vendredi 14 mai 2010

Les pyramides "présentent l'enveloppe immense d'un noyau relativement imperceptible : une momie" (Charles Taglioni – XXe s.)

Qui était Charles Taglioni, l'auteur du texte reproduit ci-dessous, extrait de Deux mois en Égypte : journal d'un invité du khédive, 1870 ? Assurément quelqu'un de la jet-set, si ce n'est qu'à son époque, les "jets" n'existaient pas encore. En effet, avoir droit à une invitation personnelle du khédive pour découvrir l'Égypte en voguant sur les eaux du Nil, voilà qui ne s'invente pas et qui est révélateur ! Mais je n'ai trouvé aucune information précise sur ce touriste de luxe, hormis le fait que l'ouvrage auquel est emprunté l'extrait en question est sa première (sa seule ?) publication.
"Ni savant, ni homme de lettres", pour reprendre sa propre expression, Charles Taglioni n'en est pas moins un voyageur curieux, sans doute attentif aux explications et commentaires du guide de la croisière. Quoi qu'il en soit de l'approximation de certaines observations, l'analyse de l'évolution de l'architecture funéraire des anciens Égyptiens donne à ce texte un réel intérêt.

Photo Marc Chartier

"Les pyramides sont des tombeaux massifs pleins, sans fenêtre, sans portes ou ouvertures extérieures. Elles présentent l'enveloppe immense d'un noyau relativement imperceptible : une momie.
Les anciens Égyptiens accordaient à leurs morts un tel respect que bientôt ils le transformèrent en culte. Ce culte ayant pour dogme fondamental la croyance à une existence future personnelle après la mort, sous la forme de métempsycose, ne leur permettait pas de confier le corps inanimé d'un des leurs au sable mouvant du désert comme le font encore les Arabes de nos jours.
La vallée du Nil aurait été tout aussi défavorable à l'inhumation des corps des défunts, car le sol de cette contrée, exposé aux inondations annuelles, aurait accéléré la décomposition au lieu de l'arrêter. Il faut chercher dans cette raison le véritable motif pour lequel il ne restait aux anciens Égyptiens d'asile sûr pour conserver leurs morts que de creuser des tombeaux dans les rochers du désert. Dans un vaste hémicycle, interrompu par des intervalles plus ou moins longs, les sépulcres des anciens Pharaons s'étendent depuis les premiers versants de la chaîne libyque jusqu'à l'intérieur du Delta, dans cette péninsule fertile, le Fayoum, qui forme une sorte d'oasis entre l'Égypte et le désert.

Les pyramides de Dachour et de Gizeh, les plus anciennes de toutes, ont seules conservé en général leurs formes originales. Là, les mains destructives de l'homme sont restées impuissantes, en face de ces monuments gigantesques, et ont à peine pu violer la couverture extérieure.
Dans les temps primitifs, le sarcophage semble avoir été la seule forme dont on se servait pour les tombeaux isolés, et il ne paraît pas impossible que la pyramide même ne soit que le développement de cette forme originale. Sans nul doute, le tombeau colossal de Dachour, appelé encore aujourd'hui Mustabat-el-Pharaoun, appartient à un roi. On chercherait en vain dans ces sarcophages gigantesques des chambres accessibles au-dessus du sol, de même que dans les pyramides, qui y ont succédé. C'est probablement l'adoption de cette chambre qui marque l'introduction d'un arrangement plus systématique dans l'architecture sépulcrale des Égyptiens. En général, on trouve à cette époque deux espèces de sépulcres : ceux qu'on a érigés sur le sol aplani du désert, de blocs de pierre entassés en forme de colline, et ceux qu'on a creusés dans les côtés escarpés des rochers.
Toujours cependant la construction fait reconnaître le même principe fondamental. Les tombeaux du premier ordre, régulièrement rangés comme ceux de Gizeh, se groupent autour des pyramides de leurs divers souverains. Pour la plupart, ils renferment une petite chambre au rez-de-chaussée, au-dessus de l'endroit où le corps avait été déposé. Dédiée au culte du défunt, cette chambre était ornée d'inscriptions et de figures allégoriques, et remplie d'offrandes que les survivants venaient offrir à la mémoire de leur ami décédé.
Au travers de cette masse de pierre, on descend dans l'intérieur du rocher par une galerie de 10 à 15 mètres de profondeur, au bout de laquelle se trouve une autre chambre grossièrement travaillée  et qui plus souvent est entièrement dépourvue d'inscriptions. Elle était destinée à recevoir le corps. Dans les tombeaux pratiqués dans le rocher, ce puits ou galerie se trouve immédiatement au dedans de la grande chambre du rez-de-chaussée, rarement en arrière. Les changements que le progrès des siècles avait introduits, tant dans les relations des familles que dans les rites funéraires, déterminèrent les générations suivantes à augmenter le nombre des chambres, et même à construire des salles plus étendues, soutenues par des piliers, et destinées à recevoir des assemblées nombreuses. Sous les sixième et septième dynasties, on voit cet arrangement passer en usage, et même les petites chambres, divisées par des parois horizontales, deviennent le lieu où l'on dépose les momies. Les tombeaux, taillés dans le roc, ne laissent pas non plus d'étendre leurs dimensions, et un examen attentif de ces monuments nous fait reconnaître un développement graduel dans leur construction. Ce qui donne à ces derniers édifices un intérêt spécial pour l'architecture des anciens Égyptiens, c'est qu'ils sont à peu près les seuls monuments de l'ancien empire dans lesquels nous trouvions des formes différentes de colonnes.
Les chambres destinées à recevoir les sarcophages sont, dans les anciennes pyramides, des caveaux ou entièrement ou à moitié creusés dans le sol naturel ; les parois du rocher sont revêtues de carreaux bien joints et soigneusement exécutés, le plafond est formé de pierres superposées en échelons – construction la plus primitive – ou ou carreaux en granit, inclinés les uns contre les autres ou placés horizontalement.
Les dimensions colossales de ces carreaux sont connues ; dans la grande pyramide de Chéops, il s'en trouve qui 7 mètres de longueur, 2 mètres d'épaisseur et à peu près 1 mètre de largeur, et dont le poids est au moins de 20.000 kilogrammes ; de sorte qu'on avait jugé nécessaire de construire un plafond sextuple, pour résister au poids de la pyramide reposant sur cette base. Dans l'arrangement de cette pyramide, il se trouve d'ailleurs un écart assez remarquable des principes traditionnels : c'est qu'on a installé des chambres pour recevoir le dépôt des sarcophages, dans la partie moyenne de l'édifice. Peut-être que les proportions colossales, que le Roi avait eues en vue, dès le commencement, pour la construction de son monument funéraire, lui firent venir l'idée d'ajouter à la galerie descendant à la chambre souterraine une voie latérale qui conduirait en haut, et de laisser la première chambre inachevée.
L'architecture des pyramides varie selon les matériaux qu'on y a employés. Il y en a qui sont entièrement composées de blocs de pierre calcaire, d'autres ont un noyau de briques en vase du Nil, séchées au soleil, avec un revêtement de pierre, ou, enfin, c'est la pierre qui forme un noyau qu'on a enveloppé d'un double manteau ; l'un présente une maçonnerie intérieure de tuiles, l'autre une couverture extérieure de matériaux massifs."

Source : Gallica

1 commentaire:

Anonyme a dit…

L'auteur était conseiller aulique (ie de la cour) à l'ambassade de Prusse de Paris.
BEAJ