jeudi 7 octobre 2010

“Les ingénieurs égyptiens procédaient de façon à n'être jamais surpris par l’événement” (Maurice Landrieux - XIXe-XXe s.)

Généralement à l’occasion ou à la suite d’un pèlerinage en Terre Sainte, nombreux furent les hommes d’Église à insérer dans le récit de leur périple une description des pyramides égyptiennes - détour obligé - et les commentaires que leur inspirait une telle découverte.
Autres temps, autres moeurs... Bien assis dans leurs convictions religieuses, avec de surcroît la satisfaction d’avoir fait le “bon choix”, nos pèlerins-commentateurs avaient tendance à établir des comparaisons, avec souvent une arrière-pensée de suprématie de leur propre credo, entre la philosophie à connotation religieuse des anciens Égyptiens et leur propre édifice théologique. D’aucuns, parmi ces bonnes âmes, s’ingéniaient même à célébrer la “sainte messe”, en installant leur autel de campagne sur les pierres “païennes” des pyramides !
Quoi qu’il en soit de ces comportements surannés, les récits en question ne sont pas nécessairement à classer au rebut des connaissances égyptologiques. Certes, l’observation et la précision scientifiques sont parfois hésitantes, imprécises, voire à la limite du farfelu. Mais dans la mesure où elles reflètent un contact personnel et vécu avec les pyramides et leur message intemporel, elles prennent place, même modestement, dans la grande histoire des découvreurs de l’Égypte pharaonique.
Le texte qui suit est extrait de l’ouvrage Aux pays du Christ : études bibliques en Égypte et en Palestine (1895), de l'abbé Maurice Landrieux (1857-1926), qui fut évêque de Dijon de 1915 à 1926. Il est introduit par cette réflexion sur le temps qui, à mon sens, n’a rien perdu de sa pertinence : “S'il a plu à la Providence de tenir en réserve, sous les sables du désert, les momies des Pharaons et toute la civilisation de la vieille Égypte, pour confondre nos rationalistes à la fin du XIXe siècle, il lui a plu aussi d'immobiliser la Terre Sainte et de la maintenir au point où les événements bibliques l'avait laissée ou à peu près ; en sorte qu'aujourd'hui, il y a plus d'analogie peut-être entre l'Orient moderne et l'époque patriarcale qu'entre notre génération et celle de 89 ou de 1830.”



“Après un déjeuner champêtre sur les pelouses ou sous les bosquets du parc de Boulaq, la caravane reprit sa course vers les Pyramides.
Que n'a-t-on pas dit sur ces étranges monuments?
Il paraît incontestable aujourd'hui qu'ils ne sont ni des tours de défense contre un nouveau déluge, ni de simples remparts contre les envahissements du désert, mais réellement des tombeaux.
Plus avant dans le désert lybien, on en a trouvé dont les caveaux étaient encore garnis de momies d'ibis, de chats, d'animaux sacrés, et décorés d'emblèmes religieux.
À Sakkarah, l'ancienne Memphis, sous les ruines du Sérapéum, on a découvert, dans de riches sarcophages, des momies de boeufs Apis, avec la date précise de la mort de chacun.
La pyramide de Chéops, en particulier, ne peut être qu'un tombeau, construit ni pour les boeufs, ni pour les chats, mais, comme celles de Chéphrem et de Menkera ses voisines, pour les royales momies des Pharaons dont elles portent les noms.
Il est assez remarquable que, construites du vivant même des rois dont elles devaient recevoir la dépouille, elles étaient toujours terminées quand ils mouraient, plus ou moins élevées selon qu'ils avaient régné plus ou moins longtemps.
La mort livrait donc ses secrets aux ingénieurs égyptiens ? Nullement. Mais ils procédaient de façon à n'être jamais surpris par l'événement.
Ils commençaient par construire la chambre mortuaire qui est l'âme du monument ; puis ils l'enclavaient dans une première pyramide assez élevée, mais très étroite, en forme d'aiguille, et alors, selon que les années le permettaient, on superposait les uns aux autres des revêtements qui formaient, à chaque fois, une pyramide complète de proportions supérieures à celles de la précédente. Quand le roi enfin se décidait à rejoindre ses ancêtres, les gros travaux étaient arrêtés et il ne restait plus qu'à donner au monument, par un cimentage soigné, sa dernière perfection.
Nous voici au pied du colosse.
L'impression première n'est pas l’étonnement.. On est presque déçu, comme lorsqu'on débouche du vieux Borgho sur la place du Vatican, en face de Saint-Pierre de Rome. C'est l'aspect familier du “déjà vu”. Mais, peu à peu, la masse s'affirme, s'impose, écrase ; c'est une chose immense qui remplit l'espace, le désert, le ciel, tout l'horizon.




