jeudi 12 novembre 2009

La "malédiction éternelle" des pharaons, tempérée par l'architecture "étonnamment avancée" des bâtisseurs égyptiens (Jules Barthélémy-Saint-Hilaire - XIXe s.)

Dans ses Lettres sur l'Égypte (1855), le philosophe, journaliste et homme d'État français Jules Barthélémy-Saint-Hilaire (1805-1895) exprime l'admiration et l'émotion que lui inspirent les pyramides, au point d'être "foudroyé".
Après s'être rallié globalement au "récit exact" d'Hérodote, il affirme sa conviction que la Grande Pyramide était revêtue de pierres polies qui furent enlevées par des "mains sacrilèges".
Sur le plan technique de la construction du monument, il lui semble "indubitable" que les constructeurs eurent recours à des "plans inclinés immenses" dont les vestiges furent par la suite effacés.
L'auteur poursuit en se risquant à quelques propositions concernant la découverte probable d'autres chambres, dans la Grande Pyramide, que celles du roi et de la reine, puis à propos du canal souterrain amenant les eaux du Nil au pied de la pyramide.
Il termine son propos par un éloge dithyrambique de l'art des bâtisseurs égyptiens et une indignation non moins appuyée face à la cruauté et à la stupidité des "rois orgueilleux et barbares" qui firent bâtir des édifices aussi prestigieux que les pyramides, simplement destinés à la sépulture de  cadavres voués à la pourriture. Mais, on le remarquera, cela ne l'a pas empêché de... sabler le champagne à la mémoire des pharaons !



Jules Barthélémy-Saint-Hilaire (Wikimedia commons)

Je ne voudrais pas cependant quitter l'Égypte sans vous dire quelque chose des monuments que nous venons d'admirer. Il me semble qu'un voyageur qui aurait vu ces merveilles sans leur consacrer un souvenir serait assez ridicule. Il faudrait qu'il fût bien insensible pour n'en avoir pas été ému ; et, s'il a ressenti en les contemplant quelques impressions profondes, je ne vois pas pourquoi il ne transmettrait pas ces impressions, quelles qu'elles soient, aux gens moins heureux que lui qui n'ont pu les avoir sur les lieux. Les monuments de l'Égypte, d'ailleurs, ne sont pas seulement une gloire pour le peuple qui les a élevés. Ils font partie de l'histoire de l'art par leur originalité, par leur grandeur, quelquefois même aussi par leur perfection ; et les passer sous silence, c'est déchirer une page des annales de l'esprit humain. Quelques-uns de ces monuments ont quatre mille ans et plus. Je vous le demande : il y a quatre mille ans, qu'est-ce que c'était que l'Europe entière, y compris la Grèce elle-même ? Qu'est-ce que c'était que le monde, et même les peuples les plus civilisés de ces temps à demi fabuleux, à côté de l'Égypte pharaonique?

(...) Les monuments que nous avons visités ne sont pas très nombreux. Le but de notre voyage était spécial (...). Cependant nous n'avons pas voulu passer, comme des barbares, à côté de ces splendeurs de l'architecture pharaonique sans y jeter un coup d'œil ; et voici à peu près tous les monuments que nous avons vus sur les bords du Nil : les pyramides de Ghizeh, le temple de Dendérah, les palais et les temples de Thèbes sur les deux rives du fleuve, Esneh, Edfou, et l'île de Philae.
(...) Pour se rendre aux grandes pyramides, qu'on aperçoit sur sa droite quand on les regarde du haut de la citadelle du Caire, il faut passer le Nil, et prendre par le village de Ghizeh, aujourd'hui bien délabré, et dont Léon l'Africain, au commencement du seizième siècle, fait une ville très florissante. Comme l'inondation était encore très haute, et qu'elle couvrait la campagne, il nous a fallu suivre la levée de terre qui, par de longs détours, conduit en serpentant à l'entrée du désert Libyque, où gisent ces gigantesques constructions. De loin, et à mesure qu'on s'en rapproche, elles produisent assez peu d'effet ; et l'on serait presque tenté de se dire : "Comment ! ce n'est que cela !" Mais, lorsqu'on a quitté la levée, et qu'au delà de l'inondation on s'avance à pied vers ces masses, faisant un kilomètre à peu près dans le sable sans que le regard s'en détache d'une seconde, elles grandissent tout à coup à des proportions colossales ; et quand on arrive enfin à leur base, on est comme atterré et anéanti d'étonnement.
Cette sensation tient évidemment à ce que ces monuments étranges sont d'un bloc, et que l'effet qu'ils produisent est en quelque sorte concentré.

