mercredi 30 septembre 2009

Pourquoi les pyramides égyptiennes ont-elles été construites sur la rive occidentale du Nil ? Le point de vue de l'architecte Daniel Ramée (XIXe s.)

Dans son Histoire générale de l'architecture, tome premier, 1860, l'architecte Daniel Ramée (1806-1887) développe abondamment sa théorie sur le symbolisme "profond et significatif" des pyramides. Si l'on manifeste quelque intérêt pour ces considérations, on pourra en prendre connaissance à partir du lien ci-dessous.
Je n'ai pour ma part retenu que les éléments descriptifs qui suivent. On notera en particulier l'interprétation que donne l'auteur des "ventilateurs" de la Chambre du Roi.




Illustration extraite de l'ouvrage de D.Ramée

La conception, et plus encore l'exécution d'œuvres architectoniques telles que les pyramides, laissent supposer qu'à cette époque l'Égypte était déjà en très grand progrès sur son état social primitif, lorsqu'elle n'était encore gouvernée que par des chefs de familles. Ses gigantesques constructions font encore supposer qu'elle possédait une population nombreuse, compacte, habituée aux travaux, durs et pénibles, et exercée dans l'industrie et les arts mécaniques. Les rois, de leur côté, devaient exercer un grand ascendant moral pour disposer ainsi de l'activité et des bras de leurs sujets. Ces pyramides indiquent aussi une grande expérience dans l'art de construire et une science de ses règles qui ne peuvent être acquises qu'à la suite d'une longue série d'années de pratique. Ce qui étonne surtout, c'est comment ces blocs immenses de pierre et de granit ont pu être transportés, posés et montés. Vers l'époque de la construction de ces pyramides, la puissance des rois d'Égypte s'étendait même au delà de la vallée du Nil ; les mines de cuivre de Ouady-Magara, dans la péninsule du Sinaï, étaient déjà exploitées : on y retrouve des hiéroglyphes du roi Choufou et un monument où il est représenté faisant décapiter des ennemis.
(...) Les pyramides sont des monuments très anciens, mais non primitifs, dans l'acception imparfaite donnée à ce mot : ils sont primitifs, dans le sens que l'Égypte n'en possède pas qui leur soient antérieurs. Il ne faut pas croire que ces immenses constructions ne manifestent rien de supérieur en fait d'art et de science : on s'aperçoit du contraire en les étudiant avec attention, et on voit facilement que leur conception, leur symbolisme, ainsi que leur exécution, supposent une civilisation ancienne et très avancée. Beaucoup d'égyptophiles ne font hommage qu'à la XVIIIe dynastie de la naissance réelle de l'art égyptien ; le mot de renaissance serait plus exact et plus vrai. Cette renaissance devait naturellement s'opérer après l'expulsion des Hyksos, de ces Sémites barbares, ennemis du travail, des sciences et des arts. Les hypogées de Météharra, de la VIe dynastie, et ceux de Beni-Hassan, de la XIIe, prouvent surabondamment, par leurs élégants piliers et leurs gracieuses colonnes à faisceau, qu'à ces époques reculées l'Architecture était déjà entrée dans un développement surprenant. Or, les pyramides, et surtout celles de Memphis, dans leur genre, prouvent de leur côté un développement tout aussi avancé dès leur édification.
Toutes les pyramides d'Égypte sont situées sur la rive gauche ou occidentale du Nil : il n'y en a pas une seule sur la rive opposée. Tous les obélisques égyptiens, au contraire, sont érigés, par couples, sur la rive droite ou orientale du fleuve ; on n'en trouve pas un seul de l'autre côté du Nil. La situation topographique de ces deux sortes de monuments n'est assurément pas fortuite ; elle est raisonnée, elle a un but. Nous partageons l'opinion que nous a exprimée M. Prisse : les obélisques sont consacrés au soleil, le représentant du principe actif, mâle ou générateur ; ils saluaient son lever sur la rive orientale du Nil. Les pyramides, de leur côté, représentaient le principe passif ou femelle : elles sont situées sur la rive occidentale du fleuve, où s'abaisse et se couche le soleil au déclin du jour, quand cessent ses rayons vivificateurs. Alors aussi la terre, cette grande et bonne mère, se repose pour puiser de nouvelles forces dans le sommeil qui enveloppe la nature pendant l'absence du soleil, le père. Les deux genres de monuments en question étaient donc destinés à représenter et à enseigner ce travail du soleil et de la terre, travail réel de la nature établi par Dieu, prouvé par la science des Égyptiens, et retrouvé, expliqué et démontré de nouveau par les découvertes de la science moderne, mais ignoré par les races sémitiques et par le moyen âge.

