samedi 6 février 2010

Les pyramides : "bibles de l'Égypte" (Denis Diderot - XVIIIe s.)

L'écrivain français Denis Diderot (1713-1784) fut le maître d'œuvre d'une célèbre Encyclopédie.
On lui doit également des développements philosophiques dans lesquels il "se démarque en proposant plus de la matière à un raisonnement autonome du lecteur qu'un système complet, fermé et rigide" (Wikipédia). D'abord influencé par le catholicisme, il a évolué vers un certain déisme, avant de se laisser convaincre par les idées matérialistes.
On retrouve ces traits de pensée dans le chapitre qu'il a consacré à la "Philosophie des Égyptiens", dans l'ouvrage Collection complète des œuvres philosophiques, littéraires et dramatiques de M. Diderot, tome 1, 1773. Même s'il reconnaît l' "à peu près" de son analyse de "l'état des choses en Égypte", il engage une virulente diatribe contre les prêtres de ce pays, soucieux avant toute autre priorité du "vain et pompeux étalage de leur culte". D'où l'inévitable question sur la crédibilité des sources auxquelles s'est référé le "Père de l'Histoire", Hérodote ayant vécu en un temps où "les pyramides portaient des inscriptions dans une langue et des caractères inconnus".
Dans un tel contexte "d'obscurités et de confusion", alors que, précise Diderot, la véritable écriture n'était pas encore inventée, on conçoit que les Égyptiens aient pu confier à la pierre de monuments pouvant défier le temps, la conservation de leurs sciences et de leurs arts, et, plus globalement, la mémoire de leurs connaissances.