La grande pyramide a une base carrée de deux cent trente mètres de côté, soit presque un kilomètre de tour. Elle couvre plus de cinq hectares, et s'élève à cent quarante-deux mètres.
On a calculé qu'avec les matériaux entrés dans sa construction, on entourerait la France d'une muraille de deux mètres de hauteur, sur trente centimètres d'épaisseur.
Les premiers arrivés sont déjà à mi-chemin de leur ascension. On les prendrait de loin pour de minuscules fourmis escaladant un énorme pain de sucre.
En avant ! (...)
Si l'ascension est rude - moins qu'on ne le prétend cependant -, la descente est facile : de gradins en gradins, après deux cent trois sauts, on se retrouve en bas.
Ces pauvres pyramides sont bien détériorées; mais, comme le Colisée à Rome, comme tant d'autres ruines fameuses, c'est à la sottise de l'homme plus encore qu'à la dent des siècles
qu'elles doivent s'en prendre : tempus edax, disait Horace, homo edacior, le temps a moins mordu que les hommes. Le temps ébrèche, il écorne, mais il patine la pierre, il rend plus beaux les monuments qui vieillissent. Tandis que l'homme, comme un fou, brise, déchire, taille dans le vif, et mutile les chefs-d'oeuvre de l'antiquité pour faire de leurs débris quelques palais sans caractère et sans lendemain.
C'est bien d'avoir “fait la pyramide”, pour parler comme nos modernes Tartarins, il faudrait maintenant en explorer les profondeurs.
L'entrée est à une quinzaine de mètres de la base, sur la face Nord - car l'orientation est parfaite. Par des couloirs obscurs, si étroits par moments qu'il faut ramper pour y passer, si abrupts qu'il faut se cramponner à la pierre pour les gravir et qu'on risque vingt fois de se rompre les reins pour revenir en arrière, épuisé sous l'effort, suffoqué de chaleur et énervé par ce malaise de l'inconnu, par cette obscurité épaisse qui aggrave toutes les difficultés, on atteint successivement trois cavités principales : l'une, très profonde, à trente-deux mètres au-dessous de la base ; une autre à peu près sur le plan horizontal de l'entrée, dite Chambre de la Reine ; une troisième, la Chambre du Roi, beaucoup plus élevée dans l'axe vertical, qui conserve le sarcophage vide de Chéops.
Quel orgueil et quel néant ! Cent mille ouvriers, au dire d'Hérodote, travaillant pendant trente ans à l'enterrement de ce Pharaon qui vivait au moins douze siècles avant Jésus-Christ, et qui n'a rien laissé que son nom, grâce à la criminelle folie de son tombeau !
Quel contraste aussi entre ces puissantes constructions et les monuments fragiles et délicats des Arabes. Ceux-ci bâtissent, sans souci du lendemain, une mosquée éphémère, un palais de carton ; ceux-là entassaient les unes sur les autres des roches cyclopéennes pour faire un temple à la divinité, un tombeau au Pharaon, comme s'ils avaient disposé du temps et de l'éternité !
On sort de cette excursion dans le mystère, incomparablement plus pénible que la montée extérieure, avec l'impression d'une délivrance, avec un soulagement, une joie de respirer à l'aise, de retrouver la lumière et de ne plus sentir peser sur sa tête tant de siècles et surtout tant de pierres (1). (...)
Le Sphinx, père de l'épouvante, veille à quatre pas de la grande Pyramide.
Il faut l'aborder du bon côté pour n'être pas déçu. Monstre à face humaine dans l'attitude d'un lion étendu, à demi ensablé, il étonne par ses dimensions, par la fixité de son regard, par le calme infini qu'expriment ses traits, sa pose et mieux encore la solitude qui l'environne, avec le silence des grandes choses mortes qu'il a vues se coucher à ses pieds.
Un temple curieux, encore noyé dans le sable, mais déblayé à l'intérieur, a été découvert par Mariette il y a quelques années, auprès du Sphinx, devant lui, et l'on a pensé qu'Isis avait là son idole et ses autels, à moins que ce temple ne soit aussi qu'un tombeau.
Les assises énormes sont dressées les unes sur les autres, comme des Titans l'auraient fait, dans un appareil sobre et sévère, sans autre ornementation que la pureté de la ligne droite et la magnificence des pierres : un beau granit rose, poli connue le marbre, et l'albâtre aux veines laiteuses.
Pas une moulure, pas une inscription !
Une stèle déchiffrée par Mariette raconte que le temple du Sphinx a été restauré par Chéops. Quel âge peut donc avoir ce monument pour qu'on l'ait trouvé déjà délabré à l'époque où l'on bâtissait la Pyramide ?
Le Sphinx est de belle taille, mais les pyramides l'écrasent ; c'est un mauvais voisinage. Il mesure cinquante-sept mètres de l'extrémité des pattes de devant à la naissance de la queue. La tête a dix mètres du menton jusqu'au front, sur quatre de largeur.
Mais tout ici n'est point création de l'art ; la nature a sa part dans l'oeuvre, car le Sphinx n'est en somme qu'une roche naturelle affectant forme d'animal, dont les architectes égyptiens ont corrigé les défauts, qu'ils ont complétée et à laquelle ils ont adapté une tête humaine. Hélas ! le menton s'ébrèche, le nez est entamé et déjà une oreille est tombée !
Mais, qui ne l'a remarqué ? ils ont entre eux un grand air de famille, tous ces sphinx égyptiens ; et, vraisemblablement, ils reproduisent les traits caractéristiques de la race qui habitait le pays en ce temps-là. Aujourd'hui encore, on a de ces rencontres, et l'on s'arrête ébahi devant des
types de fellahines dont le visage solennel et mystérieux semble un pastiche étrange de la physionomie du Sphinx.”



