vendredi 7 mai 2010

L'"adorable harmonie de ces monuments avec le cadre qui les entoure" (Mag Dalah - XIXe s. - à propos des pyramides de Guizeh)

Nouvelle séquence émotion dans notre parcours des écrits consacrés aux merveilles du plateau de Guizeh...
Faisant une halte nocturne au pied des pyramides et du Sphinx, au cours de son Hiver en Orient (titre de son ouvrage publié en 1892), la voyageuse Mag Dalah prend quelques précautions oratoires avant de livrer ses impressions : "Aucune description ne peut faire concevoir leur masse énorme" (à propos des pyramides), "Aucun mot ne saurait décrire le ravissement inexprimable où me jetait ce spectacle". Puis les mots naissent sous sa plume, poétiques à souhait, décrivant le rêve devenu réalité : dans leur imposante majesté, les pyramides sont différentes de ce qu'on avait imaginé et de l'image que l'on s'en faisait.
Aucun commentaire d'ordre technique dans les propos de Mag Dalah : elle se contente de regarder, d'observer, d'admirer, sans chercher à la limite à comprendre. À ses yeux, le sublime se suffit à lui-même. Pourquoi tenter de le disséquer ?
Un tel épanchement du sentiment esthétique serait-il un rappel ? En plus d'être un amas de tant de mètres cubes de blocs de pierre, appareillés avec un savoir-faire qui n'en finit pas de titiller notre légitime curiosité, les pyramides sont d'abord belles, d'une beauté qui elle aussi défie le temps.
Illustration extraire de l'ouvrage de Mag Dalah
"La mosquée Méhémet- Ali est entourée d'une terrasse d'où l'on découvre une vue splendide, sur le Caire d'abord, puis sur le Nil et ses bords verdoyants, sur les Pyramides et le désert, dont les tons fauves vont se perdant à l'horizon, dans une brume bleue, légère, transparente, pleine de lumière vibrante et qui se fond avec le ciel.
Les Pyramides ! oui, les Pyramides, qui, vues du Caire, font, malgré la distance, une impression colossale. Nous sommes allées les voir dès le soir du premier jour ; on nous avait beaucoup engagées à profiter pour cela du clair de lune, et il fallait nous presser, la lune étant déjà décroissante. Il y a, je crois, du Caire aux Pyramides, huit kilomètres d'une bonne route ombragée, de grands arbres, et qui est malheureusement tout à fait rectiligne, de sorte qu'on ne voit guère les Pyramides qu'en y arrivant.
À vrai dire, il n'y a aucune raison de faire des circuits, dans un pays aussi plat que l'Égypte, et, la ligne droite étant le plus court chemin, on va tout naturellement droit au but.
Nous étions parties du Caire vers cinq heures ; mais, ne devant revenir qu'à la nuit, M... avait jugé prudent de se faire accompagner d'un cawas (1).
Nous étions un peu émues à la pensée de voir les Pyramides. En arrivant au pied de la colline, qui leur sert de piédestal, nous avons poussé un cri : elles étaient là, telles que les gravures et les photographies nous les avaient fait connaître dès l'enfance, et cependant si différentes de ce que nous avions imaginé !  

