vendredi 15 janvier 2010

Les pyramides, des "montagnes factices" selon Nestor L'Hôte (XIXe s.)

Des Lettres écrites d'Égypte en 1838 et 1839, par l'égyptologue Nestor L'Hôte, dessinateur de Champollion, j'ai retenu les extraits ci-dessous pour les remarques et développements suivants :
- le nombre des "chambres de décharge" au-dessus de la Chambre du Roi, dans la pyramide de Khéops, doit être revu à la hausse ;
- il est "peu logique" de penser que les Égyptiens n'utilisaient pas encore les hiéroglyphes lorsqu'ils ont construit les pyramides ;
- la présence, sur les parois d'un mur de la pyramide de Mykérinos, de "rainures verticales et prismatiques" dont "on ignore le motif" ;
- l'existence de puits, à proximité de la Grande Pyramide, dont un "énorme puits quadrilatère", conduisant à des chambres sépulcrales ;
- la construction des pyramides résulte de l' "usage" qu'avaient les Égyptiens d'enterrer leurs morts dans la montagne : en région de plaine, ils construisaient des montagnes artificielles ;
- l'évolution de la forme pyramidale au cours des époques.
Ce texte est extrait des Lettres écrites d'Égypte en 1838 et 1839, contenant des observations sur divers monuments égyptiens nouvellement explorés et dessinés par Nestor L'Hôte, avec des remarques de M. Letronne, ouvrage édité en 1840.
Les illustrations sont de Nestor L'Hôte ; elles sont extraites de l'ouvrage.

En arrivant aux pyramides de Ghizé, mon premier soin a été de parcourir le sol qui les environne, pour reconnaître les fouilles récemment opérées par le colonel Wyse. Ces travaux ont porté sur différents points et produit quelques résultats qui nous seront bientôt et complètement connus, par la publication qui en est faite en Angleterre. Déjà M. Ch. Lenormant, dans son intéressante notice sur Mycérinus, avait fait connaître en France la curieuse découverte du nom de ce roi gravé sur son cercueil ; et on lit dans la même brochure une lettre du docteur Lepsius relative aux chambres et aux légendes de Chéops, trouvées dans la grande pyramide.
On croyait généralement, mais à tort, que ces chambres étaient, comme celle du sarcophage, construites dans les proportions ordinaires, tandis que leur peu d'élévation, la disposition des pierres de plafonds et l'état brut de la bâtisse dénotent, comme l'avait depuis longtemps observé M. Jomard et comme le confirme M. Lepsius, l'intention de l'architecte de soulager le plafond de la chambre du roi, en ménageant au-dessus, des vides propres à servir de décharge et à diminuer l'énorme pression de la masse supérieure. D'autres vides semblables existent probablement encore plus haut, car pour rendre complètement théorique l'intention de l'architecte de la pyramide, il faut admettre que la série des plafonds de décharge superposés les uns aux autres s'étend à une assez grande hauteur, et peut-être en se rétrécissant selon l'inclinaison générale des faces de l'édifice. Du reste, la seule disposition reconnue par les découvertes de MM. Caviglia et Wyse ajoute à l'idée que déjà, par d'autres observations, on devait se faire de l'expérience et du jugement qui ont présidé à ces énormes travaux.
Il eût donc été peu logique de croire qu'avec un art aussi avancé l'écriture ne fût pas encore en usage à la même époque. Le témoignage de divers auteurs déposait du contraire. Champollion l'avait déjà confirmé en lisant dans le tombeau d'Eïméï, voisin de la grande pyramide et construit seulement quelques années plus tard, le nom de Chéops, le fondateur de cette pyramide. Enfin, on a trouvé dans les nouvelles cavités mentionnées plus haut, sur les faces dégrossies des pierres, des inscriptions tracées en rouge et ayant servi de marque dans les carrières avant leur extraction. Au nombre de ces inscriptions reparaît le même cartouche de Souphis, le Chéops d'Hérodote, le Schôufôu des Égyptiens. Or, ces diverses circonstances, en confirmant à la fois la donnée historique et la vérité si longtemps contestée des lectures de Champollion le jeune, doivent lever les doutes que certains esprits auraient pu conserver sur l'usage parfaitement établi de l'écriture au temps de la construction des pyramides. Les observations de M. Ch. Lenormant n'ont pu qu'ajouter à l'évidence de ce fait, et si je le reprends à mon tour, c'est pour aller plus loin encore, en exprimant la conviction où je suis que l'écriture hiéroglyphique, telle que nous l'offrent les plus anciens et les plus beaux monuments de l'Égypte, était inventée, perfectionnée et définitivement établie à des époques de longtemps antérieures à celle des pyramides, même les plus anciennes, de Sakkarah et d'Abousir. Le vieux tombeau de la vallée de l'ouest, à Thèbes. dans lequel le système hiéroglyphique se montre à son état de perfection, daterait de la deuxième dynastie, si, comme je crois l'avoir reconnu, il appartient au roi Binothris ; autrement il pourrait remonter peut-être plus haut encore. Nous avons aussi le nom hiéroglyphique de Ménès, bien que le monument qui le fournit soit d'une date plus récente ; des faits de plus d'un genre doivent d'ailleurs servir de base à la conviction que je ne fais ici qu'énoncer. Mais, à ne considérer que le point extrême où remontent dans l'antiquité les témoignages d'une écriture et d'institutions complètement organisées, il est permis de croire que cette longue période, antérieure aux dynasties royales et que les traditions désignaient sous le nom de règne des dieux, a été celle où la caste des prêtres, dominant en Égypte, travaillait au développement intellectuel et social du pays. Ce qui me paraît hors de doute, enfin, c'est qu'à l'époque où le premier roi d'Égypte, Ménès, s'empara du trône, l'œuvre de la civilisation égyptienne était accomplie, et n'eut plus qu'à se soutenir à travers cette longue succession de dynasties et d'événements dont l'histoire et les monuments nous ont en partie conservé le souvenir.
Des déblais considérables ont été faits au pied de la grande pyramide, du côté de l'entrée, où l'on a mis à découvert les restes du dallage qui environnait ce monument. On a également déblayé à l'intérieur le couloir qui, partant de l'entrée du monument, se prolonge à une grande profondeur dans le rocher, où il aboutit à une chambre située sous la verticale de la chambre du roi.