(1) On prétend aujourd'hui tirer une objection catégorique, contre la chronologie biblique, de la perfection et de l'importance des monuments égyptiens.
Ce n'est pas, dit-on, durant les deux ou trois siècles qui séparent le déluge du règne de Chéops, que l'Égypte aurait pu atteindre le chiffre de population et le degré de culture scientifique suffisants pour réaliser une oeuvre comme la grande pyramide. Il est donc nécessaire d'admettre un laps de temps beaucoup plus considérable qui ne cadre plus avec le chapitre X de la Genèse.
L'objection est spécieuse. Hérodote parle de cent mille ouvriers employés pendant trente ans aux travaux de la grande pyramide. Or, des calculs très modérés, basés sur une moyenne de sept enfants par mariage, donnent ce résultat que le groupe qui s'installa en Égypte a pu aisément former en moins de trois siècles une population de douze millions d'hommes. (Cf. Dessailly, Antiquité de la race humaine, p. 45 et 69.)
Quant à la civilisation, l'Amérique, que Christophe Colomb trouva dans la barbarie et qui mit à peine deux cents ans pour rivaliser avec l'Europe, qu'elle supplante maintenant, nous fournit un exemple très précieux. La science, qui fut infuse en Adam et expérimentale dans ses enfants, était parvenue jusqu'à Noé qui la transmit à sa postérité. Si certains peuples, dans les vicissitudes des lointaines migrations, ont pu la perdre assez pour redescendre à un état sauvage, la race égyptienne, au contraire, en contact immédiat avec le foyer, fut plus à même que toute autre de recueillir cet héritage dans son intégrité.
D'ailleurs, Moïse, qui fixa la chronologie biblique, connaissait mieux que personne les monuments de l'Égypte et son histoire. Il n'est pas admissible qu'il eût compromis aussi naïvement son crédit auprès des Hébreux à qui les choses de l'Égypte étaient familières, en prenant à son compte, si elle existait, une pareille contradiction. Il savait bien ce qu'il écrivait.
Il faut en dire autant des Septante. Les seuls documents profanes sur lesquels on s'appuie pour s'inscrire en faux contre la chronologie biblique, ce sont des fragments des Tables de Manéthon ; or, ce prêtre dressait le tableau des dynasties égyptiennes, en même temps que les Septante, traduisant la Bible à Alexandrie, établissaient la chronologie des Hébreux. Il travaillait auprès d'eux, pour le compte du même Pharaon, Ptolémée Philadelphe. Comment supposer alors que ces deux documents se soient ignorés l'un l'autre ? Et pourquoi s'obstiner à ne pas vouloir les mettre en harmonie l'un avec l'autre, puisqu'on peut le faire sans tant de difficultés, au dire des égyptologues les plus compétents ? Sur ce point, comme sur bien d'autres, la science gagnerait à être plus modeste.

Source : Gallica

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