Le symbolisme des pyramides est profond et significatif ; il révèle la science des Égyptiens et son application à leur théologie qui les éleva au monothéisme le plus pur, le plus vrai et le plus ancien, et qui prouve en outre qu'ils étaient en possession de la connaissance de la synthèse de l'univers.
(...) Les occupations agricoles de la vallée du Nil avec les inondations annuelles du fleuve donnaient suffisamment de travaux à la population de l'Égypte pour ne pas faire supposer, comme on l'a souvent fait dans l'antiquité et de nos jours par ignorance ou naïveté, que les pyramides et les autres grands monuments de ce pays n'ont été édifiés uniquement que dans le but d'occuper au profit du despotisme une immense multitude de bras sans ouvrage, et de la distraire de préoccupations sociales. Les dimensions colossales et le nombre prodigieux des édifices égyptiens ne sont dus qu'à la grandeur de la conception théologique, au sentiment religieux, à la magnificence de l'ordre politique, et enfin au vaste génie de la nation égyptienne et de ses chefs. Sous un gouvernement vrai, honnête, où règnent l'harmonie et des lois à l'instar de celles du monde, le travail incessant pour le peuple est inutile ; chaque corps de métier y trouve l'exercice suffisant de son activité morale et matérielle. Alors aussi il est inutile que les gouvernants s'ingénient tous les jours à concevoir des travaux superflus et ruineux pour la nation, dans le seul but d'occuper des multitudes d'ouvriers, pour les empêcher de réfléchir aux causes de leur misère ou de leur détresse, et aux moyens d'y remédier. L'antiquité ne connaissait ni cet état-là, ni ces moyens d'expédient.
(...) si les sommets des obélisques étaient dorés et surmontés d'une sphère également dorée, représentant Amon, le principe des quatre éléments, il n'en était point ainsi du sommet des pyramides. On sait positivement par quelques monuments égyptiens de peinture, que le sommet des pyramides est figuré en noir. Ce sommet noir est l'image la plus fidèle de la théorie de la création telle qu'elle existait chez les Égyptiens : ils se figuraient l'être primordial comme étant une réunion obscure des quatre éléments qui se séparèrent lors de la création. Dans le dialogue d'Isis avec Horus, il est dit littéralement ce qui suit de la création : "Il s'opéra une séparation du sein de l'union qui était encore dans les ténèbres."
Le revêtement était poli, luisant, ce qui empêchait le sable de s'y fixer, et ensuite ce poli donnait de loin, et de tous côtés, un brillant excessif à la pyramide, qui la faisait distinguer à grande distance, comme il convenait à un monument du culte.
(...) Il y a dans la grande pyramide de Gizeh deux ventilateurs qui, de la chambre dite du Roi, aboutissent à l'extérieur : l'un au nord, a 70m91 de longueur ; l'autre au midi, de 53m10 de longueur. Ils ont environ 22 centimètres carrés, et leur issue extérieure est à une hauteur inclinée ou oblique de 108m85 de la base de l'édifice. La naissance intérieure de ces ventilateurs est à 91 centimètres au-dessus du sol de la salle du Roi. Est-il croyable que ces ventilateurs n'étaient destinés qu'à procurer de l'air aux momies de rois déposées dans la salle en question ? Ce qui est plus probable et beaucoup plus certain, c'est que ces ventilateurs avaient pour but de rendre cette salle temporairement habitable aux prêtres et aux savants qui venaient, à certaines époques, y faire des cérémonies et des expériences se rapportant au but de la pyramide, qui était un temple à la terre et le dépôt officiel de tous les étalons des mesures astronomiques et itinéraires du pays.

