jeudi 28 octobre 2010

“C'est au soleil couchant qu'il faut voir les Pyramides“ (Gustave Flaubert - XIXe s.)

Décembre 1849 : Gustave Flaubert (1821-1880) est au Caire, en compagnie de Maxime Du Camp (note dans Pyramidales, consacrée à cet auteur)
Le thème de l'Orient obsède Flaubert depuis sa jeunesse. On le trouve dès ses premières œuvres. C'est grâce à son ami Maxime Du Camp qu'il fait le grand voyage de sa vie (1849-1851). Rien de commun avec les voyages d'aujourd'hui : la croisière sur le Nil dure quatre mois et demi. Après six mois de préparatifs, les deux amis se rendent en Égypte, en Syrie-Palestine, et reviennent par la Grèce et l'Italie. Flaubert affirme "regarder sans songer à aucun livre", parce que, "quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu'un côté des choses". Et pourtant, ce texte est un bel exemple de l'art de voir et de l'art d'écrire de Flaubert. Il ne cesse de penser à la peinture, à la couleur, au rendu de l'impression. Et il est lui-même un des éléments pittoresques de ses tableaux, bon vivant, jouisseur, ne se prenant pas au sérieux, mélancolique aussi, amer parfois. (présentation du “Voyage en Orient”, sur le site fluctuat.net)
Le texte qui suit est extrait du récit que fit Flaubert de sa visite au site de Guizeh. Rien à voir avec une quelconque analyse technique des monuments, propre aux égyptologues. L’auteur se contente de noter ses impressions. Le style est souvent haché ; les notes sont consignées à la va-vite, comme pour ne rien oublier de l’instantané des sensations.
Certes, l’égyptologie “scientifique” n’y retrouve pas son compte. Elle n’y apprend rien. L’intérêt du texte est ailleurs, dans ce “ressenti” que tout un chacun, aujourd’hui encore, est à même d’éprouver, même s’il ne sait pas l’accompagner des mots qu’il faut. Avant que d’être un fantastique assemblage de pierres, ou plutôt parce qu’elles sont ainsi, nos chères pyramides ont l’avantage d’être belles. Tout simplement belles. Et cela aussi, il faut savoir le dire...

G. Flaubert (Wikimedia commons)
“Giseh : Maison en terre comme à Latfèh, bois de palmiers. Deux roues hydrauliques, l'une est tournée par un bœuf, l'autre par un chameau.
Maintenant s'étend devant nous une immense prairie très verte, avec des carrés de terre noire, places récemment labourées et les dernières abandonnées par l'inondation, qui se détachent comme de l'encre de Chine sur le vert uni. Je pense à l'invocation à Isis “Salut, salut, terre noire d'Égypte”. La terre en Égypte est noire. Des buffles broutent ; de temps à autre, un ruisseau boueux, sans eau, où nos chevaux enfoncent dans la vase jusqu'au genou, bientôt nous traversons de grandes flaques d'eau ou des ruisseaux.
Vers trois heures et demie, nous touchons presque au désert, où les trois Pyramides se dressent. Je n'y tiens plus et lance mon cheval qui part au grand galop, pataugeant dans le marais. Maxime, deux minutes après, m'imite. Course furieuse. Je pousse des cris malgré moi, nous gravissons dans un tourbillon jusqu'au Sphinx. Au commencement, nos Arabes nous suivaient en criant «σϕiγξ, σϕiγξ, oh ! oh ! oh !”; il grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève.
Vue du sphinx Abou-el-Houl (le père de la terreur). Le sable, les Pyramides, le Sphinx, tout gris et noyé dans un grand ton rose ; le ciel est tout bleu, les aigles tournent en planant lentement autour du faîte des Pyramides. Nous nous arrêtons devant le Sphinx, il nous regarde d'une façon terrifiante ; Maxime est tout pâle, j'ai peur que la tête ne me tourne et je tâche de dominer mon émotion. Nous repartons à fond de train, fous, emportés au milieu des pierres ; nous faisons le tour des Pyramides, à leur pied même, au pas. Les bagages tardent à venir, la nuit tombe.
On dresse la tente (...).
Dîner. Effet de la petite lanterne en toile blanche suspendue au mât de la tente. Nos armes sont croisées sur les bâtons, les Arabes sont assis en rond autour de leur feu, ou dorment enveloppés de leurs couvertures dans des fossés qu'ils creusent dans le sable avec leurs mains ; ils sont couchés là comme des cadavres dans leur linceul. Je m'endors dans ma pelisse, savourant toutes ces choses ; les Arabes chantent un canzone monotone, j'en entends un qui raconte une histoire voilà la vie du désert.
À deux heures, Joseph nous réveille croyant que c'est le jour, ce n'était qu'un nuage blanc en face, à l'horizon, et les Arabes avaient pris Sirius pour Vénus. Je fume une pipe à la belle étoile, regardant le ciel; un chacal hurle.