Diderot par Louis-Michel van Loo, 1767 (source : Wikimedia commons)
L'histoire de l'Égypte est, en général, un chaos, où la chronologie, la religion et la philosophie sont particulièrement remplies d'obscurités et de confusion.
Les Égyptiens voulurent passer pour les peuples les plus anciens de la terre, et ils en imposèrent sur leur origine. Leurs prêtres furent jaloux de conserver la vénération qu'on avait pour eux, et ils ne transmirent à la connaissance des peuples que le vain et pompeux étalage de leur culte. La réputation de leur sagesse prétendue devenait d'autant plus grande qu'ils en faisaient plus de mystère, et ils ne la communiquèrent qu'à un petit nombre d'hommes choisis, dont ils s'assurèrent la discrétion par les épreuves les plus longues et les plus rigoureuses. Les Égyptiens eurent des rois, un gouvernement, des lois, des sciences, des arts, longtemps avant que d'avoir aucune écriture ; en conséquence, des fables accumulées pendant une longue suite de siècles corrompirent leurs traditions. Ce fut alors qu'ils recoururent à l'hiéroglyphe, mais l'intelligence n'en fut ni assez facile, ni assez générale pour se conserver.
Les différentes contrées de l'Égypte souffrirent de fréquentes inondations ; ses anciens monuments furent renversés ; ses premiers habitants se dispersèrent ; un peuple étranger s'établit dans ses provinces désertes ; des guerres qui succédèrent répandirent, parmi les nouveaux Égyptiens, des transfuges de toutes les nations circonvoisines. Les connaissances, les coutumes, les usages, les cérémonies, les idiomes se mêlèrent et se confondirent. Le vrai sens de l'hiéroglyphe, confié aux seuls prêtres, s'évanouit ; on fit des efforts pour le retrouver. Ces tentatives donnèrent naissance à une multitude incroyable d'opinions et de sectes. Les historiens écrivirent les choses comme elles étaient de leur temps ; mais la rapidité des événements jeta dans leurs écrits une diversité nécessaire. On prit ces différences pour des contradictions ; on chercha à concilier sur une même date ce qu'il fallait rapporter à plusieurs époques. On était égaré dans un labyrinthe de difficultés réelles ; on en compliqua les détours pour soi-même et pour la postérité, par les difficultés imaginaires qu'on se fit.
L'Égypte était devenue une énigme indéchiffrable pour l'Égyptien même, voisin encore de la naissance du monde, selon notre chronologie. Les pyramides portaient, au temps d'Hérodote, des inscriptions dans une langue et des caractères inconnus ; le motif qu'on avait eu d'élever ces masses énormes était ignoré. À mesure que les temps s'éloignaient, les siècles se projetaient les uns sur les autres ; les événements, les noms, les hommes, les époques, dont rien ne fixait la distance, se rapprochaient imperceptiblement et ne se distinguaient plus ; toutes les transactions semblaient se précipiter pêle-mêle dans un abîme obscur, au fond duquel les Hyérophantes faisaient apercevoir à l'imagination des naturels, et à la curiosité des étrangers, tout ce qu'il fallait qu'ils y vissent pour la gloire de la nation et pour leur intérêt. Cette supercherie soutint leur ancienne réputation. On vint de toutes les contrées du monde connu chercher la sagesse en Égypte. Les prêtres égyptiens eurent pour disciples Moïse, Orphée, Linus, Platon, Pythagore, Démocrite, Thalès ; en un mot, tous les philosophes de la Grèce. Ces philosophes, pour accréditer leurs systèmes, s'appuyèrent de l'autorité des Hyérophantes. De leur côté, les Hyérophantes profitèrent du témoignage même des philosophes pour s'attribuer leurs découvertes. Ce fut ainsi que les opinions qui divisaient les sectes de la Grèce s'établirent successivement dans les gymnases de l'Égypte. Le platonisme et le pythagorisme surtout y laissèrent des traces profondes ; ces doctrines portèrent des nuances plus ou moins fortes sur celles du pays. Les nuances qu'elles affectèrent d'en prendre achevèrent la confusion. Jupiter devint Osiris ; on prit Typhon pour Pluton. On ne vit plus de différence entre l'Adès et l'Amenthès. On fonda, de part et d'autre, l'identité sur les analogies les plus légères. Les philosophes de la Grèce ne consultèrent là-dessus que leur sécurité et leurs succès ; les prêtres de l'Égypte, que leur intérêt et leur orgueil. La sagesse versatile de ceux-ci changea au gré des conjonctures. Maîtres des livres sacrés, seuls initiés à la connaissance des caractères dans lesquels ils étaient écrits, séparés du reste des hommes, et renfermés dans des séminaires, dont la puissance des souverains faisait à peine entr'ouVrir les portes, rien ne les compromettait. Si l'autorité les contraignait à admettre à la participation de leurs mystères quelque esprit naturellement ennemi du mensonge et de la charlatanerie, ils le corrompaient et le déterminaient à seconder leurs vues, ou ils le rebutaient par des devoirs pénibles et un genre de vie austère. Le néophyte le plus zélé était forcé de se retirer, et la doctrine ésotérique ne transpirait jamais.
Tel était, à peu près, l'état des choses en Égypte lorsque cette contrée fut inondée de Grecs et de Barbares qui y entrèrent à la suite d'Alexandre ; source nouvelle de révolutions dans la théologie et la philosophie égyptiennes. La philosophie orientale pénétra dans les sanctuaires d'Égypte, quelques siècles avant la naissance de Jésus-Christ. Les notions judaïques et cabalistiques s'y introduisirent sous les Ptolémées. Au milieu de cette guerre intestine et générale, que la naissance du christianisme suscita entre toutes les sectes des philosophes, l'ancienne doctrine égyptienne se défigura de plus en plus. Les Hyérophantes, devenus syncrétistes, chargèrent leur théologie d'idées philosophiques, à l'imitation des philosophes qui remplissaient leur philosophie d'idées théologiques. On négligea les livres anciens. On écrivit le système nouveau en caractères sacrés ; et bientôt ce système fut le seul dont les Hyérophantes conservèrent quelque connaissance. Ce fut dans ces circonstances que Sanchoniaton, Manéthon, Asclépiade, Palefate, Chéremon, Hécatée publièrent leurs ouvrages. Ces auteurs écrivaient d'une chose que ni eux, ni personne n'entendaient déjà plus. Qu'on juge par-là de la certitude des conjonctures de nos auteurs modernes, Kircher, Marsham et Witsius, qui n'ont travaillé qu'après des monuments mutilés, et que sur les fragments très suspects des disciples des derniers Hyérophantes.
(...) L'Égypte fut désolée par des guerres intestines et étrangères. Le Nil rompit ses digues, il se fit des ouvertures qui submergèrent une grande partie de la contrée. Les colonnes d'Agathodemon furent renversées ; les sciences et les arts se perdirent ; et l'Égypte était presque retombée dans sa première barbarie, lorsqu'un homme de génie s'avisa de recueillir les débris de la sagesse ancienne ; de rassembler les monuments dispersés ; de rechercher la clef des hiéroglyphes, d'en augmenter le nombre, et d'en confier l'intelligence et le dépôt à un collège de prêtres. Cet homme fut le troisième fondateur de la sagesse des Égyptiens. Les peuples le mirent aussi au nombre des dieux, et l'adorèrent sous le nom d'Hermès Trismégiste.