Les plus vastes palais, ceux de Karnak, par exemple, ou ceux de Médinet-Habou, tout immenses qu'ils sont, ne vous écrasent pas comme les Pyramides. On sait s'orienter dans leurs diverses parties, qu'on analyse et qu'on peut détailler une à une. Ici le coup est unique, et l'on est foudroyé. La surprise ne diminue pas même lorsque l'on monte sur ces assises de pierres magnifiques, dont quelques-unes ont trois et quatre pieds de haut pour chaque pas, ou gradin d'escalier.(...)
Au sommet, à 500 pieds au-dessus du sol, avec le Caire en vue, sa citadelle, le Mokattan qui le surplombe, le Nil et l'inondation, les pyramides de Sakkarah à l'horizon avec Memphis et le désert Libyque, et tout autour de soi les trois ou quatre pyramides qui escortent la grande, le Sphynx et les ruines de plusieurs palais et d'une foule de tombeaux, l'effet ne diminue pas ; et tout à coup vous voilà transporté comme dans un monde surhumain.
Cependant la contemplation cesse, sans que l'étonnement doive cesser de sitôt ; et l'on redescend la grande pyramide plus vite qu'on ne l'avait escaladée.(...) Nous déjeunâmes au pied de la grande pyramide, à son ombre ; et nous y bûmes, ô renversement des choses humaines ! du champagne, à la mémoire des Pharaons.

Bien d'autres visiteurs, dont nous avons suivi l'exemple, y ont repris leurs forces avant nous ; et parmi les plus anciens dont le témoignage nous est parvenu, on peut citer Hérodote, cinq cents ans avant l'ère chrétienne ; Diodore de Sicile, Strabon, peu de temps avant cette même ère ; Pline, et tant d'autres, qui, depuis 2.400 ans, ont foulé ce sol que foulèrent aussi les soldats de la République française, quand ils dispersèrent la tourbe des Mamelouks indisciplinés.
Il paraît indubitable, d'après le récit exact d'Hérodote, témoin oculaire, que la grande pyramide était de son temps revêtue de pierres polies, dont la plus petite, dit-il, avait 30 pieds de long. Comme j'ai mesuré moi-même à Médinet Habou des pierres qui en avaient 35, je ne récuse pas cette assertion. Mais il est certain qu'aujourd'hui et depuis bien longtemps il n'y a pas trace de ce revêtement. Selon toute apparence, ces magnifiques pierres auront été enlevées par des mains sacrilèges, qui les auront destinées à d'autres usages, et en auront fait la parure facile de quelques autres monuments élevés à peu de frais.
La seconde pyramide, plus petite que la grande, a encore, vers son sommet, son revêtement particulier, qui est de granit, tandis que l'autre devait être de marbre, à ce qu'on suppose. Mais, comme ce revêtement est au sommet surtout, c'est-à-dire à 250 pieds tout au moins du sol, suspendu et retenu sur la pente, il faut bien que ce qui manque ait été enlevé de la main de spoliateurs peu habiles : car c'est précisément ce qui manque qui aurait dû demeurer intact par sa position même, s'il n'avait eu à craindre que les atteintes du temps. Si la seconde pyramide a été dépouillée jusqu'à la moitié de sa hauteur, on ne voit pas pourquoi la grande n'aurait pas jadis été recouverte tout entière, et dépouillée par des voleurs plus hardis et plus laborieux.

Il est donc bien probable que personne, même en voyant les Pyramides, ne peut se faire une juste idée de ce qu'elles étaient, quand leur surface resplendissait, unie et absolument lisse, au soleil, qui les frappait sans cesse sous ce ciel sans nuages.
(...) Qui a fait ces œuvres énormes ? À quelle époque les a-t-on faites ? Comment a-t-on pu les construire ? Qu'ont-elles coûté ? Voilà les questions, avec tant d'autres, que l'on se pose à l'aspect de ces prodiges. À quoi servaient-elles ? Quel orgueil les a dressées ? Quelles misères, quels efforts mortels ne supposent-elles pas ?
(...) S'il est un fait certain, quoique fort extraordinaire, c'est que les Pyramides n'ont pu être construites qu'à l'aide de plans inclinés immenses, sur lesquels on roulait successivement les pierres, absolument comme nous avons vu, en 1856, l'obélisque de Louqsor glisser sur le plan incliné qu'on lui avait préparé, et se dresser de là, triomphant après bien des efforts, sur son piédestal de la place de la Concorde. Seulement, les chaussées égyptiennes par lesquelles on amenait les pierres pour les hisser, au lieu d'avoir 3 ou 400 pieds de long, avaient 1 kilomètre et plus.