mardi 29 septembre 2009

“On ne peut comprendre comment il a été possible de monter si haut des pierres aussi grandes” (Louis Moréri - XVIIe s.- à propos des pyramides de Guizeh)



Louis Moréri
 illustration de De Troyes - gravure de Gérard Edelinck (Wikimédia commons)

Louis Moréri (1643-1680) était docteur en théologie. Le fruit de son érudition fut Le Grand dictionnaire historique, ou le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, qui contient en abrégé l’histoire fabuleuse des dieux et des héros de l’Antiquité païenne, dont est extrait le texte ci-dessous. Initialement publié en un seul volume, cet ouvrage fit l’objet de nombreuses rééditions, dont la dernière (1759) en dix volumes.
À noter, dans ce texte, les observations de l’auteur sur l’”encoche” dont il a été plusieurs fois question dans ce blog et qui est appelée ici “brèche ou petite chambre de quelques pieds de profondeur”. Louis Moréri lui attribue une fonction probable de support pour les machines utilisées pour “tirer” les matériaux de construction.
Deuxième point plus particulièrement notable : la mention d’une “autre chambre”, non pas en dessous, ni au-dessus (comme une chambre “de décharge”), mais “à côté” de la Chambre du Roi, au “plus haut endroit où l’on puisse aller au-dedans de la pyramide”. De quelle pièce s’agit-il ? L’auteur a-t-il commis ici une erreur dans la configuration de l’espace intérieur de la Grande Pyramide ?
Dans la mesure où, quelles que soient les époques, une encyclopédie ou un (grand) dictionnaire est, peu ou prou, le reflet des connaissances généralement admises au moment de sa publication, on peut logiquement se demander à quelle(s) source(s) Louis Moréri a puisé ses informations. Celles-ci - est-il besoin de le préciser ? - ne sont pas anodines et mériteraient un meilleur éclairage. Merci par avance aux égyptologues aguerris qui pourront guider notre réflexion.