Photo Marc Chartier

Ascension. Levé à cinq heures le premier, je fais ma toilette devant la tente, dans le seau de toile. Nous entendons quelques cris de chacal.
Montée de la Grande Pyramide, celle de droite (Chéops). Les pierres, qui, à deux cents pas de distance, semblent grandes comme des pavés, n'en ont pas moins, les plus petites, trois pieds de haut ; généralement elles vous viennent à la poitrine. Nous montons par l'angle de gauche (celui qui regarde la Pyramide de Chéphren) ; les Arabes me poussent, me tirent, je n'en peux plus, c'est désespérant d'éreintement. Je m'arrête cinq ou six fois en route, Maxime est parti devant et va vite. Enfin j'arrive en haut.
Nous attendons le lever du soleil une bonne demi-heure.
[Le soleil se levait en face de moi ; toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un autre océan d'un violet sombre dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts, arabesques de galon. En résumé, trois couleurs, un immense vert à mes pieds au premier plan, le ciel blond rouge, vermeil usé ; derrière et à droite, étendue mamelonnée d'un ton roussi et chatoyant, minarets du Caire, canges qui passent au loin, touffes de palmiers.]
Enfin le ciel a une bande d'orange du côté où va se lever le soleil. Tout ce qui est entre l'horizon et nous est tout blanc et semble un océan ; cela se retire et monte. Le soleil, paraît-il, va vite et monte par-dessus les nuages oblongs qui semblent du duvet d'un flou inexprimable ; les arbres des bouquets de village (Giseh, Matarieh, Bédrachein, etc.) semblent dans le ciel même, car toute la perspective se trouve perpendiculaire, comme je l'ai déjà vue une fois du port de la Picade dans les Pyrénées ; derrière nous, quand nous nous retournons, c'est le désert, vagues de sable violettes : c'est un océan violet.
Le jour augmente, il y a deux choses : le désert sec derrière nous, et devant nous une immense verdure charmante, sillonnée de canaux infinis, tachetée çà et là de touffes de palmiers ; puis au fond, un peu sur la gauche, les minarets du Caire et surtout la mosquée de Méhémet-Ali (imitant celle de Sainte-Sophie) dominant les autres. (...) Descente facile par l'angle opposé.
Intérieur de la Grande Pyramide. Après le déjeuner nous visitons l'intérieur de la Pyramide. Elle s'ouvre du côté Nord, couloir tout uni (comme un égout) dans lequel on descend ; couloir qui remonte ; nous glissons sur les crottes de chauves-souris. Il semble que ces couloirs aient été faits pour y laisser doucement glisser des cercueils disproportionnés. Avant la chambre du roi, corridor plus large avec de grandes rainures longitudinales dans la pierre, comme si on y avait baissé quelque herse. Chambre du roi, tout granit en pierres énormes, sarcophage vide au fond. Chambre de la reine, plus petite, même forme carrée, communiquant probablement avec la chambre du roi.
En sortant à quatre pattes d'un couloir, nous rencontrons des Anglais qui veulent y entrer, et tous dans la même posture que nous ; nous échangeons des politesses et chacun suit sa route.
Pyramide de Chéphren. On ne monte pas dessus, si ce n'est Abdallah. “Abdallah cinq minutes montir.” À l'extrémité son revêtement subsiste encore, blanchi par les fientes d'oiseaux.