Cliché : Jon Bodsworth

Hérodote, narrateur fort exact, et Diodore de Sicile parlent de ces chaussées auxiliaires, et l'on en trouve des traces encore visibles sur le sol. M. Wilkinson a reconnu celle de la grande pyramide sur plus de 1.424 pieds en ligne droite ; et l'on ne peut guère lui attribuer, suivant lui, moins de 85 pieds de haut. Celle de la troisième pyramide est actuellement la plus apparente. Mais il semble bien qu'après l'achèvement de l'œuvre principale on effaçait les vestiges des œuvres secondaires qui avaient servi à pouvoir la former. Diodore avait déjà fait cette remarque ; et comme il le dit dans un langage assez métaphorique, il semble que ce soit un Dieu qui les ait construites et qui les ait mises en place par sa toute-puissance ; car on ne voit pas par quels moyens la main des hommes a pu les élever.

Ces chaussées, toutes surérogatoires qu'elles étaient, devaient être pour leur part des œuvres considérables. Celle de la grande pyramide avait exigé dix ans de travaux à elle seule. Elle était revêtue également de pierres polies sur lesquelles étaient sculptées "des figures d'animaux", comprenez des hiéroglyphes. La chaussée de la pyramide d'Abourosh avait, à ce que l'on croit, 5.000 pieds de long. Ce n'était que le tiers du plan incliné de la grande pyramide, à laquelle je reviens.
Selon la tradition dont Hérodote s'est fait l'écho, et après lui Diodore, Pline et tant d'autres, il paraît que Chéops mit près de 50 ans à la construire, et que c'est par centaines de mille qu'il faut compter les ouvriers qu'elle occupa à la fois, et qui se relayaient tous les trois mois par immenses escouades. Il n'y a rien d'incroyable dans cette assertion ; et si l'on joint aux travaux sur place ceux des carrières, fort éloignées pour le granit, si ce n'est pour le calcaire, on ne récusera pas la tradition de l'historien grec. Il va plus loin ; et, d'après une inscription hiéroglyphique qu'il se sera fait expliquer, la nourriture seule des ouvriers, en oignons et en légumes, avait dû représenter une somme équivalente à cinq millions de notre monnaie. On ne vit pas de légumes et d'oignons seuls, même en Égypte, surtout quand on charrie des pierres comme celles des Pyramides ; et l'on peut juger par ce seul article ce que devait faire l'ensemble de tous les autres.

L'ingénieur anglais qui était avec nous, l'habile M. Mac Clean, s'était amusé à calculer le cube des pierres qui forment la masse entière ; et il affirmait qu'on pourrait aujourd'hui, avec les moyens dont on dispose, en construire une aussi considérable pour 25 millions de francs. Je ne conteste pas des calculs dont je n'ai pas les éléments assez présents pour les pouvoir vérifier. Mais, dans un temps où la mécanique savante devait être si peu avancée, et où tout se faisait à bras d'homme, le prix a dû être bien plus élevé, quoique la main-d'œuvre fût pour rien, comme elle l'est encore aujourd'hui en Égypte. Ce serait d'ailleurs un calcul assez simple à faire. Le seul élément hypothétique serait celui du transport. Si le calcaire venait du Mokattan, le granit, le porphyre, le marbre, la syénite, venaient de deux cents lieues de là, de Silsileh dans la Haute-Égypte, ou du Sinaï ; et il serait assez difficile de supputer même approximativement ce qu'un tel transport a pu coûter.

On ne peut guère douter, d'après toutes les traditions et les découvertes récentes du colonel H. Vyse, que ces monuments grandioses ne fussent des tombeaux pour les rois. On a fait sur leur destination une foule d'hypothèses plus ou moins ingénieuses, et il y en a quelques-unes de bien étranges. Celle-là est de beaucoup la plus vraisemblable ; et comme depuis que le colonel H. Vyse et Belzoni ont retrouvé l'ouverture, on peut descendre dans les chambres intérieures où devaient être placés les sarcophages, soit dans la grande pyramide, soit dans les autres ; comme on a découvert plusieurs de ces sarcophages avec des inscriptions suffisamment précises, il n'est plus permis de douter. Les Pyramides ne sont que des sépulcres. Mais il faut être des Pharaons pour avoir des sépulcres de cette taille. Le mot même de pyramides en grec ne veut dire que tombeau, par allusion à la coutume qu'avaient les Grecs de brûler leurs morts.