“Pyramides : superbes monuments de l’antiquité, élevés par les rois d'Ėgypte. Elles sont à deux milles du Caire, et on commence à les voir dès qu'on est sorti de la petite ville de Dezize, qui en est à six milles. Ce qui les fait paraître de si loin, c'est qu'elles sont situées sur un terrain pierreux et infertile, qui est beaucoup plus élevé que la plaine. L'on ne peut voir sans étonnement ces masses énormes, que l’on n'admire pas tant pour la dépense incroyable qu'il a fallu faire pour achever un bâtiment si prodigieux, que parce qu'on ne peut comprendre comment il a été possible de monter si haut des pierres aussi grandes que celles que l'on y voit, dans le temps où la plupart des inventions mécaniques étaient inconnues.
Il y a trois grosses pyramides distantes les unes des autres d'environ deux cents pas, mais l'on ne saurait entrer que dans la plus grande, qui est du côté du nord. Elle est d'une élévation si prodigieuse qu'on dit qu'elle a 520 pieds de hauteur, et de largeur 682 en carré. Quelques-uns tiennent qu'elle fut bâtie il y a plus de 3000 ans, par un roi d'Ėgypte appelé Cophtus, par d'autres Cheospes, ou Chemnis, et disent que cette dépense lui fut inutile parce qu'ayant opprimé le peuple, par la longue fatigue de ce bâtiment, on le menaça de brûler son corps après sa mort ; ce qui l’empêcha d'y choisir sa sépulture et l'obligea de commander qu'on l’enterrât dans un autre lieu secret.
Plusieurs ne savent d'où on a pu tirer ces grosses pierres, et en si grande quantité, parce qu'on ne voit que du sable aux environs ; mais ils n'ont pas pris garde que sous ce sable, il y a de la roche vive qui fournissait ces pierres, outre qu'il y a plusieurs montagnes fort peu éloignées, où la pierre ne manque pas. Quelques-uns disent aussi qu'on en amenait de Saïd, c'est-à-dire de la haute Ėgypte, sur le Nil.
On dit que ce prince employa pendant vingt-trois années trois cent soixante mille ouvriers à ce travail.
Pline, qui en parle, ajoute qu'il y fut dépensé dix-huit cents talents seulement en raves et en oignons, les anciens Ėgyptiens étant grands mangeurs de raves et de légumes.
Plusieurs croient que ces pyramides étaient autrefois plus élevées sur terre qu'elles ne le sont présentement, et que le sable a caché une partie de leur base. Cela pourrait être, puisque le vent de tramontane soufflant de ce côté-là avec plus de violence qu'aucun autre vent, il y a plus porté de sable que n'ont fait les autres vents aux autres côtés.
L'ouverture de la grande pyramide où l'on peut entrer est un trou presque carré d'un peu plus de trois pieds de haut. II est relevé du reste du terrain, et l’on y monte sur des sables que le vent jette contre, et qui le bouchent souvent ; en sorte qu'on est obligé de le faire ouvrir. On dit qu'autrefois, il y avait auprès de l’entrée une grosse pierre, qu'on avait taillée exprès pour boucher cette ouverture, lorsque le corps devait être mis dedans. Cette pierre la fermait si juste qu'on n'aurait pu reconnaître qu'on l'eût ajoutée ; mais un bacha la fit enlever, quelque grande qu'elle fût, afin qu'on ne pût fermer cette pyramide.
Sa forme est carrée, et en sortant de terre elle a onze cent soixante pas, ou cinq cent quatre-vingts toises de circuit. Toutes les pierres qui la composent ont trois pieds de haut et cinq ou six de longueur, et les côtés qui paraissent en dehors sont tous droits, sans être taillés en talus : chaque rang se retire en dedans de neuf ou dix pouces, afin de venir se terminer en pointe à la cime ; et c'est sur ces avances que l'on grimpe pour aller jusqu'au sommet.
Vers le milieu il y a à l'un des coins des pierres qui manquent, et qui font une brèche ou petite chambre de quelques pieds de profondeur. Elle ne perce pourtant point jusqu'au dedans : on ne sait si les pierres en sont tombées, ou si elles n’y ont jamais été mises. Il y a grande apparence qu'on se servait de cet endroit pour assurer les machines qui tiraient les matériaux en haut. C'est encore une raison qui a obligé de bâtir la pyramide avec des degrés à chaque rang, puisque si les pierres eussent été taillées en talus, et posées l'une sur l'autre sans qu'il y fût demeuré aucun rebord, il aurait été absolument impossible de conduire jusqu'à son sommet les lourdes masses qu'on y a portées. On se repose ordinairement dans cette brèche, le travail étant grand à s'élancer ainsi trois pieds chaque fois, pour monter jusqu'au faîte.
