samedi 23 octobre 2010

“Les Égyptiens n’ont jamais taillé une pierre sans y loger une idée” (Édouard Schuré - XIXe s.)

Dans un article intitulé “Sanctuaires d’Orient - L’Égypte ancienne : son symbolisme et sa religion”, publié dans la Revue des deux mondes en 1895, l’écrivain, philosophe et musicologue français Édouard Schuré (1841-1929) relate sa visite au plateau de Guizeh.
Le récit prend par moments des allures d’exploit sportif : pénétrer au coeur de la Grande Pyramide, ça se mérite ! Mais l’auteur n’en oublie pas pour autant de livrer les réflexions, plus philosophiques que techniques, que lui inspire son parcours au sein de la “montagne en pierres de taille”, à partir du principe, dont on appréciera le bon sens, que “toute forme architecturale exprime une pensée”.



E. Schuré (Wikimedia commons)
“La tradition antique et moderne a fait instinctivement de la Pyramide et du Sphinx les symboles de l'Égypte.  Ce sont ses armes parlantes dans la mêlée des religions. Aujourd’hui que cette civilisation a disparu depuis près de deux mille ans, ces monuments la représentent et la résument encore à tous les yeux comme les signes mystérieux et sûrs d'une idéographie universelle. Ces deux symboles sont, à vrai dire, le point de départ et la synthèse primitive de la religion égyptienne. En y joignant un troisième emblème, le disque ailé du soleil, nous aurons serré en un faisceau les clefs de l'Égypte sacrée. Comme pour mieux nous prouver que ce sont des signes essentiels et très anciens, leur trinité grandiose se présente à nous en un groupe saisissant, taillé en traits gigantesques, au seuil du désert, sur le plateau rocheux de Gizèh, là même où l'on a trouvé les plus vieilles inscriptions de l'ancien empire et des premières dynasties.
Elles règnent encore sur le pays et de loin elles hantent l'habitant comme voyageur, les vieilles pyramides de la chaîne libyque, marquant les nécropoles de Zaouyet-el-Aryan, d'Abousir, de Sakkara et de Daschour. De la crête poudreuse du Mokkatam comme des quais populeux de la ville, de la pointe de l’île de Raoudah comme de la dahabièh qui remonte le fleuve, on les aperçoit noires, jaunes ou pourpres, selon l'heure du jour, mais immuables dans leur forme triangulaire, sentinelles de pierre montrant le chemin de la haute Égypte. Vues du port du vieux Caire, celles de Gizèh ressemblent à trois tentes étagées en coulisse, l'une derrière l’autre. Mais on passe le magnifique et vaste pont en fil de fer de Kasr-el-Nil et les superbes allées de sycomores de Guéziréh ; on traverse l'autre bras du fleuve et l'on s’engage sur la grande chaussée plantée d'acacias qui s'en va droit sur la pyramide de Chéops. Celle-ci commence à grandir, cachant presque ses soeurs rivales dérobées derrière elle. Les marchés de fellahs, qui animent les bords de la chaussée avec leurs ânes, leurs tas d'oranges et de cannes à sucre, ont disparu. On ne voit plus des deux côtés que l'immense plaine verte et germinante ; terre fertile d'alluvion, si vaste, si uniforme, que fleuves, canaux, villages et jardins s'y confondent et s'y noient sous la royauté de la grande ligne horizontale. Mais devant nous, entre les feuillages touffus des arbres, se lève démesurément le colossal mausolée. Brusquement la verdure cesse, et la pyramide se dresse seule, libre, imposante dans le ciel clair, sur le plateau nu où monte un chemin de sable blanc. (...)
Nous voici au pied de la montagne en pierres de taille. L'escalier gigantesque émerge royalement des vagues sablonneuses du désert labouré et bouleversé par le vent. Trois Bédouins vous appréhendent au corps, vous hissent de bloc en bloc : et l'on grimpe essoufflé, mais enlevé malgré soi, comme un ballot par un treuil, sur ces marches qui ont environ un mètre de hauteur. De la petite plate-forme du sommet, l'œil redescend, non sans vertige, les degrés de la pyramide qui recouvrirait comme une cloche Saint-Pierre de Home, et dont les blocs alignés feraient, dit-on, le tour de la France. (...)
Pas un brin d'herbe, pas un arbuste : à perte de vue, des pyramides, des tombeaux, des ossements qui blanchissent. On est saisi par le frisson du temps destructeur. Mais un sentiment d'orgueil lui succède, car l'homme a su donner à ces monuments funéraires un caractère d'éternité qui semble défier le temps et la mort elle-même. Chrétiens, barbares, Mamlouks, Arabes, Bédouins, archéologues, tous ont bêché et fouillé ces mausolées magnifiques. Ils ont à peine écorché leur surface : leur masse, leur  forme, leur pensée est intacte. “Le temps, a-t-on dit, se moque des choses et les pyramides se moquent du temps.”
L'ascension et la descente de la grande Pyramide suffisent pour rompre les genoux du voyageur, mais ce n'est que la moitié de l'épreuve et la moins dure, car il s'agit maintenant de pénétrer dans les flancs du monstre jusqu'au tombeau de Chéops. On sait avec quel art le pharaon réussit à barricader et à cacher sa demeure suprême. Non seulement l’entrée du tombeau était masquée par la surface uniforme du revêtement de granit, le couloir descendant était destiné à dérouter les futurs profanateurs, car il aboutissait à une fausse chambre inachevée et en cul-de-sac.