(...) Ainsi, les Pyramides supposent autant de labeurs sous terre qu'elles en montrent à la surface du sol, et le prodige se trouve doublé. Aussi, ai-je la conviction que les deux chambres que le colonel Vyse a si heureusement découvertes dans la grande pyramide ne sont pas les seules ; et je ne serais pas étonné que d'autres recherches n'en fissent découvrir de nouvelles. Il me semble très probable que les tombeaux de la reine et du roi n'étaient pas isolés, et qu'on leur donnait pour compagnons les tombeaux de parents ou de grands personnages, qu'attendaient des niches semblables à celles dont je viens de parler.
J'ajoute une autre conjecture à celle-là. Hérodote prétend que l'eau du Nil était amenée par un aqueduc souterrain jusqu'à la tombe royale, et qu'elle l'entourait. C'était sans doute pour la protéger, par cet obstacle imprévu, contre des tentatives sacrilèges et violatrices. Il est vrai qu'on n'a rien trouvé jusqu'à présent qui puisse confirmer le rapport d'Hérodote ; et, par exemple, il n'y a pas trace dans toutes les fouilles qu'on a faites du canal souterrain par où les eaux devaient venir. Mais il n'est pas impossible, ce semble, que ce second carré, séparé du premier par un fossé, ne fût précisément destiné à les recevoir ; et cette hypothèse, rapprochée du fait traditionnel que nous a conservé l'historien grec, me fait bien l'effet d'équivaloir à une certitude.
Mais je fais trêve aux conjectures, et je poursuis.
(...) je me borne, pour me résumer sur les Pyramides, à quelques réflexions très générales.

Il est démontré par les Pyramides elles-mêmes, telles qu'elles sont encore aujourd'hui, que l'architecture était fort avancée au moment où elles ont été construites. Les moyens pouvaient être imparfaits, et les plans inclinés l'attestent assez ; mais l'art ne l'était pas. La construction en elle-même, avec ses lignes si régulières, avec ses matériaux si solidement joints, ses travaux intérieurs et ses travaux du dehors, ne laisse rien à désirer ; et si, de nos jours, il prenait fantaisie à quelque potentat de faire élever des monuments de ce genre, il est avéré qu'il ne pourrait faire mieux, si même il pouvait faire aussi bien.
Il n'y a pas d'architecte de nos jours, quelles que soient ses justes prétentions, qui ne doive en convenir. Dans ces temps, si reculés qu'ils en sont presque fabuleux, la mécanique savante pouvait être peu avancée ; l'architecture l'était étonnamment. Or ce n'est pas très rapidement que l'art se forme ; et il avait fallu bien des essais et bien des tâtonnements, avant qu'il parvînt à ce degré éminent. À quelle époque incalculable ne se trouvent point reportés, rien que par ce seul fait, les débuts de la civilisation égyptienne ? Et à quel temps presque antédiluvien n'a-t-on pas dû commencer à tailler des pierre et à construire des édifices, pour arriver, deux mille ans avant l'ère chrétienne, à en construire de si parfaits !
Voilà pour l'admiration. Mais à un autre point de vue, que de douleur et que de juste indignation ne doivent pas exciter de pareils monuments ! Quel orgueil ! Quel faste stupide et cruel ! Que de milliers d'hommes sacrifiés en pure perte pour faire à un cadavre, qui doit périr sans qu'il en reste trace un jour, une sépulture qui brave les siècles, sans le préserver de la pourriture qui l'attend, ou de la violation sacrilège dont la cupidité le menace ! Ô grandeur! Ô vanité des choses humaines ! Pline éprouvait aussi les sentiments que j'exprime ici quand il se réjouissait, il y a dix-huit siècles, que le nom de ces rois orgueilleux et barbares fût dès lors inconnu, et qu'ils n'eussent pas même la gloire pour récompense de leur détestable vanité. Nous sommes aujourd'hui plus savants que Pline, et nous connaissons les noms des fondateurs, ou du moins de quelques-uns d'entre eux. Mais je ne pense pas que nous devions avoir moins de mépris pour leur triste mémoire, et moins de pitié pour les peuples que leur joug écrasa. La pauvre Égypte n'a jamais pu être une terre de liberté, malgré toutes ses lumières et toute sa puissance. Il ne paraît même pas qu'elle se soit beaucoup plainte de sa misère et de sa servitude. Un souvenir cependant s'est conservé parmi les Arabes et les Fellahs, qui atteste bien la haine implacable des générations qui ont tant souffert. Quand un Fellah veut dire à quelqu'un une injure atroce et lui faire la dernière des insultes, il l'appelle : Fils de Pharaon, Ebn Faraoun. C'est l'épitaphe concise, mais expressive, de tous les monarques égyptiens, et comme leur malédiction éternelle.
Telle était donc l'architecture égyptienne il y a quatre mille ans. Telle doit être aussi celle de Memphis, à quelques lieues de là, que nous n'avons pas eu le temps de visiter, malgré tout notre désir d'aller y voir les admirables travaux de M. Mariette, au milieu de ces ruines presque perdues."

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