dimanche 2 janvier 2011

Une synthèse, à la fin du XIXe siècle, des travaux de fouilles effectués sur le site de Guizeh

De M. A. Matthey, on ne sait rien sinon qu’il était conférencier et archéologue... ce qui représente déjà une bonne référence. Au cours des “séances” qu’il donna à Genève et Lausanne, sans doute peu avant 1869, sur le thème des explorations modernes en Égypte, il résuma le résultat des fouilles opérées sur le sol égyptien par les Vyse, Caviglia, Belzoni et Mariette.
De ces leçons, mémorisées dans l’ouvrage Explorations modernes en Égypte - Huit séances données à Genève et à Lausanne, 1869, je n’ai pas repris, pour éviter des doublons avec ce qui a déjà été publié dans ce blog, le détail des découvertes réalisées par les égyptologues cités ci-dessus. J’ai simplement retenu quelques considérations plus générales ou conclusions où l’auteur se contente de s’abriter derrière l’autorité scientifique des découvreurs. Sage précaution...



“L'époque monumentale la plus ancienne de l'Égypte est celle des pyramides, ouvrage de la IVme dynastie ; trop d'éléments manquent encore à la science égyptologique actuelle, pour qu'il soit possible d'assigner une date certaine à la construction de ces œuvres immenses. Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui c'est que les savants les plus autorisés et en même temps les plus réservés, affirment qu'ils restent au-dessous de la vérité, en assignant aux grandes pyramides, une durée de 25 ou 30 siècles avant J.-C. (...)
Les pyramides sont des tombeaux, c'est un point aujourd'hui parfaitement établi. D'après les croyances égyptiennes, l'âme devait un jour rejoindre la momie et ressusciter le corps ; il fallait donc mettre à l'abri de toute profanation cette précieuse dépouille. Aussi la chambre du sarcophage ne fut rendue accessible que par des couloirs étroits, difficiles, obstrués par des pierres énormes ; et toutefois, en dépit de toutes ces précautions, ces tombes si bien cachées, furent violées et pillées par les Arabes ; on n'a retrouvé aucune trace des corps des rois Chéops et Chéphren.
On voit en face de la seconde pyramide une énorme tête saillir hors du sol : les Arabes l'appellent le père de la terreur. Cette tête appartient à un gigantesque Sphinx dont le corps est enseveli sous les sables. Ce colossal monument n'était qu'un rocher naturel, dont la forme générale rappelait vaguement celle d'un Sphinx ; les Égyptiens complétèrent l'œuvre de la nature, bouchèrent les vides, et, au moyen d'un revêtement de maçonnerie, composé de petites pierres, ils donnèrent à cet informe noyau une grandeur, une grâce vraiment étonnante. (...)
Qu'était, aux yeux des Égyptiens, cette statue colossale ? Grâce aux découvertes de M. Mariette, on peut aujourd'hui répondre à cette question. Les sculptures et les inscriptions attestent que le Sphinx était un dieu. M. Mariette retrouva son nom Hor-emKhu, c'est-à-dire Horus à l'horizon ; il est facile d'identifier ce nom avec celui d'Armachis qui se lit sur une des inscriptions grecques dans le temple ; le colosse était donc l'image du soleil personnifiée sous la forme d'un Sphinx.
De tous les monuments de l'antiquité, le grand Sphinx, malgré les mutilations qu'il a subies, est peut-être celui qui a le plus généralement excité l'admiration. Quelques voyageurs, tout en admirant la tête, ont cru y reconnaître un caractère africain, cette erreur est due à la mutilation d'une partie du nez.


Photo Marc Chartier

Cette tête est un chef-d'œuvre ; son regard contemplatif, la douce expression de sa bouche, modelée avec une finesse d'exécution étonnante, la simplicité des diverses parties, donnent à l'ensemble une grandeur saisissante. (...)
M. Ampère prend le grand Sphinx pour un portrait colossal du roi Toutmès IV (XVIIIme dynastie) ; c'est une erreur : le Sphinx était un animal imaginaire, composé d'un corps de lion et d'une tête d'homme ; c'était suivant les Grecs le symbole de la force unie à l'intelligence.
Mais cette explication ne donne pas le sens vrai du symbole. Ce qui est certain, d'après M. Mariette, c'est que le Sphinx représente toujours, sous la forme d'un lion androcéphale (corps de lion et tête d'homme) le roi qui l'a fait exécuter. On connaît, nous dit le même archéologue, une seule exception à cette règle: c'est le grand Sphinx des pyramides. Qu'originairement cette statue ait représenté le roi Chéphren (IVme dynastie), son constructeur, c'est ce qui est possible ; mais sous la XVlIIme dynastie, elle est l'image d'Armachis (une des formes du dieu Soleil). M. Mariette a trouvé dans le sable, près du monument, deux fragments d'un proscynème (acte d'adoration) adressé au Sphinx. Il y est représenté sur un autel, et la tête ornée d'un large disque solaire. Or, il existe sur la tête du colosse des traces d'usure, semblables à celles que ferait le frottement d'une corde ; cet indice suffit à M. Mariette pour comprendre l'usage de ce trou, profond de plus d'un mètre, qui se voit sur le sommet de la tête. Chaque année, à certaines fêtes, les décorateurs officiels hissaient sur la tête du Sphinx un disque à ailes et le fixaient dans le trou en question. (...)
Dans une des chambres de cet édifice, M. Mariette retira d'un puits, qui devait servir aux ablutions sacrées, neuf statues en brèche verte, qui y furent probablement précipitées dans un jour de révolution. De ces neuf statues, sept sont mutilées, les deux autres sont dans un état parfait de conservation ; elles représentent un roi assis dans la pose traditionnelle ; la tête est ombragée de l'épervier aux ailes déployées ; deux lions debout forment les bras du fauteuil. Quelle fut la joie de M. Mariette quand il déchiffra le cartouche royal gravé sur le socle de ces statues et qu'il lut le nom de Chafra, le fondateur de la seconde pyramide ! (...)
L'architecture de cette époque produit les pyramides, c'est-à-dire des merveilles.
Quand on considère la conception grandiose des plans, l'énormité des blocs de granit, amenés des extrémités de l'Égypte, la coupe des pierres si précise et si savante, l'excellence étonnante de l'appareillage de ces masses gigantesques, et l'exacte orientation des faces pyramidales, on se demande comment dans une si haute antiquité se trouve un avancement si parfait dans l'art de construire, et l'on est forcé de reconnaître que de longues générations ont dû s'écouler avant l'époque qui a vu s'élever les pyramides. (...)
Messieurs, j'insiste sur ces découvertes, elles méritent toute notre attention ; quand on creuse dans le sol des pyramides, on touche pour ainsi dire aux couches géologiques de l'histoire de l'humanité. Eh bien ! loin de trouver un état de barbarie on découvre, non sans surprise, une civilisation et un développement des arts qu'on était bien loin de soupçonner.”

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