Il y a environ deux cent huit degrés formés par le rebord de ces grosses pierres, dont l’épaisseur fait la hauteur de l'un à l'autre. Ce qui semble être pointu d'en-bas a quinze ou seize pieds de carré, et fait une plate-forme qui peut contenir quarante personnes. On a remarqué qu'un homme bien fort étant sur cette plate-forme ne pouvait jeter une pierre au-delà de la pyramide, mais seulement sur le douzième degré, ou un peu plus bas ; mais il n'est pas vrai qu'on ne puisse tirer une flèche plus loin que la pyramide ; car il est certain qu'une flèche tirée d'un bon bras passera facilement trois cent quarante et un pieds, qui font la largeur de la moitié de la pyramide. Ceux qui y montent découvrent de-là une partie de l'Ėgypte, et le désert sablonneux qui s'étend dans le pays de Barca, et ceux de la Thébaïde de l'autre côté. Le Caire ne paraît presque pas éloigné de ce lieu, quoiqu'il en soit à neuf milles.
On entre aussi dans la même pyramide, et il faut se pourvoir de lumières pour cela. On passe la première entrée en se courbant, et l'on trouve comme une allée, qui va en descendant environ 80 pas. Elle est voûtée en dos d'âne, et apparemment toute entière dans l’épaisseur du mur, puisqu'on n'y voit rien qui ne soit solide de tous côtés. Cette allée a assez d'élévation et de largeur pour y pouvoir marcher, mais son pavé baisse encore bien plus droit qu'un glacis, sans avoir aucun degré, et la pierre n'a que de légères piqûres, de pas en pas, pour retenir les talons ; de sorte que pour s'empêcher de tomber, on est obligé de se tenir avec les mains aux deux côtés du mur. Les pierres sont si bien unies ensemble qu'à peine peut-on apercevoir les joints. Au bout de cette allée, on trouve un passage qui n'a d'ouverture que ce qu'il en faut pour laisser passer un homme. Il est ordinairement rempli de sable, qui n'est pas sitôt poussé par le vent dans la première ouverture qu'il suit le penchant de la pierre, et se vient tout rassembler en ce lieu-là. Lorsqu'on a ôté ce sable et qu'on a passé ce trou, en se traînant huit ou dix pas sur le ventre, on voit une voûte à la main droite qui semble descendre à côté de la pyramide. On trouve aussi un grand vide, avec un puits d'une grande profondeur. Ce puits va en bas par une ligne perpendiculaire à l’horizon, qui ne laisse pas de biaiser un peu ; et quand ceux qui y descendent sont environ à soixante-sept pieds, comptant de haut en bas, ils trouvent une fenêtre carrée qui entre dans une petite grotte creusée dans la montagne, qui en cet endroit n'est pas de pierre vive : ce n'est qu'une espèce de gravier fortement attaché l'un contre l'autre. Cette grotte s'étend en long, de l’orient à l’occident ; et de-là à quinze pieds, en continuant de descendre en bas, est une coulisse fort penchante, et entaillée dans le roc. Elle approche presque de la ligne perpendiculaire, et est large environ de deux pieds et un tiers, et haute de deux pieds et demi. Elle descend cent vingt-trois pieds en bas, après quoi elle est remplie de sable et de fiente de chauves-souris. On croit que ce puits avait été fait pour y descendre les corps que l'on déposait dans les cavernes qui sont sous la pyramide.
Après qu'on est arrivé à ce grand vide où le puits est à la gauche, on est obligé de monter sur un rocher, dont la hauteur est de vingt-cinq ou trente pieds. Au-dessus est un espace long de dix ou douze pas ; et quand on l’a traversé, on monte par une ouverture qui n'est pas plus large que le passage où l'on est obligé de se traîner, mais qui a pourtant assez d'élévation pour y marcher, sans qu'on se baisse. Il n'y a point de degrés non plus qu'au reste : on y fait seulement des trous de chaque côté, qui sont de distance en distance. On y met les pieds en s'écartant un peu, et l'on s'appuie contre les murs, qui sont des pierres de taille fort polies, et jointes ensemble avec autant d'adresse que toutes les autres. Les niches vides que l'on y voit, de trois en trois pieds, et qui en ont un de largeur, et deux de hauteur, donnent lieu de croire qu'elles étaient autrefois remplies d'idoles. Ce passage est haut de quatre-vingts pas, et on n'y saurait monter sans beaucoup de peine.