Jamais je n'oublierai l'impression causée par la vue de ces colosses ; c'est quelque chose d'entièrement nouveau, incomparable, inattendu, à quoi rien ne vous avait préparé. L'œil est bien familiarisé d'avance avec leur forme ; mais aucune description ne peut faire concevoir leur masse énorme, surtout rien ne fait pressentir l'impression d'adorable harmonie de ces monuments avec le cadre qui les entoure. Leur extrême simplicité, leur masse prodigieuse, sont précisément ce qu'il fallait en ce lieu, sur la limite du désert, en face de cette immense plaine verdoyante du Delta. Leur couleur est admirable ; c'est une teinte ambrée, chaude, transparente ; on les dirait éclairées par une flamme intérieure, comme si, depuis tant de siècles qu'il les brûle de sa lumière, le soleil avait laissé dans ces pierres quelques-uns de ses rayons.
Cela est merveilleux au point de vue artistique ; mais, au premier abord, on est surtout impressionné par la pensée de l'antiquité de ces premiers témoignages de la force et du néant de l'homme. Depuis six mille ans, les générations ont passé comme un torrent aux pieds de ces colosses impassibles ; nous-mêmes, nous sommes à peine une goutte d'eau dans ce fleuve qui continuera de couler devant les Pyramides immuables. Là encore, bien plus qu'à Alexandrie, j'ai eu le sentiment des temps écoulés, j'en suis demeurée comme écrasée.
Laissant notre voiture près du pavillon que le khédive Ismaïl fit construire en 1869 pour recevoir l'impératrice Eugénie, quand elle vint inaugurer le canal de Suez et visiter l'Égypte, nous avons été à pied voir le Sphinx, accroupi à deux cents mètres des Pyramides, dont il semble être le gardien.
Le Sphinx vient d'être débarrassé de son linceul de sable ; il n'y a pas gagné : les pattes, presque entièrement reconstruites par les Romains, sont disproportionnées avec le reste du corps. Si le pittoresque a pâti de ce déblaiement, la science y a gagné la découverte d'une grande stèle, érigée par le roi Chéops pour témoigner qu'il a réparé le Sphinx et le temple de granit qui l'avoisine, en même temps qu'il faisait bâtir sa pyramide. Ainsi le Sphinx était déjà vieux lorsqu'on bâtissait les Pyramides : ne sentez-vous pas une sorte de vertige à regarder dans ces abîmes du passé ?
Nous nous sommes assises sur le sable encore tiède, de manière à embrasser d'un coup d'œil l'étonnant spectacle qui s'offrait à nous. Nous sommes restées là longtemps, admirant, cherchant à comprendre, et n'osant parler.
Si j'avais été Égyptienne, j'aurais adoré le Sphinx. Je crois qu'aucune image n'a jamais possédé à ce degré suprême la majesté calme, l'apparence de la vie, et surtout de la pensée. Il y a dans ce visage mutilé une beauté plus qu'humaine, inexplicable, mais frappante, dans ces yeux fixes un regard puissant et assuré comme celui d'un dieu. Sa bouche semble sourire et prête à parler ; on dirait qu'il voit, qu'il écoute et comprend.
Son attitude exprime l'attente, mais aussi une grande fermeté. Il semble personnifier et réunir en une seule toutes les questions qui se posent à la pauvre créature humaine dès qu'elle est jetée sur cette terre, pour y vivre sans savoir comment, en marchant à l'aveugle vers un but caché. Toutes ces questions, le Sphinx les pose, mais comme un être surhumain interrogeant des pygmées, sur des choses qu'ils ignorent et que lui connaît. Il sourit de pitié à notre misère ; son regard est doux pourtant.
Pendant deux heures nous avons suivi des yeux la lutte du jour avec la nuit, les teintes chaudes du coucher du soleil devenant plus fondues et d'un beau ton violet, à mesure que la pourpre et l'or dont l'horizon était incendié s'éteignaient par degrés. Les Pyramides allongeaient sur la plaine leur ombre colossale, comme l'aiguille d'un gigantesque cadran solaire. Le soleil ayant disparu, les Pyramides seules demeurèrent baignées dans une lumière rose qui, diminuant par leur base, ne fut bientôt plus qu'une lueur à leur pointe et s'évanouit. Alors la nuit devint très obscure; on ne voyait plus que des masses très vagues. Le cawas et quelques Bédouins assis en rond, à une petite distance, causaient à voix basse en fumant : nous voyions seulement l'étincelle de leurs cigarettes. Des chiens arabes hurlaient dans le lointain, quelques cloches du Caire se faisaient entendre malgré l'éloignement, un vent léger comme une caresse apportait des bouffées de parfums affaiblis.
Aucun mot ne saurait décrire le ravissement inexprimable où me jetait ce spectacle. Un monde de pensées traversa mon esprit pendant ces heures inoubliables ; elles se pressaient confuses, variées à l'infini, fugitives comme ce qu'on voit en rêve.
Enfin le ciel commença de s'éclairer à l'orient, la clarté grandit avec rapidité, et tout à coup un rayon bleuâtre, perçant l'ombre comme une flèche, vint se poser au sommet de la plus grande des Pyramides : la lune était levée. Bientôt le paysage entier se trouva inondé d'une lumière froide qui ajoutait à l'étrangeté du site. Les mystérieux édifices de l'antique Égypte semblaient plus énormes, le vague de leurs contours ajoutant à leur masse. Le Sphinx parut frissonner ; les ombres dures, qu'on observe toujours au clair de la lune, donnaient à cette grande figure un relief plus accusé, faisaient paraître ses yeux encore plus vivants.
Nous étions seules sous la garde des Arabes, la terre dormait calme, comme reposée dans cette fraîcheur ; le Nil et les canaux brillaient ainsi que des rubans d'argent. Nous serions volontiers restées là toute la nuit.
"
(1) policier
source : Gallica

2 commentaires:

Keith Payne/Shemsu Sesen a dit…

Une histoire magnifiquement racontée. Merci, Marc!

Marc Chartier a dit…

Merci Keith pour tes encouragements. Bravo surtout à l'auteur du texte : Mag Dalah.
Amicalement