Plusieurs des petites pyramides construites aux alentours de la grande ont aussi été rouvertes ; leur intérieur ne présente qu'un couloir incliné conduisant à la chambre funéraire. Leurs parois sont entièrement nues, et je n'ai vu que dans l'une d'elles un sarcophage. La cuve est en granit rouge, dépourvue de sculptures, mais remarquable par son exécution, la vivacité de ses arêtes, et par son système de clôture, analogue à celui des coffrets funéraires en bois qui se voient dans toutes les collections d'antiquités égyptiennes. Cette fermeture consiste en une rainure en biseau ménagée aux deux côtés supérieurs et en dedans du sarcophage. Le couvercle, introduit dans cette double rainure en manière de tiroir, était scellé par des boulons mobiles en métal, qui, une fois introduits, ne pouvaient plus être retirés. On dut briser le couvercle pour avoir la momie.
On aperçoit, au plafond de la même chambre, des restes d'inscriptions tracées en rouge, ainsi qu'un cartouche royal ; mais il m'a été impossible d'y rien reconnaître, tant l'écriture est effacée.
Enfin, dans la troisième pyramide, le Mycérinus , et dans l'espèce d'élargissement du couloir qui forme comme une antichambre ou vestibule en avant de la salle funéraire, j'ai remarqué, dans les parois latérales du mur, des rainures verticales, prismatiques, taillées en retraite et semblables à celles qu'on rencontre dans la plupart des monuments égyptiens des plus anciennes époques. On ignore le motif de ce genre de décoration, qui semble rappeler les travaux en bois de charpente ou de menuiserie dont l'usage en Égypte est en quelque sorte primitif. La plupart des vieux hypogées de Memphis et de l'Heptanomide, ceux de Thèbes, et enfin les vieilles constructions en briques crues de l'Assassif, présentent ce système de décoration tout à fait caractéristique.
Vers le sud et à peu de distance de la grande pyramide, on voit un énorme puits quadrilatère récemment déblayé par le colonel Wyse. Ce monument n'est pas moins curieux par sa disposition intérieure que par la difficulté et l'énormité des travaux qui l'ont produit. Il est entièrement creusé dans le rocher. Sa largeur est d'environ huit mètres en carré, sur une profondeur de vingt-cinq mètres au moins. Sur ses côtés sont d'autres puits conduisant à des chambres sépulcrales et ayant des ouvertures ménagées dans les parois du puits principal. Au fond de ce dernier est une lourde construction cintrée dont la forme, vue d'en haut, représente celle d'un énorme sarcophage. Après être descendu au fond du puits au moyen de longues échelles de corde, on pénètre à l'intérieur de la construction dont il s'agit par une ouverture pratiquée à l'une de ses extrémités. Une double construction en forme de voûte protège, en lui servant de décharge, une pierre, monolithe d'un poids considérable, au-dessous duquel se trouvait le sarcophage, non moins lourd, du personnage à qui le monument fut destiné. Que de précautions pour un cadavre ! Ceux qui violèrent le tombeau ne pouvant enlever le couvercle du sarcophage, le déplacèrent en le tirant à eux et parvinrent ainsi à extraire la momie, soit en entier, soit par morceaux. Le sarcophage est de basalte noir, en forme de momie, et porte une inscription hiéroglyphique donnant les noms et titres du défunt, qui était basilico-grammate ou scribe royal, et prêtre à Memphis. Sur le pourtour intérieur du puits, et à la hauteur d'environ deux mètres du sol, règne une inscription horizontale en une seule ligne renfermant le cartouche prénom de Psammétique.
(...) Puisque nous nous trouvons sur le terrain des pyramides, peut-être (...) ne trouverez-vous pas déplacées ici quelques observations sur l'origine de ces monuments si anciens, si gigantesques, si curieux à tous égards.
Je ne reprendrai pas l'énumération des tumulus, des constructions coniques, des nuragghes et autres monuments primitifs dont l'histoire se rattache par analogie à celle des pyramides. Le savant Zoéga, dans son ouvrage sur les obélisques, a pris la question d'origine d'aussi loin que possible, et explique, sous le point de vue général, l'invention des monuments de ce genre, par l'usage commun à tous les peuples anciens, de signaler par des tertres factices ou par des accumulations de pierres, les lieux remarquables par de grands souvenirs ou par des sépultures humaines. Chez les Égyptiens, la construction des pyramides résulte principalement de l'usage où ils étaient d'inhumer les morts dans des montagnes, hors des atteintes du fleuve. L'inhumation dans la montagne est une tradition qui se trouve textuellement consacrée dans le rituel funéraire, livre dont la composition remonte aux temps les plus reculés. La montagne d'occident désigne l'asile des morts, par une allégorie empruntée au mythe du soleil, d'après laquelle la vie était comparée au cours de cet astre, la mort à son déclin. L'empire des morts avait son siège dans l'hémisphère inférieur (in inferis), dont les portes étaient à l'occident.
