samedi 9 janvier 2010

Félix Bovet (XIXe s.) : le regard d'un théologien sur les pyramides


Félix Bovet (1824-1903), théologien suisse, fut directeur de la bibliothèque de Neuchâtel, professeur de littérature française et d'hébreu à l'université de Neuchâtel (1848-1873) et professeur à la faculté de théologie de l'Église indépendante.
Dans son Voyage en Terre Sainte, 1861, il relativise la fonction utilitaire des pyramides, même s'il redonne quelques couleurs à la théorie de Fialin de Persigny, pour insister sur leur rôle symbolique et religieux.


Vues de près, les pyramides n'ont point produit sur moi l'impression d'immensité à laquelle je m'attendais. Quand on les aperçoit de loin, quand, par exemple, en se promenant aux environs du Caire, on les voit tout à coup surgir derrière les arbres et les maisons, et dominer de leur écrasante majesté tout le pays qui s'étend à leur pied, on est saisi d'étonnement et presque de stupeur, et l'on s'incline avec respect devant "ces pompeux monuments qui, selon l'expression de Bossuet, semblent porter jusqu'aux cieux le témoignage de notre néant". Mais le major e longinquo reverentia s'applique aux pyramides elles-mêmes. Comme, en s'y rendant, on les a toujours devant les yeux, on ne les voit grandir qu'insensiblement, et, en y arrivant, on est tout surpris de n'être pas surpris davantage.
Peu à peu, cependant, on recommence à s'étonner, on décompose par la pensée ces masses énormes, on en compare les dimensions à des dimensions qui nous soient plus familières, et l'étonnement revient par la réflexion.
La masse solide de la pyramide de Chéops est, à elle seule, de quatre-vingt-cinq millions de pieds cubes. Dans ses loisirs de Sainte-Hélène, Napoléon a calculé qu'avec les pierres qui entrent dans la construction de cette seule pyramide on pourrait enclore toute l'Espagne d'un mur de cinq pieds de haut et large à proportion. L'élévation de ce monument, le plus haut qui ait été construit par la main des hommes, ne dépasse pourtant que de quelques pieds la flèche du Münster de Strasbourg ; mais il faut songer que les pyramides, loin d'être des flèches, sont des masses beaucoup plus larges que hautes et dont la base excède l'élévation de plus des deux cinquièmes. Et puis, déduction faite des chambres, relativement bien petites, que l'on y a pratiquées, ce sont des masses entièrement compactes. Que l'on songe enfin à la profondeur, à l'étendue, à la solidité des fondements sur lesquels doivent reposer ces colosses, et l'on croira sans peine ce que nous rapporte Hérodote, au dire duquel cent mille ouvriers travaillèrent sans relâche, pendant vingt ans, à la construction d'un seul de ces monuments.
Quelle était la destination des pyramides, ou plutôt, quelle en était la destination essentielle et primitive ? Car il est évident que des édifices pareils ont pu être utilisés de bien des manières. On sait combien de réponses différentes ont été faites à cette question. Je me rappelle avoir lu avec grand intérêt, il y a quelques années, une dissertation de M. de Persigny sur ce sujet. Suivant lui, les pyramides auraient été une sorte de digues ou d'éperons, placés à l'entrée du désert pour briser les courants de sable et mettre ainsi l'Égypte à l'abri des envahissements de son éternel ennemi. On m'a dit, dès lors, que cette ingénieuse hypothèse avait été pleinement réfutée. Il est impossible cependant qu'elle ne revienne pas se présenter à l'esprit, quand on contemple les pyramides et qu'on en observe la situation.
Je ne doute pas néanmoins que ces monuments n'aient été, avant tout, des monuments religieux. On sait assez de quelle haute importance est la forme pyramidale dans le symbolisme de tous les peuples anciens. Cette forme, qui réunit en elle le triangle et le carré, le 3, chiffre de Dieu, et le 4, chiffre du monde, était l'expression la plus simple et la plus pure de l'idée religieuse, la forme la plus parfaite et la plus sainte que l'esprit humain pût concevoir. (...)
Il ne faut pas objecter, contre cette manière d'expliquer les pyramides, qu'il est invraisemblable que des travaux aussi gigantesques aient été entrepris et exécutés sans un but d'utilité pratique et dans une pensée exclusivement religieuse. Il serait plus juste de conclure, tout au contraire, de l'immensité de cette œuvre, qu'elle n'a pu être inspirée que par une pensée religieuse. L'histoire de l'antiquité païenne et orientale, comme celle de notre antiquité chrétienne et germanique, fournirait assez de faits à l'appui de cette présomption. Les monuments les plus considérables que nous aient légués les civilisations primitives sont tous des monuments religieux. Rappelez-vous le dôme de Cologne et le Münster de Strasbourg, les temples d'Ellora et de Baalbek !
Sans aller même chercher si loin mes exemples, ce sphinx colossal qui veille au pied des pyramides, qu'est-il autre chose qu'un symbole sacré et une great misapplication of labour and capital, comme le dit judicieusement un guide-book qui vient de me tomber sous les yeux ?
Ce sphinx est un monolithe, taillé dans le rocher même sur lequel s'élèvent les pyramides ; il est très probable qu'il ornait, avec d'autres sphinx pareils, l'avenue qui conduisait à l'entrée de Céphren. On peut en conclure que la base des pyramides, maintenant cachée par le sable, est située au même niveau que la base du sphinx et, par conséquent, à une assez grande profondeur au-dessous du niveau actuel du sol ; la masse des pyramides est donc encore beaucoup plus considérable qu'elle ne le paraît aujourd'hui

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