On trouve au-dessus un peu d'espace de plain-pied, et ensuite une chambre qui a trente-deux pieds de long et seize de large. Sa hauteur est de dix-neuf pieds ; et au lieu de voûte, elle a un plancher ou lambris tout plat. II est composé de neuf pierres, dont les sept du milieu sont larges chacune de quatre pieds, et longues de seize. Les deux autres qui sont à l'un et à l'autre bout, ne paraissent larges que de deux pieds seulement : cela vient de ce que l'autre moitié de chacune est appuyée sur la muraille. Elles sont de la même longueur que les sept autres, et toutes les neuf traversent la largeur de cette chambre, ayant chacune un bout appuyé sur la muraille qui est de l'autre côté. Cette chambre, dont les murs sont fort unis, ne reçoit aucun jour ; et dans le bout qui est opposé à la porte, il y a un tombeau vide, fait tout d'une pièce. Il est long de sept pieds, et large de trois, et a trois pieds quatre pouces de hauteur, et cinq pouces d'épaisseur.
La pierre en est d'un gris tirant sur le rouge pâle, et à peu près semblable au porphyre. Quand on la frappe, elle rend un son clair, comme une cloche. Elle est fort belle, lorsqu'elle est polie, et d'ailleurs si dure que le marteau a peine à la rompre.
Il y a une autre chambre à côté de celle-ci, mais plus petite , et sans aucun sépulcre. C'est là le plus haut endroit où l'on puisse aller au-dedans de la pyramide, qui n'a pour toute ouverture que le passage d'en-bas, au-dessus duquel est une pierre en travers, qui a onze pieds de long et huit de large.
Vers cette entrée est un écho qui répète les paroles jusqu'à dix fois. Le défaut de jour dans toute la pyramide est cause qu'on y respire un air extrêmement étouffé. La flamme des flambeaux que l’on y porte paraît toute bleue, et l'on s'en fournit toujours d'un fort bon nombre, puisque s'ils venaient à s'éteindre lorsqu'on est monté bien haut, il serait absolument impossible d'en sortir.
Les deux autres pyramides ne sont ni si hautes, ni si grosses que la première. Elles n'ont aucune ouverture ; et quoiqu'elles soient aussi bâties par degrés, on n'y peut monter, à cause que le ciment dont  l'une et l'autre est enduite, n'est pas assez tombé. Elles paraissent d'en-bas tout-à-fait pointues dans leur sommet.
On attribue ces superbes monuments à celui des Pharaons qui fut englouti dans la mer Rouge. On prétend que les deux moindres étaient pour la reine sa femme, et pour la princesse sa fille, et que leurs corps y ayant été mis, on les a fermées ensuite, en sorte que l’on ne peut reconnaître de quel côté en était l’entrée. La grande était, dit-on, destinée pour ce monarque ; et comme il n'a pas eu besoin de tombeau, elle est toujours demeurée ouverte.
Devant chacune des trois pyramides, il paraît des restes de certains bâtiments carrés qui semblent avoir été des temples.
À quelques pas de la pyramide ouverte, on voit une idole que les Arabes appellent Abou-elhaoun, c'est-à-dire père de Colonne ; et Pline l'appelé Sphinx. C'est un buste taillé dans le roc vif, qui semble être de cinq pierres ajustées les unes sur les autres ; mais y regardant attentivement, on reconnaît que ce qui paraissait être les jointures des pierres ne sont que des veines de roc. Ce
buste représente un visage de femme, avec son sein ; mais il est d'une prodigieuse grandeur, ayant vingt-six pieds de haut. Et depuis son oreille jusqu'à son menton, il y a quinze pieds. Le haut de sa tête est ouvert ; et ce trou par où un homme peut entrer aisément va s'étrécissant en-dedans jusqu'au sein, où il finit. Les Païens adoraient cette idole, et la consultaient pour en recevoir des oracles au soleil levant. Ce qui fait présumer que celui qui voulait séduire le peuple par ses fausses prédictions montait la nuit avec une échelle sur la tête de ce Sphinx, et descendait dans le trou, d'où sa voix sortait dès que le soleil était levé. Les anciens Ėgyptiens
croyaient que le corps du roi Amasis était enfermé dedans ; d'autres disent que ce fut un roi d'Ėgypte qui fit tailler cette figure, en mémoire d'une certaine Rhodopé, Corinthienne, qu'il aimait fort.
II y a une autre pyramide à seize ou dix-sept milles du Caire, qu'on appelle la pyramide des momies, à cause qu'elle est proche du lieu où elles se trouvent. Elle est aussi grande que les deux moindres des trois dont il vient d'être parlé, mais bien plus rompue. Elle a cent quarante-huit degrés de grosses pierres pareilles à celles des autres, et il manque un espace à son sommet, qui semble n’avoir jamais été achevé. Son ouverture qui est du côté du nord, a trois pieds et demi de largeur, et quatre de hauteur. On descend au-dedans encore plus bas qu'à la grande pyramide, et il n'y a rien à observer qu'une salle au fond, dont le plancher est d'une élévation extraordinaire.”