Intérieur. Chambre de Belzoni. Au fond un sarcophage vide. Belzoni n'y a rien trouvé que quelques ossements de bœuf, c'était peut-être ceux d'Apis. Sous le nom de Belzoni, et non moins gros, est celui de M. Just de Chasseloup-Laubat. (1) On est irrité par la quantité de noms d'imbéciles écrits partout en haut de la Grande Pyramide : il y a un Buffard, 79, rue Saint-Martin, fabricant de papiers peints, en lettres noires ; un Anglais enthousiaste, a écrit Jenny Lind (2) ; de plus, une poire représentant Louis-Philippe (presque tous noms modernes), et le jeu arabe, parallélogramme garni de petits trous ; on met de petits cailloux dans les trous, c'est un calcul.
Pyramide de Rhodopis. Il y a dedans plus de chauves-souris que dans les autres ; leur petit cri aigre interrompt le silence de ces demeures cachées. Une chambre effondrée ; était-ce là que gîtait Rhodopis ? Le plafond est ainsi fait : deux pierres convexes se touchant font une ogive très élargie.
Non loin, par des couloirs, on communique à une autre chambre contenant des cellules latérales, à momies ; il y a six cellules, deux au fond et quatre sur le côté droit.
Hypogée, derrière la Grande Pyramide. Sur les murs, en demi-relief, prêtres, sacrifices d'animaux, joutes navales ; une vache vêlant, le veau est tiré par un homme. Le couloir est voûté, mais c'est une seule pierre convexe qui fait la voûte.
Sphinx. Nous fumons une pipe par terre sur le sable en le considérant. Ses yeux semblent encore pleins de vie, le côté gauche est blanchi par les fientes d'oiseaux (la calotte de la Pyramide de Chéphren en a ainsi de grandes taches longues), il est juste tourné vers le soleil levant, sa tête est grise, oreilles fort grandes et écartées comme un nègre, son cou est usé et rétréci ; devant sa poitrine un grand trou dans le sable, qui le dégage ; [le nez absent ajoute à la ressemblance en le faisant camard. Au reste il était certainement éthiopien; les lèvres sont épaisses.] (...)
Dimanche. Matinée froide passée à la photographie ; je pose en haut de la Pyramide qui est à l'angle S.-E. de la grande. (...)
Promenade à cheval dans le désert l'après-midi. Nous passons entre la première et la seconde Pyramide, nous arrivons bientôt devant une allée de sable, faite comme par un seul grand coup de vent. Grandes places de pierres qui semblent de la lave. Temps de galop, essai de nos cornets, silence. Il nous semble que nous sommes sur une grève marine et que nous allons bientôt voir les flots ; nos moustaches sont salées, le vent est âpre et fortifiant ; des traces de chacal, des pas de chameau à demi effacés par le vent. En haut de chaque colline on s'attend à découvrir quelque chose de nouveau et l'on ne découvre que toujours le désert.
Nous revenons ; le soleil se couche. La verte Égypte au fond ; à gauche, pente de terrain toute blanche, on dirait de la neige : les premiers plans sont tout violets ; les cailloux brillent, [baignés littéralement dans de la couleur violette ; on dirait que c'est une de ces eaux si transparentes qu'on ne les voit pas, et les cailloux entourés de cette lumière, glacée sur elle, ont l'air métallique et brillant]. Un chacal court et fuit à droite. On les entend glapir à l'approche de la nuit.
Retour à la tente, en passant au pied de la Pyramide de Chéphren, qui me paraît démesurée et tout à pic; ça a l'air d'une falaise, de quelque chose de la nature, d'une montagne qui serait faite comme cela, de je ne sais quoi de terrible qui va vous écraser. C'est au soleil couchant qu'il faut voir les Pyramides.“                                                                 
(1) Probablement Justin de Chasseloup-Laubat (1805-1873) qui était député sous la monarchie de Juillet.
(2) Nom d'une cantatrice célèbre.

Source : Gallica

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