lundi 11 janvier 2010

Les "fouilles dévastatrices" blâmées par Paul Chaix (XIXe s.)

Dans ses "Lettres écrites du bord du Nil", publiées dans l'ouvrage Bibliothèque universelle de Genève, quatrième série, 2ème année, tome 6, 1847, le Suisse Paul Chaix (1808-1901), spécialiste de géographie et membre de la Société royale britannique de Géographie, condamne avec force arguments les pratiques archéologiques d'une certaine époque, lorsque les égyptologues ne craignaient pas d'endommager, voire de détruire les pyramides pour mieux les comprendre. Il souligne également les procédés dévastateurs d'Al-Mamoun et des "Arabes" qui, sous couvert de curiosité, étaient surtout guidés par l' "avarice", autant de méthodes, reprises par les "antiquaires d'Europe", qui ont causé la perte irréparable de "documents" de toute première importance pour l'histoire de l'Égypte.
On notera par ailleurs ce détail anecdotique de l'ascension de la Grande Pyramide : l'usage de donner une piastre d'Espagne à chaque Bédouin accompagnateur lors de la pause dans l'encoche de l'arête nord-est (cette encoche étant située non pas à "la moitié" de l'ascension, comme le précise l'auteur, mais approximativement aux deux tiers).

On remarquera enfin que Fialin de Persigny est renvoyé à ses chères études !