Le vrai couloir, conduisant au centre de l’édifice et au sarcophage du roi, avait été muré par un bloc de granit engagé dans la voûte du couloir descendant. Pour découvrir le premier, le colonel Wyse dut se creuser un chemin vertical à travers la maçonnerie. Il pénétra ainsi dans la grande galerie ascendante. Encore trouva-t-il la chambre du sarcophage barrée par une plaque et quatre herses de granit qui en défendaient le vestibule. Ainsi fut découverte la haute chambre funéraire du pharaon Khoufou, de la IVe dynastie, vivant environ quatre mille ans avant notre ère. Dans son sarcophage vide, on ne trouva qu'un peu de terre.
Aujourd'hui cette exploration est plus aisée, mais l'effort qu'elle exige est toujours pénible. Un trou noir s'ouvre à la dix-huitième assise de l'escalier géant, à quarante-cinq mètres au-dessus du sol. Il est protégé par un fronton composé de deux énormes quartiers de roc formant un angle obtus. Le couloir n'ayant qu'un mètre de haut, on n'entre qu'en se baissant. Telles sont les fourches caudines de ce tombeau royal. À peine quelques entailles grossières dans la déclivité perfide des dalles luisantes. On glisse, on tombe, on avance en rampant, Enfin on roule dans une sorte de puits ténébreux. Plus de jour dans ce trou mal éclairé par les pauvres.chandelles vacillantes que l'on tient en trébuchant.
Beaucoup de voyageurs parvenus à ce point perdent courage et s'en retournent haletants, la tête congestionnée, vers l'issue où brille la lumière libératrice. Mais qui veut atteindre le cœur de la pyramide doit ramasser maintenant toutes ses forces. Il faut grimper et se tordre par une sorte de spirale pour gagner le couloir ascendant. Là, on avance le dos courbé, on recommence à ramper dans les ténèbres avec son lumignon. Une chaleur oppressante vous prend à la gorge; elle augmente à chaque pas, on étouffe. Il semble que la maçonnerie compacte de la pyramide vous pèse sur la poitrine et va vous écraser. Tout à coup le couloir s'élève. Un fil d'aluminium allumé éclaire une galerie majestueuse, haute de huit mètres dont les assises supérieures s'avancent en encorbellement. On respire, et l'on pourrait se croire à l'entrée d'un temple magnifique s'il y avait des marches taillées dans cette pente glissante. Mais ce ne sont que de légères entailles à la distance d’un mètre et l'on avance à grand'peine, avec des chutes fréquentes à moins de se faire soutenir par les Bédouins qui grimpent comme des chats dans ce corridor fantastique. Les pierres sans ciment sont si merveilleusement ajustées qu'on ne passerait pas une aiguille entre elles et que toutes les surfaces luisent comme des glaces.
Enfin le chemin s'aplanit, on traverse le vestibule et on pénètre dans le caveau royal, long de dix mètres sur cinq de haut et de large. II est entièrement nu. Pas une figure, pas une inscription sur les murs. Un sarcophage vide et mutilé, sans couvercle. La mort sans phrase. Ce refuge contre la destruction devient ainsi le plus éloquent symbole du néant de toute matière et de toute chose visible. Deux soupiraux obliques, ménagés dans l'épaisseur de la pyramide, aèrent la chambre funéraire. L'un est exactement orienté sur l'étoile polaire.
Ce mausolée monstre, considéré à juste titre par les Grecs comme une des merveilles du monde, suppose une science architecturale de premier ordre. « Personne ne peut examiner l'intérieur de la pyramide, dit Fergusson, sans être frappé d'étonnement par l'admirable habileté mécanique qui a été déployée dans sa construction. Les immenses blocs de granit apportés d'Assouan à une distance de cinq cents milles, polis comme du verre et façonnés de telle sorte qu'on peut à peine découvrir leurs interstices ! Rien n’est plus merveilleux que l'extraordinaire quantité de science mise en œuvre dans la construction des chambres de support, au-dessus du plafond de la chambre principale, dans l'alignement des galeries en pente, dans la sage disposition des couloirs du vestibule et dans l'accord de toutes les parties de l'édifice. Elles sont toutes exécutées avec une telle précision que, malgré l'immense poids de l’ensemble, pas une pierre n‘a cédé d'un pouce. Jamais, depuis ce jour, rien de plus parfait n'a été construit au point de vue mécanique. »



Photo Marc Chartier


Voilà pour la puissance d'exécution. Mais toute forme architecturale exprime une pensée. Les Égyptiens sont les premiers et les plus forts symbolistes du monde. Ils n'ont jamais taillé une
pierre sans y loger une idée. Ce monument qui résume leur génie et leur religion demeure énigmatique au premier abord. Toutefois, sa forme éveille sur-le-champ l'idée de l'Immuable et de l’Éternel dans sa formidable abstraction. Ce n'est pas l’image du Dieu vivant, mais la figure géométrique de la Loi, le pentaèdre de l'Absolu. Quant à l’intérieur, il déroute, il accable. Cette descente dans le noir, cette remontée laborieuse aboutissant à un caveau, quelle image condensée de la vie humaine, de cette poussée douloureuse au cœur du mystère qui semble finir au tombeau, dans la chambre du néant !”

Source : Gallica

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