1872) les deux admirables statues qui sont aujourd'hui au musée de Boulaq."  
Bien des personnes pensaient qu'il fallait se borner à fouiller les mastabas dans l'espoir d'y trouver encore des statues du genre de celles qui sont un des plus précieux ornements du musée de Boulaq ; bien d'autres, plaçant l'entrée de la pyramide soit à sa base, soit au contraire à une certaine hauteur sur un de ses flancs, proposaient d'entamer les sondages dans des régions circonscrites de la pyramide.
M. G. Maspero a montré à la fois plus d'initiative et plus de coup d'œil en faisant entreprendre directement des travaux à la pyramide, et en dirigeant ces travaux de telle manière que, si l'ouverture existait, on était sûr de la rencontrer. Il a fait pratiquer, en effet, une large brèche verticale au côté nord de la colline artificielle dont parle Mariette, de manière à mettre à découvert tous les points où l'ouverture pouvait se trouver. L'événement lui a donné pleinement raison.
Il n'a fallu que treize jours, grâce à l'habileté que l'équipe d'ouvriers qu'il emploie à cet usage a acquise depuis quelques mois dans l'art de fouiller les pyramides, pour que celle de Meydoum livrât le secret qu'on croyait enveloppé d'un mystère impénétrable. Les pioches des fellahs en ont découvert l'ouverture au sommet de la prétendue colline artificielle, qui n'est autre chose que le premier étage de la pyramide, étage autour duquel se sont réellement amoncelés les débris de l'antique revêtement.
Je suis allé avec M. G. Maspero, visiter la pyramide de Meydoum. L'ouverture mise à nu donne accès dans un corridor admirablement construit, qui descend durant quarante mètres environ, absolument comme celui de la grande pyramide de Gizéh. Au bout de cette longue pente, on est arrêté par des détritus. Qu'y a-t-il au delà ? On le saura certainement peut-être dans quelques mois, peut-être dans quelques jours. Tout dépend des obstacles matériels qu'on va avoir à surmonter, mais qui ne sont plus rien dès que la clef de la maison - qu'on me passe ce terme - est trouvée. Jusqu'ici la pyramide de Meydoum passait pour impénétrable ; la voilà ouverte ; on y entrera bientôt.
M. Maspero a parcouru le long corridor qui est déjà déblayé ; il a découvert deux inscriptions hiératiques dans le style de la XXe dynastie, donnant les noms de deux scribes qui ont visité la pyramide. Plaise à Dieu que personne depuis n'y ait mis les pieds et que nous la trouvions intacte ou à peu près intacte ! On ne saurait guère l'espérer, mais, quoi qu'il arrive, l'ouverture de la pyramide de Meydoum dissipera encore un de ces mystères qui couvraient depuis tant de siècles la vieille Égypte et qui tombent un à un devant les efforts de la science moderne.
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Les espérances qu'avait fait concevoir l'ouverture de la pyramide de Meydoum ne se sont malheureusement pas réalisées. En racontant qu'on avait découvert, à la face nord de cette pyramide, un couloir qui devait conduire à la chambre du sarcophage, j'ajoutais que peut-être cette chambre contiendrait des inscriptions du genre de celles qui ont été trouvées dans les pyramides d'Ounas et de Papi II. J'avais compté sans les violations que la pyramide de Meydoum a subies comme tant d'autres, et même hélas ! plus que beaucoup d'autres.
Le couloir conduit bien, en effet, dans une chambre ; mais cette chambre est totalement vide ; elle ne renferme ni inscription, ni cartouche royal, ni sarcophage. Tout a été brisé, détruit, anéanti. Les fouilles seront continuées néanmoins, car il ne serait pas impossible que la pyramide de Meydoum, à l'instar de la grande pyramide, eût plusieurs chambres, et que celle où l'on est parvenu ne fût pas celle du tombeau. Mais c'est une chance sur laquelle il est prudent de ne pas insister.  
Le résultat de l'ouverture de la pyramide de Meydoum n'en a pas moins d'importance. On ne pourra plus dire dorénavant que cette pyramide est fausse, puisqu'il est démontré que, sauf par sa construction extérieure, elle ressemble à toutes les autres. On pourra toujours dire malheureusement qu'elle est mystérieuse, puisque les fouilles qu'on y a entreprises n'ont fait que substituer une énigme à une autre énigme. Mais elle n'est pas la seule qui soit dans ces conditions, car plusieurs de celles qui ont été ouvertes depuis un an se sont trouvées aussi vides qu'elle.  
Le travail que M. G. Maspero s'est donné la mission d'accomplir, et qui consiste à examiner une à une toutes les pyramides, est presque aussi utile lorsqu'il aboutit à une déception que lorsqu'il aboutit à une trouvaille. Il est indispensable de savoir exactement quelles pyramides contiennent des textes et quelles autres n'en contiennent plus. Il faut pour cela les passer toutes en revue. C'est une œuvre d'assez longue haleine, qui donne parfois d'heureuses surprises, qui en apporte aussi de fâcheuses, mais sans laquelle il ne serait pas possible d'arriver à des notions exactes sur les tombes de l'ancien empire, et de substituer aux systèmes arbitraires dont on s'est contenté jusqu'ici une connaissance réelle des idées que les Égyptiens se faisaient de la mort."

(1) Lire : Pépi II, dont la pyramide à textes a été ouverte par Gaston Maspero en 1881. Plus d'informations.
(2) Voir Histoire ancienne des peuples d'Orient de Gaston Maspero : texte intégral

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