Source : Gallica








lundi 28 septembre 2009

"Opération Khéops"

Illustration extraite des
Annales de l'Institut technique du Bâtiment et des Travaux Publics
Flash-back sur l'année 1986 : dans le cadre d'un mécénat technologique EDF, avec la collaboration technique de la Compagnie de Prospection Géophysique Française (CPGF), une prospection par application de la microgravimétrie a été entreprise pour analyser certaines parties de la structure interne de la pyramide de Khéops, sur la base d'anomalies architecturales détectées par les architectes Jean-Patrice Goidin et Gilles Dormion, impliquant l'éventuelle existence de cavités au voisinage des circulations internes de la pyramide.
Au programme :
- des mesures microgravimétriques dans la Chambre du Roi et ses chambres de décharge, la galerie d'accès à la Chambre de la Reine et les deux extrémités de la Grande Galerie (218 stations effectuées) ;
- un examen approfondi des chambres de décharge ;
- des microforages dans le couloir de la Chambre de la Reine.
Résultats communiqués :
- détermination d'une densité moyenne de la pyramide : elle est de l'ordre de 1,95 t/m³. Cette valeur étant majorée de 5 % pour tenir compte de l'effet de la vallée du Nil, la densité moyenne (granit compris) fut alors estimée à 2 t/m³. Compte tenu de la densité du calcaire local (2,06), du calcaire de Tourah (2,6) et d'éventuels remblais (1,8), l'hypothèse fut avancée d'une "pyramide homogène constituée essentiellement de calcaire local" ;
- repérage d'anomalies locales au sein de la pyramide, la gravimétrie permettant de localiser des anomalies de masse et non directement des cavités ;
- existence supposée d'anomalies de masse situées vers l'ouest de la galerie d'accès à la Chambre de la Reine, plutôt en dessous ; coïncidence observée de la partie droite de ces anomalies avec celles de structure observées par J.-P. Goidin et G. Dormion : à cet endroit ont été implantés trois microforages de contrôle. Les microforages ont été réalisés avec les caractéristiques suivantes : hauteur d'attaque à 30 cm environ au-dessus du plancher ; inclinaison verts le bas entre 30 et 40° sur l'horizontale ; longueur de "foration" entre 2,35 m et 2,65 m ; écartement des forages de 1,30 m.
Les principaux résultats ont été résumés comme suit par Yves Lemoine (*):
a) mise en évidence d'un premier bloc de calcaire très dur d'environ 2 coudées (2x53 cm) de large ;
b) au-delà, présence de 1 ou 2 blocs d'une coudée de large, en calcaire plus tendre, les joints étant en général très serrés ;
c) sur ces blocs et "avant" de déboucher dans le sable, les microsondages 1 et 3 ont mis en évidence du mortier ;
d) mise en évidence d'une importante couche de sable, d'une épaisseur variant entre 10 et 40 cm selon l'emplacement des sondages ;
e) au-delà du sable, la maçonnerie calcaire a été retrouvée sur les sondages 1 et 2. Pour le sondage 3, la longueur unitaire des tiges de 30 cm n'a pas permis d'aller au-delà d'une longueur totale de 2,55 m.

"En conclusion, affirme Yves Lemoine, les microforages, réalisés dans des conditions d'environnement très difficiles, ont confirmé l'existence d'une anomalie de masse appréciable dans la zone de coïncidence entre les microgravimétries et les anomalies de construction signalées par les architectes."


La "spirale" de Huy Duong Bui

La communication sur le bilan exact de ces découvertes est restée plutôt discrète. De même pour une autre batterie de mesures, effectuée au début de l'année 1987 et consacrée non plus à la recherche d'une hypothétique cavité, mais à la structure de la pyramide. "Vers la fin des années 80, raconte Huy Duong Bui, directeur de recherches au CNRS et membre de l'Académie des Sciences, mon directeur m’a confié un travail sur la pyramide de Khéops. La présence d’une cavité probable avait été pressentie par des architectes français. J’ai été chargé, en collaboration avec l’ex-CPGF (Compagnie de Prospection Géophysique Française) qui faisait des mesures de microgravité, de mener des études mathématiques et numériques afin de retrouver ces cavités pouvant abriter le tombeau du Pharaon. Devant les résultats négatifs de cette prospection, vous imaginez ma déception et celle de tous ceux qui comptaient sur les retombées médiatiques en cas de découverte… Puis j’ai eu l’idée de reconstituer la densité de la pyramide entière avec les mesures gravimétriques déjà prises et j’ai découvert avec la CPGF une sorte de spirale de déficit de densité, à l’intérieur de la pyramide !" (X-Info, avril 2008) 
Lorsqu'en 2002, lors d’une conférence à Paris, Henri et Jean-Pierre Houdin ont présenté leur théorie de construction de la Grande Pyramide "par l'intérieur", le lien était fait entre cette théorie et la "spirale" de Huy Duong Bui.

