lundi 9 novembre 2009

La relation du Père Vansleb (XVIIe s.)

Le théologien allemand et savant orientaliste Johann Michael Vansleb (1635-1679), de l'Ordre des Dominicains, fut chargé, sous Colbert, d'une mission scientifique en Égypte, d'où il rapporta 344 manuscrits arabes, turcs et persans destinés à la bibliothèque du roi de France.
De sa Nouvelle relation, en forme de journal, d'un voyage fait en Égypte en 1672 et 1673, je retiens les quelques extraits ci-dessous, en ayant rétabli l'orthographe actuelle.
On notera l'inévitable approximation de certains constats ou interprétations. Par contre, un détail mérite une particulière attention : le Père Vansleb a relevé la présence de "caractères hiéroglyphiques" sur "quelques" pyramides. On peut toutefois trouver dommageable qu'il n'ait pas pris le temps de les copier, comme il l'a regretté lui-même.



Quoique j'eusse déjà vu les pyramides d'Égypte, je ne voulus pourtant pas laisser échapper une si belle occasion de voir encore une fois des antiquités si illustres ; afin de les mieux considérer, et voir s'il ne me serait rien échappé dans la première description que j'ai donnée dans ma première Relation.
Le vingt-septième d'avril, j'y allai avec le consul français, accompagné de plusieurs marchands, et presque de toute sa famille. Nous prîmes encore trois janissaires pour notre escorte si bien que toute notre troupe pouvait être de cinquante hommes qui étaient montés sur des ânes, et dans le dessein que nous fîmes d'y passer trois jours, nous prîmes des provisions de bouche pour autant de temps.
Étant arrivés aux pyramides, et ayant considéré toutes les choses aussi exactement qu'il me fut possible, je remarquai :
1. Que le lieu où sont les pyramides est un cimetière, et cela est si évident que qui le voudrait nier passerait pour ridicule. C'est sans doute celui de Memphis, car tous les historiens arabes nous apprennent que cette ville était bâtie dans l'endroit où sont les pyramides, et vis-à-vis du vieux Caire.
2. Que toutes les pyramides ont une ouverture, laquelle donne passage dans une allée basse et fort longue, qui conduit à une chambre où les anciens Égyptiens mettaient les corps de ceux  pour lesquels les pyramides étaient faites. Et quoi qu'on ne voie pas ces ouvertures dans toutes les pyramides, cela vient de ce qu'elles sont bouchées par le sable que le vent y a apporté. J'ai trouvé sur quelques-unes des caractères hiéroglyphiques, mais le peu de temps que nous y fûmes ne me permit pas de les copier.
3. Que toutes les pyramides étaient posées avec beaucoup de régularité et que chacune des trois grandes qui subsistent encore était placée à la tête de dix petites, mais qu'on pouvait difficilement connaître à cause qu'elles étaient réduites en monceaux de sable ; et on pouvait juger encore qu'il y en avait eu peut-être une centaine, tant grandes, que petites.
4. Que toutes sont construites sur un terrain qui est un rocher uni, caché sous du sable blanc ; et il y a grande apparence que les pierres dont on les a faites ont été tirées sur le lieu même et non pas apportées de loin, comme disent d'autres voyageurs et quelques-uns de l'antiquité ; et même la grande n'est qu'un rocher coupé en pyramide, et revêtu par dehors de grandes masses de pierre.
5. Que de toutes les pierres dont la grande est faite, il n'y en a presque point qui [soient] entières, mais qu'elles sont toutes ou rongées par le temps, ou écornées par quelque autre accident, de sorte que bien qu'on y puisse monter de tous côtés jusqu'au faîte, on ne trouve pas pourtant partout la même facilité.
6. J'ai observé aussi qu'aucune de ces pyramides n'est égale et parfaitement carrée, mais que toutes ont deux côtés plus longs que les autres. Mon intention était de mesurer la grande ; à cet effet je m'étais pourvu d'une ficelle de la longueur de trente toises ; mais parce que les vents ont jeté contre ses flancs une quantité prodigieuse de sable qui ressemble à de petites montagnes, il ne me fut pas possible d'en tirer une ligne droite d'un angle à l'autre.
Le vingt-huitième de décembre de cette année, je pus voir les pyramides pour la troisième fois en compagnie de quelques étrangers. Nous fûmes fort incommodés en chemin par un brouillard très épais, qui dura jusqu'à dix heures du matin. Nous trouvâmes aussi beaucoup de boue dans de certains fossés que nous devions passer, qui n'étaient pas encore séchés depuis l'inondation du Nil, ce qui nous obligea de les passer sur les épaules des Maures qui étaient avec nous.
Cette fois je montai jusqu'au haut de la grande pyramide, et j'observai comme à la première :
1. Que le lieu où les pyramides sont élevées est un pur rocher, couvert de sable blanc ; ce qui se connaît évidemment par les fossés et caves qui sont aux environs des pyramides toutes taillées dans le roc.
2. Qu'on voit le roc sur lequel est bâtie la grande par une ouverture qui est à l'angle, entre l'Orient et le Septentrion.
3. Que les pyramides ne sont point bâties de marbre, comme quelques-uns ont écrit, mais d'une pierre de sable blanc, et fort dure.
4- Que la grande n'a que deux cent six degrés, et que quand Monsieur [Thévenot] dit qu'il y en a deux cent huit, cela vient de ce qu'il n'a pas pris garde que deux marches sont brisées en deux, ce qui lui a fait compter quatre.
5- Qu'il y avait autrefois tout au haut de la grande une statue ou Colosse ; cela se connaît de ce qu'elle n'aboutit pas en pointe comme les autres, mais qu'elle est plate. On remarque encore les enfonçures qui y sont, lesquelles servaient pour tenir ferme la base du Colosse qui y était posé. À présent, on n'y voit point d'autre chose que quantité de lettres et des noms de gens de toutes sortes de nations qui les y ont gravés, pour marque qu'ils y avaient été ; et il ne s'y trouve point ce Jeu de Mancala, qu'un certain Copte me disait y être gravé du temps des pharaons.
6. Que les pierres dont la grande est faite ne sont pas toutes d'une même grandeur, car de celles d'en-bas, quelques-unes ont quatre pieds de Roy de hauteur, et quelques autres trois et demi sur cinq de longueur. Celles du milieu ont trois pieds et cinq pouces de haut sur trois pieds de long ; et celles qui sont en haut n'ont que deux pieds de hauteur sur trois et demi de long.
7. Que les flancs des pyramides ne sont pas égaux, car on connaît évidemment dans la grande, et à proportion des autres, que le côté qui regarde le Nord est plus long que celui qui va d'Est en Ouest.
8. Qu'il y a dans toutes les pyramides des puits profonds et carrés, tous taillés dans le roc, comme je le vis en plus de dix où j'entrai.


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