mardi 4 mai 2010

La naïveté du "touriste" Hérodote, selon Albert Gayet - XXe s.

L'archéologue français Albert Gayet (1856-1916) dirigea les fouilles d'Antinoé, sur la rive orientale du Nil, de 1895 à 1911.
Le texte que j'ai choisi de cet auteur est extrait de son ouvrage Civilisation pharaonique, édité en 1907. Il y est essentiellement question de la personnalité de Khéops, qui a fait l'objet d'interprétations fort contrastées. Le témoignage d'Hérodote y apparaît en tout cas avec toutes ses lacunes et son inexactitude historique.
Réhabilitant en quelque sorte le bâtisseur de la Grande Pyramide, Albert Gayet se fait ici l'écho de la lecture, pour le moins critique, faite par Gaston Maspero des textes du "père de l'Histoire". Il en sera question dans la prochaine note de ce blog.

Fouilles à Antinoé - Le Petit journal, n° 686, 10/01/1904  - Source : Gallica
"Avec l'avènement de Khoufou, le Khéops de Manéthon (4200 ans avant notre ère), nous entrons enfin dans l'histoire. De son prédécesseur immédiat, Snéfrou, quelques monuments nous sont même parvenus.
Une inscription de l'Ouady-Magharah nous prouve qu'il avait occupé la péninsule sinaïtique ; lancé des expéditions contre les Ment, les Nomades, ancêtres des tribus bédouines ; construit, à la frontière du Delta, des forts d'arrêt, destinés à protéger, dans l'avenir, le pays contre leurs incursions, et mis en exploitation les mines de cuivre et de turquoises, dont on voit encore les galeries aujourd'hui. Le bas-relief de l'Ouady-Magharah montre Snéfrou levant sa masse d'armes sur un barbare, et la légende qui accompagne le tableau donne déjà les divers termes du protocole qui sera celui de tous les souverains de l'Égypte dans la suite des temps. C'est "le Dieu bon, le Roi de la Haute et la Basse-Égypte, le Seigneur des Levers, le Maître de la Justice, l'Horus vainqueur, Snéfrou, le Dieu grand".
C'est qu'aussi, cette civilisation soudain dévoilée, à nos yeux, vieille de plusieurs milliers d'années, touche déjà à sa décadence, et que cette formule religieuse et politique qu'elle nous montre est la résultante définitive d'une élaboration lente, accomplie sous les premiers rois.
Khoufou était Memphite, de même que ses prédécesseurs, et peut-être était-il apparenté à leur famille, mais les événements qui amenèrent son accession au trône sont jusqu'ici demeurés obscurs. Sa personnalité ne s'en détache pas moins dans le passé comme celle d'un souverain illustre ; maître absolu d'un empire constitué à grand-peine, et qui échappé à sa main puissante, s'émiettera et se dissoudra bientôt ; le pharaon, en qui se synthétise l'une des périodes de la vitalité de l'Égypte, la plus ancienne qu'il nous soit donné de connaître, à ce point qu'à l'époque de la domination ptolémaïque, son souvenir planait encore sur le pays qu'il avait gouverné.
À la longue cependant, cette grande figure changea d'aspect, et dans les contes populaires, se déprima de même que celle de Charlemagne dans les romans du Moyen Âge. Hérodote qui a recueilli les récits des drogmans qui l'accompagnaient, nous le représente comme un roi impie, et un tyran exécré de ses sujets.
Voici à titre de curiosité le passage de son Histoire, où se trouve relatée la construction de la grande pyramide : "Khéops commença par fermer les temples, et par défendre qu'on offrît des sacrifices ; puis il contraignit tous les Égyptiens à travailler pour lui. Aux uns, on assigna la tâche de traîner les blocs, des carrières de la chaîne arabique jusqu'au Nil. Les blocs une fois passés en barque, il prescrivait aux autres de les traîner jusqu'à la chaîne libyque. Ils travaillaient par cent mille hommes, qu'on relevait chaque trimestre. Le temps que souffrit le peuple se répartit de la sorte : dix années pour construire la chaussée, sur laquelle on tirait les blocs, œuvre à mon sembler de fort peu inférieure à la pyramide ; car sa longueur est de cinq stades, sa largeur de dix orgies et sa plus grande de huit ; le tout en pierres de taille, et couvert de figures. On mit donc dix années à construire cette chaussée, et les chambres souterraines, creusées dans la colline, où se dresse la pyramide. Quant à la pyramide elle-même, on mit vingt ans à la faire ; elle est quadrangulaire, et chacune de ses faces a huit plethres de base, avec une hauteur égale, le tout en blocs polis et parfaitement ajustés."
Et plus loin : "Des caractères, gravés sur la pyramide, marquent la valeur des sommes dépensées en raves, oignons et aulx, pour les ouvriers employés aux travaux. Si j'ai bon souvenir, l'interprète qui me déchiffrait l'inscription m'a dit que le total montait à seize cents talents d'argent."