(*) lors d'une séance d'étude, le 23 octobre 1986, consacrée aux "Aspects techniques et physiques de l'opération Khéops" et relatée dans les Annales de l'Institut technique du Bâtiment et des Travaux Publics, n° 454, mai 1987, série Architecture et Urbanisme 72 (merci à Manuel Minguez pour m'avoir communiqué ce document)

dimanche 27 septembre 2009

Des "miracles réduits à leur juste valeur"

Carsten Niebuhr

Dans son Voyage en Arabie et en d'autres pays de l'Orient, Tome 1 (1780), l'explorateur et géographe danois Carsten Niebuhr (1733-1815) relate ces observations effectuées sur le site de Guizeh :

Parmi les antiquités de l'Égypte, les plus étonnantes sont sans doute les pyramides. Si l'œil n'est pas flatté par la vue de ces masses énormes, il en est au moins singulièrement frappé.
(...)
Arrivé au pied de ces masses prodigieuses, le voyageur est étonné et son imagination paraît s'exalter. C'est la raison, je crois, pourquoi on trouve au premier aspect les pyramides beaucoup plus hautes qu'elles ne le font en effet. Mon premier soin fut de les mesurer, et après l'avoir fait avec autant d'exactitude qu'il était possible, au milieu de la foule d'Arabes inquiets et ombrageux qui m'environnait, j'ai trouvé la hauteur de la plus grande et de la première de ces pyramides, de 440 pieds. Le résultat de mon opération me surprit, par sa différence avec les mesures de tant d'autres voyageurs ; de sorte que je me fis de la peine, pendant un temps, de publier la mienne.
(...) Ces masses énormes sont construites d'une pierre calcaire molle, de la même nature que le roc sur lequel elles sont assises. Il est donc à présumer que toutes les pierres de taille ont été prises sur le lieu même, et travaillées avec peu de peine et de dépense. C'est ainsi par un goût pour le merveilleux, ordinaire aux voyageurs, qu'on a parlé de l'énormité des frais et du travail que ces montagnes de pierre de taille doivent avoir coûté. Avec le secours de la physique et de l'histoire naturelle, les miracles de toute espèce se réduisent à leur juste valeur.
Pour augmenter la haute opinion que ces écrivains tâchaient d'inspirer de la magnificence de ces monuments, ils ont soutenu que les pyramides avaient été revêtues de marbre tout autour. Mais, malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir aucune trace, ni même aucun indice d'un tel revêtissement. À côté de la troisième pyramide, on trouve, il est vrai, des morceaux de granit parmi les décombres, mais ces pièces ne sont ni assez grandes ni assez nombreuses pour faire croire qu'une partie seulement de la pyramide ait pu en être couverte. Ces blocs ont servi peut-être d'ornements, et  ont contenu des inscriptions dont les pyramides elles-mêmes ne montrent aujourd'hui aucun vestige.
(...) Le fameux Sphinx s'enfonce de plus en plus dans le sable, et la plus grande partie de son corps est déja ensevelie. Il paraît entièrement taillé dans le roc sur lequel la pyramide est située: ce qui confirme ma conjecture touchant l'endroit d'où l'on a tiré les pierres pour bâtir les pyramides. J'ai mesuré le menton du Sphinx ; il a dix pieds six pouces de haut : le visage a près de dix-huit pieds de longueur.
La mémoire de ceux qui ont construit ces monuments monstrueux a péri il y a plusieurs milliers d'années : les pyramides se dégradent visiblement et périront à leur tour ; quoiqu'à juger de l'avenir par le passé, il s'écoulera encore plusieurs milliers d'années avant leur entière destruction.


Illustration extraite de Wikimedia commons (source : J. P. Trap: Berømte danske mænd og kvinder, 1868)