mardi 10 novembre 2009

"Comment les modernes décideraient-ils une question qui n'a pas été résolue par les anciens ?" (Malte-Brun XIXe s.)


Conrad Malte-Brun (Wikimedia commons)

Du géographe français Conrad Malte-Brun (1775-1826), dans son ouvrage Description de toutes les parties du monde, sur un plan nouveau, d'après les grandes divisions naturelles du monde, tome second, 1810 :

En traversant le Nil, on arrive dans la ville de Ghizèh, agréablement ombragée de dattiers, de sycomores et d'oliviers. À l'ouest de cette ville s'élèvent les trois pyramides qui, par leur grandeur et leur célébrité, ont effacé toutes celles dont l'Égypte est parsemée. La plus grande, selon des mesures authentiques, a quatre cent soixante-quatorze pieds d'élévation perpendiculaire, et la longueur de sa base actuelle est de sept cent seize pieds six pouces ; mais on croit qu'avec l'ancien revêtement l'élévation jusqu'au sommet de l'angle a dû être de cinq cent cinq pieds, et la longueur de la base de sept cent trente-quatre pieds six pouces. Ce n'est pas ici le lieu de renouveler les interminables discussions sur la destination de ces constructions imposantes. On les regarde généralement comme ayant été destinées à recevoir les cendres de quelques souverains, dont elles étaient les magnifiques mausolées. Cependant le docteur Shaw, quelques autres auteurs depuis lui, et particulièrement le savant orientaliste M. Langlès, pensent qu'elles avaient été élevées en l'honneur du soleil, sous le nom d'Osiris. Mais comment les modernes décideraient-ils une question qui n'a pas été résolue par les anciens, à une époque où ces monuments portaient probablement des inscriptions analogues à leur destination ?
Hérodote, il est vrai, est le seul des anciens qui parle de ces inscriptions ; mais des auteurs arabes du plus grand poids, un Ebn-Haukal, un Makrizi, un Massoudi, en affirment l'existence ; le savant Abdollatif les avait vues. Deux voyageurs européens, Baldésel et Wansleb, en ont encore vu des restes. Le dernier dit qu'elles étaient conçues en hiéroglyphes ; les autres parlent d'un ancien caractère égyptien. Yakouti prétend que c'était l'alphabet des Hamjarites. Ces inscriptions étaient gravées sur le revêtement en granite rouge qui recouvrait les assises de pierre calcaire dont la masse de ces pyramides se compose. Que l'aspect de ces montagnes artificielles a dû être imposant lorsque le soleil, à son lever ou à son coucher, colorait de ses rayons leur surface resplendissante ! Encore aujourd'hui, que des mains sacrilèges ont enlevé le revêtement des pyramides, et ont même, quoique inutilement, tenté de détruire ces masses vénérables, on n'y peut trop admirer la précision du travail et la grandeur de la conception ; ce sont, dit un artiste plein de goût, les derniers chaînons qui lient les colosses de l'art à ceux de la nature. Le fanatisme mahométan avait essayé de démolir la grande pyramide : quand on voit à ses pieds la masse de pierres que les dévastateurs ont enlevée, on la croirait rasée : porte-t-on ses regards sur la pyramide, à peine semble-t-elle ébréchée.
II était réservé (comme de raison) à la géologie de faire naitre l'opinion la plus extravagante sur les pyramides. Un [géologue] allemand prétend que ces masses ne sont que de grands cristaux, des excroissances de la terre tout au plus façonnées par l'art et le travail de l'homme. Ce rêve est anéanti par l'existence de chambres et de galeries souterraines construites de main d'homme dans l'intérieur des pyramides. Peut-être cependant des collines naturelles ont servi de base et pour ainsi dire d'embryon à ces constructions. Il paraît certain que la tête colossale, dite le sphinx, a été sculptée dans le rocher même. Cette tête de nègre, ornée d'une coiffure égyptienne, a encore plus que les pyramides tourmenté la sagacité des savants, parmi lesquels il ne s'est point encore trouvé d'Oedipe.

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