Le drogman du bon Hérodote s'était moqué de la naïveté de son touriste, et le témoignage des inscriptions est là, heureusement, pour nous prouver qu'il le faisait sans vergogne. Non seulement Khéops était un roi pieux, qui, loin de fermer les temples, les réparait, mais encore, la construction même de la grande pyramide prouve l'importance attachée par lui à l'observance des prescriptions du culte des morts. Une stèle, érigée par sa fille, la princesse Hent-Sen, nous le montre édifiant et restaurant les sanctuaires memphites. "Le Vivant, l'Horus, celui qui anéantit l'impie, le Roi du Midi et du Nord, Khoufou, a relevé le temple d'Isis, rectrice de la pyramide, située près du temple du Sphynx, au nord-ouest du temple d'Osiris, le maître de Rosat. II a bâti sa pyramide, là où est le temple de cette déesse. Il a bâti la pyramide de sa fille, la princesse Hent-Sen, là où est ce temple. Le Vivant, l'Horus, roi du midi et du nord, Khoufou, qui donne la vie, a fait ceci à sa mère Isis, la divine mère, qui est l'Hathor, Dame des Eaux d'en Haut. Inscrivant sa donation sur une stèle, il a renouvelé son offrande ; il a reconstruit son sanctuaire ; il y a placé les images des dieux."(1) (...)
D'autres textes nous disent encore que le Pharaon reconstruisit le temple d'Hathor, à Denderah, et remit en honneur le culte d'Hor-m-Khout, le disque sur l'horizon, l'Horus au matin, symbolisé par le sphinx.
En ce qui touche la construction de la grande pyramide, nous savons que Khéops eut à combattre souvent les nomades du Sinaï, qu'attiraient les richesses minières mises en exploitation par Snéfrou ; et il entrait trop dans les coutumes orientales d'employer les prisonniers de guerre aux travaux en cours, pour que le Pharaon manquât à l'observance de cette tradition. S'ensuit-il que les Égyptiens n'aient point contribué à l'érection de la demeure de leur maître ? Non certes ! Mais le travail par corvée était également d'usage immémorial en Égypte, et le paysan s'y pliait sans murmurer. Si le peuple en garda le souvenir, c'est uniquement qu'il considéra la construction du caveau de son maître comme le témoignage absolu de la grandeur du mythe funéraire. Et cette croyance était tellement vraie, qu'aujourd'hui encore, après soixante siècles écoulés, et les dévastations de toutes sortes que le monument eut à subir, il nous initie aux principes du vieux dogme, autant et plus que les chapitres du Livre des Morts.
Cet enseignement, les tombes de Khoufou et de ses successeurs, Khaf-Ra (Khéfren) et Men-Ka-Ra (Menkerès), ne sont point seules à nous le donner. À l'entour des pyramides des souverains, tout un quartier de la nécropole memphite s'était pressé, où, comme pour suivre le maître dans l'au-delà, les fonctionnaires de la cour, les officiers du palais, les généraux, les ministres, les conseillers, les courtisans avaient tenu à reposer. El les peintures de ces chapelles, les textes qui les accompagnent, nous ressuscitent leur personnalité lointaine, avec une précision telle, qu'il serait possible de reconstituer leur existence, au jour le jour."

(1) E.de Rougé, Monuments divers ; Maspero, Histoire des peuples de l'Orient.
Source : Gallica

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