La percée d'Al-Mamoun (photo de Jon Bodsworth - Wikimedia commons)
Tous les Bédouins du voisinage étaient au pied de la pyramide de Chéops avec leur scheikh, nous offrant leurs services pour l'ascension. (...) La hauteur des degrés ne permet pas de monter autrement que par une suite de bonds, et oblige de quitter la terre d'un pied avant de poser l'autre. Je fus ainsi conduit par l'extrémité orientale de la face nord de la pyramide, jusqu'à une large brèche faite dans l'arête du nord-est, où on me dit qu'étant à la moitié de l'ascension, je devais me reposer et "donner, selon l'usage, une piastre d'Espagne à chaque homme". Ce temps de repos fut donc employé en discussions désagréables, et qui me firent reprendre l'ascension. Un hourra des Bédouins et un coup de mes pistolets annoncèrent à notre société que j'étais arrivé à la cime en quinze minutes. On m'avait menacé d'en mettre vingt ; les Bédouins nous offrent d'autre part de le faire en cinq. Le petit Bédouin qui m'avait accompagné au pas de course depuis Ghizeh, m'offrit alors la cruche qu'il avait remplie de l'eau du Nil, qui me parut délicieuse comme toujours. Le voyageur haletant est reconnaissant d'une pareille bienvenue à une si grande hauteur.
(...) Les quatre faces réunies de la grande pyramide présentent une surface de 85.000 mètres carrés. Son revêtement a dû exiger 210.000 mètres cubes de pierre, et Mr. le baron Jomard dit que les matériaux dont elle est bâtie suffiraient à la construction d'une grande ville. C'est une évaluation qu'il est aisé de vérifier. Aussi nous pouvons répéter avec Delisle :"Leur masse a fatigué le temps." Makrizi avait dit avec une gaucherie pédantesque :"Toutes choses redoutent le temps, mais le temps redoute les pyramides."
Les pyramides ont été revêtues d'un parement en pierres taillées, polies et agencées avec art ; le témoignage des anciens est unanime sur ce point. Celui de la première et de la deuxième était un calcaire blanc et compact des carrières de Toùra. Hérodote dit que la troisième avait un magnifique revêtement en pierre d'Éthiopie (granit rose) ; ce revêtement existait encore au temps d'Abd-al-Latif et au commencement du quinzième siècle. Le colonel Vyse a découvert, sous les décombres au pied de cette pyramide, des blocs de granit rose, dont la forme indique qu'ils ont dû servir à ce parement. Elle était l'ouvrage et le tombeau du roi Mencherès, ou plutôt Menkaré, dont les Grecs avaient fait Mycerinus ; c'était la plus élégante des trois grandes pyramides. La deuxième a conservé la partie de son revêtement qui est vers la cime. Celui de la quatrième présentait, dit-on, de riches sculptures et des inscriptions hiéroglyphiques dont la copie eût exigé 10.000 pages. Maudira-t-on jamais assez les Arabes dont l'ignoble avarice a causé la perte de pareils documents ? Peut-être y aurait-on découvert aussi des inscriptions de princes postérieurs à la première construction, comme cela se voit à Médinet-Abou. Quelques pyramides secondaires furent détruites au douzième siècle pour fournir des matériaux aux premières fortifications du Caire. Mais il paraît que ce ne fut qu'en 1395 que le revêtement de la grande fut en pleine démolition ; on lit, dans les auteurs arabes, des détails qui font mal sur les procédés employés à cette œuvre de destruction. On n'avait pas retrouvé de fragments de l'enveloppe avant les fouilles du colonel Vyse, qui en découvrit plusieurs blocs dans les sables au pied de la grande pyramide. Il paraît que, malgré le revêtement, les habitants d'un village voisin nommé autrefois Busiris, puis Bousir, s'exerçaient à escalader les pyramides, au grand péril de leur vie, pour obtenir quelque argent des voyageurs.
L'avarice des Arabes et peut-être simplement la curiosité du calife Almamoun ont fait exécuter à l'intérieur des pyramides des fouilles dévastatrices. Le désir de connaître la structure intérieure de ces monuments a jeté les antiquaires d'Europe dans la même voie. On attribue à deux ingénieurs français, MM. Coutelle et Lepère, l'idée d'en démolir entièrement une pour connaître les autres, moyen qui rappelle celui par lequel le sultan Bayazid voulut découvrir lequel de ses pages avait volé un melon, en faisant ouvrir le ventre à tout le corps des pages. Belzoni découvrit l'entrée de la seconde pyramide. Celle de la troisième restait un mystère ; Mr. Jumel crut pouvoir le pénétrer par un moyen analogue à celui de MM. Coutelle et Lepère, en rasant systématiquement la pyramide par la pointe. Cela n'aboutit qu'à en détruire une partie.
En 1837, le colonel H. Vyse commença sur toutes les pyramides à la fois des travaux immenses et coûteux, qui durèrent près d'une année, et dont il a rendu compte dans un ouvrage intéressant, dont Mr. Letronne et Mr. Raoul-Rochette ont rendu compte en français. C'est une histoire intéressante d'un bout à l'autre. En perçant le massif de la grande pyramide au-dessus de la chambre dite du Roi, l'on découvrit quatre petites chambres placées les unes au-dessus des autres, et destinées, selon toute apparence, à décharger le plafond de la première d'une partie du poids de la pyramide. On y découvrit le cartouche prénom du roi Choufou (Chéops), fondateur de l'édifice. Les fouilles opérées dans la troisième firent également découvrir le cartouche du roi Menkaré (Mycerinus), avec un sarcophage de basalte qui fut embarqué pour l'Angleterre. Mais le bâtiment qui le portait sombra sur les côtes d'Espagne, non loin de Carthagène. Toutefois, tout en rendant au colonel Vyse la justice à laquelle il a droit pour sa persévérance, son désintéressement, ses immenses sacrifices, je me demande si nous avons à nous réjouir sans arrière-pensée du résultat de fouilles qui ont causé la destruction d'une grande partie de cette pyramide. Le colonel Vyse a découvert l'entrée des trois petites pyramides placées au sud de celle de Mycerinus, et de trois autres alignées devant la face orientale de Chéops. L'une des premières avait servi de tombeau à la femme de Mycerinus, et la fille de Chéops était déposée dans une de l'autre groupe.
[Après avoir exposé la théorie de Fialin de Persigny, l'auteur poursuit :] Comme témoin oculaire, je puis observer que, bien loin d'avoir protégé contre le sable le terrain même qui les entoure, les pyramides de Ghizeh, les mieux conservées de toutes, en sont en partie couvertes ; le sphinx y est enterré jusqu'au cou, et les sables descendent en pente douce jusqu'à 700 mètres à l'ouest de la grande, et à plusieurs milliers de la petite. J'ai observé la même chose à l'est des pyramides de Sakkâra. (...) Si ces constructions atteignaient le but supposé [protection contre l'ensablement], je puis demander pourquoi on n'en a pas élevé sur tous les points menacés, tels que le Fleuve-sans-eau, Abydus et Ombos, et pourquoi on s'est arrêté vers l'an 2443. Si, au contraire, le but se trouvait manqué, pourquoi élevait-on encore, après une expérience de plusieurs siècles, les pyramides de Ghizeh, plus magnifiques que les autres ? Pourquoi les entourait-on de somptueux monuments funèbres ? Pourquoi encore le roi Horus ou Thothmès IV faisait-il tailler le sphinx dans une localité reconnue pour être menacée, mille ans (vers 1446) après l'érection de la dernière pyramide ?
Si les pyramides avaient dû leur existence à un motif aussi puissant d'intérêt public et de conservation, comment ce motif aurait-il pu être un secret au temps d'Hérodote ? N'eùt-il pas été absurde, chez les prêtres et les rois qui les bâtissaient, d'en faire un secret aux peuples que l'on accablait de corvées, et qui se révoltèrent, dit-on, contre Schoufî et contre Cbephren. L'interdit lancé par le premier sur le culte public serait-il, si le fait est vrai, compatible avec ce secret ? Si, en Égypte, les prêtres n'ont rien révélé là-dessus à Hérodote ni aux Grecs du temps des Ptolémée, c'est peut-être que les pyramides n'en cachaient aucun. Leurs réticences empêcheraient-elles un voyageur moderne de deviner que les digues du Ferrarais sont destinées à contenir les eaux du Pô ? Le dernier paysan le dirait. Pourquoi en eût-il été autrement en Égypte, si les pyramides avaient été le palladium de ce pays ?
Cette destination eût relevé à mes yeux le mérite de ces monuments, si j'avais pu y croire, et j'eusse été heureux d'être convaincu par les arguments de Mr. de Persigny. Je me trouve, malgré moi, ramené à l'opinion la plus répandue qui en fait la sépulture de rois, de pontifes, d'animaux déifiés, dont l'importance était relevée par les croyances égyptiennes sur le dogme de la résurrection des corps. Il n'est aucune pyramide qui ne réponde à cette destination apparente.

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