 Hermès Trismégiste, mosaïque - parvis de la Cathédrale de Sienne
source : Wikimedia commons)
Tel fut donc, selon toute apparence, l'enchaînement des choses. Le temps qui efface les défauts des grands hommes, et qui relève leurs qualités, augmenta le respect que les Égyptiens portaient à la mémoire de leurs fondateurs, et ils en firent des dieux. Le premier de ces dieux inventa les arts de nécessité ; le second fixa les événements par des symboles ; le troisième substitua au symbole l'hiéroglyphe, plus commode ; et s'il m'était permis de pousser la conjecture plus loin, je ferais entrevoir le motif qui détermina les Égyptiens à construire leurs pyramides ; et pour venger ces peuples des reproches qu'on leur a faits, je représenterais ces masses énormes dont a tant blâmé la vanité, la pesanteur, les dépenses et l'inutilité, comme les monuments destinés à la conservation des sciences, des arts et de toutes les connaissances utiles à la nation égyptienne.
En effet, lorsque les monuments du premier ou du second Mercure eurent été détruits, de quel côté se durent porter les vues des hommes pour se garantir de la barbarie dont on les avait retirés, conserver les lumières qu'ils acquéraient de jour en jour, prévenir les suites des révolutions fréquentes auxquelles ils étaient exposés dans ces temps reculés où tous les peuples semblaient se mouvoir sur la surface de la terre, et obvier aux événements destructeurs dont la nature de leur climat les menaçait particulièrement ? Fut-ce de chercher un autre moyen, ou de perfectionner celui qu'ils possédaient ? Fut-ce d'assurer de la durée à l'hiéroglyphe, ou de passer de l'hiéroglyphe à l'écriture ? Mais l'intervalle de l'hiéroglyphe à l'écriture est immense. La métaphysique qui rapprocherait ces découvertes, et qui les enchaînerait l'une à l'autre, serait mauvaise. La figure symbolique est une figure de la chose. II y a le même rapport entre la chose et l'hiéroglyphe : mais l'écriture est une expression des voix. Ici le rapport change ; ce n'est plus un art inventé qu'on perfectionne ; c'est un nouvel art qu'on invente, et un art qui a ce caractère particulier que l'invention eût dû être totale et complète. (...)
Le génie rare, capable de réduire à un nombre borné l'infinie variété des sons d'une langue, de leur donner des signes, de fixer pour lui-même la valeur de ces signes, et d'en rendre aux autres l'intelligence commune et familière ne s'étant point rencontrée chez les Égyptiens, dans la circonstance où il leur aurait été le plus utile ; ces peuples, pressés entre l'inconvénient et la nécessité d'attacher la mémoire des faits à des monuments, ne durent naturellement penser qu'à en construire d'assez solides pour résister éternellement aux plus grandes révolutions. Tout semble concourir à fortifier cette opinion ; l'usage antérieur de confier à la pierre et au relief l'histoire des connaissances et des transactions : les figures symboliques qui subsistent encore au milieu des plus anciennes ruines du monde ; celles de Persépolis, où elles représentent les principes du gouvernement ecclésiastique et civil ; les colonnes sur lesquelles Theut grava les premiers caractères hiéroglyphiques ; la forme des nouvelles pyramides sur lesquelles on se proposa, si ma conjecture est vraie, de fixer l'état des sciences et des arts en Égypte ; leurs angles propres à marquer les points cardinaux du monde, et qu'on a employés à cet usage ; la dureté de leurs matériaux qui n'ont pu se tailler au marteau, mais qu'il a fallu couper à la scie ; la distance des carrières d'où ils ont été tirés, aux lieux où ils ont été mis en œuvre ; la prodigieuse solidité des édifices qu'on en a construits ; leur simplicité, dans laquelle on voit que la seule chose qu'on se soit proposée, c'est d'avoir beaucoup de solidité et de surface ; le choix de la figure pyramidale ou d'un corps qui a une base immense et qui se termine en pointe ; le rapport de la base à la hauteur ; les frais immenses de la construction ; la multitude d'hommes et la durée du temps que ce travail a consommés ; la similitude et le nombre de ces édifices ; les machines dont ils supposent l'invention ; un goût décidé pour les choses utiles, qui se reconnaît à chaque pas qu'on fait en Égypte ; l'inutilité prétendue de toutes ces pyramides comparées avec la haute sagesse des peuples : tout bon esprit qui passera ces circonstances, ne doutera pas un moment que ces monuments n'aient été construits pour être couverts un jour de la science politique, civile et religieuse de la contrée ; que cette ressource ne soit la seule qui ait pu s'offrir à la pensée, chez des peuples qui n'avaient point encore d'écriture, et qui avaient vu leurs premiers édifices renversés ; qu'il ne faille regarder les pyramides comme bibles de l'Égypte, dont les temps et les révolutions avaient peut-être détruit les caractères plusieurs siècles avant l'invention de l'écriture ; que c'est la raison pour laquelle cet événement ne nous a point été transmis ; en un mot, que ces masses, loin d'éterniser l'orgueil ou la stupidité de ces peuples, sont des monuments de leur prudence et du prix inestimable qu'ils attachaient à la conservation de leurs connaissances. Et la preuve qu'ils ne se sont point trompés dans leur raisonnement, c'est que leur ouvrage a résisté, pendant une suite innombrable de siècles, à l'action destructive des éléments qu'ils avaient prévus, et qu'il n'a été endommagé que par la barbarie des hommes, contre laquelle les sages Égyptiens, ou n'ont point pensé à prendre des précautions, ou ont senti l'impossibilité d'en prendre de bonnes. Tel est notre sentiment sur la construction des pyramides de l'Égypte : il serait bien étonnant que, dans le grand nombre de ceux qui ont écrit de ces édifices, personne n'eût rencontré une conjecture qui se présente si naturellement.

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