Les Grecs, qui avaient reçu des Égyptiens cette tradition, l'ont consacrée dans leur propre mythologie. Mais chez les Égyptiens elle avait un caractère complet et tout local. La montagne de Thèbes à laquelle appartient en propre la désignation hiéroglyphique de Ptôou-en-Ement, était située à l'occident du fleuve et de la ville. C'est derrière elle que le soleil disparaît à son coucher ; c'est dans son sein qu'était déposée la dépouille des rois qui, de leur vivant comme après leur mort, étaient assimilés au Soleil, identifiés à ce dieu.
Ces souvenirs m'avaient surtout frappé à Thèbes, toutes les fois que, suivant les détours de la vallée qui conduit aux tombeaux des rois ou à la vallée de l'ouest, je voyais s'élever en pointe et dominer sur les autres sommets, le sommet colossal de la montagne ; de tous côtés il forme le point culminant et appelle les regards. De si loin qu'on la voie, en suivant la vallée de Biban-el-Molouk, cette montagne présente une masse pyramidale et échelonnée qui dut de tout temps frapper l'esprit observateur des Égyptiens ; pour eux, tout dans ces lieux devait avoir un caractère sacré et porter leur esprit vers ces idées de symbolisme qui leur étaient habituelles. Cette forme caractérise généralement toute la chaîne de montagnes qui borde de chaque côté la vallée du Nil ; partout la coupe transversale de ses sommets présente la même physionomie ; mais la montagne dont il est ici question rappelle surtout, et d'une manière si frappante, la forme élémentaire des pyramides, qu'il m'a semblé voir en elle le type naturel et originaire de ces monuments. N'est-il pas singulier que précisément la montagne qui domine cette vallée des tombeaux, la plus sainte, la plus antique, se trouve offrir dans ses contours le caractère le plus propre à rendre compte de la forme des pyramides les plus anciennes. La vallée de Biban el-Molouk dut être, dès la plus haute antiquité, avant même qu'il existât aucune pyramide, consacrée à la tombe des rois, et le vieux tombeau de la vallée de l'ouest serait à lui seul un témoignage de l'ancienneté des inhumations royales dans cette partie de la montagne ; sans parler de la nécropole de Thèbes, également située au pied de ce même sommet qui, de toutes parts, domine le séjour des morts.
D'après toutes ces considérations, il est naturel de penser que les rois qui vinrent établir leur séjour à Memphis, voulant, autant que possible, rappeler et perpétuer les usages de Thèbes la ville sacrée, l'antique siège des traditions, songèrent à élever au-dessus de leurs tombes des montagnes factices, là où la nature n'offrait que des collines, et donner à ces masses une forme dont la montagne de Thèbes leur offrait elle-même le type. Ainsi se trouvaient littéralement réalisées, à Memphis comme à Thèbes, ces paroles du rituel où le dieu des enfers dit au roi : Je t'ai accordé une demeure dans la montagne de l'occident.
On peut regarder comme le monument le plus ancien, le premier essai de ce genre, le rocher taillé de Meydoûn, situé à peu de distance du Nil et désigné par les modernes sous le nom de Aram-el-Kaddab, la fausse pyramide. C'est aussi le monument le plus méridional.

Les pyramides d'Abousir et de Sakkarah viennent ensuite.
Or, si l'on examine les diverses formes données aux pyramides et que, pour en suivre les modifications on remonte des plus récentes, qui sont celles de Ghizé, aux plus anciennes, celles de Sakkarah, d'Abousir, etc., on observera les gradations indiquées par les dessins que j'en donne, lesquelles procèdent, ce qui n'est pas moins digne de remarque, selon l'ordre à la fois chronologique et géographique propre à la vallée du Nil. c'est-à-dire, en partant du point le plus méridional et se dirigeant vers le nord. Cette marche représente aussi le déplacement successif de la ville de Memphis et son extension vers la partie septentrionale où s'élèvent, comme dernières limites, les pyramides simples et parfaites de Chéops, Chéphrenes et Mycerinus.

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