vendredi 26 février 2010

Les pyramides d'Égypte, vues par Murtada Ibn al-Khafîf (c. 1200) - II

Pyramide de Khéphren (Photo Marc Chartier)
Dans une première partie (voir ICI), j'ai présenté quelques extraits de la préface de Pierre Vattier, traducteur de l'ouvrage L'Égypte de Murtadi, fils du Gaphiphe, où il est traité des pyramides, du débordement du Nil, et des autres merveilles de cette Province, selon les opinions et traditions des Arabes, 1661.
Cette seconde partie propose des extraits du livre de Murtada Ibn al-Khafîf, auquel Pierre Vattier, annonçant en quelque sorte la couleur, donne ce titre :"Merveilles d'Égypte selon les Arabes". Il est en effet notoire que les écrivains arabes des XIIe-XIIe s ont eu tendance à "broder" généreusement les contours de l'histoire des pyramides, en la liant à l'annonce du Déluge et en y introduisant des fioritures reflétant assurément des traditions colportées de génération en génération, avec une redondance du merveilleux qui a contribué à brouiller les cartes d'une vision plus soucieuse de coller à la réalité des faits, même si la Protohistoire peut bien légitimement faire quelque place au doute.
Pour la commodité de la lecture, j'ai rétabli l'orthographe actuelle.
Je n'ai évidemment repris ici que quelques passages du récit très "romanesque" d'al-Khafîf, en attirant l'attention sur deux points dignes d'une mention particulière :
- la description de la technique de construction, pour le moins insolite : utilisation de plomb fondu et de chevilles de fer pour relier les blocs de pierre ;
- la brèche d'accès à la pyramide, dite d'al-Ma'moun, "était déjà commencée" lorsque le Khalife "y fit travailler". D'où la conclusion toute logique : "quelqu'un" avait déjà entrepris de creuser le flanc de la pyramide dans le but d'y pénétrer.

"Le Déluge", par Gustave Doré (1832-1883). 
Image retouchée (modifications effectuées par Adam Cuerden). Source : Wikimedia commons
Le Prêtre ayant ainsi parlé, le Roi [Saurid] leur commanda de prendre les hauteurs des Astres, et de considérer quel accident ils promettaient. Sur quoi ils lui déclarèrent qu'ils promettaient premièrement le déluge, et après lui le feu. Alors il commanda que l'on bâtît les Pyramides, afin qu'ils y pussent transporter et resserrer ce qu'ils avaient de plus cher dans leurs trésors, avec les corps de leurs rois et leurs richesses, et les racines aromatiques qui leur servaient, et qu'ils écrivissent leur sagesse dessus, afin que la violence de l'eau ne la fît pas périr ; à quoi ils travaillèrent aussitôt.

Les Égyptiens rapportent dans leurs Annales que Saurid est celui qui a fait bâtir lui-même les Pyramides, et cela, parce qu'après la mort de son père il suivit ses traces, faisant habiter et cultiver les Provinces, et les gouvernant bien, rendant bonne justice au peuple, même au préjudice de ses intérêts, et de ceux de ses domestiques, faisant bâtir des Temples et ériger des Statues et des Talismans, de sorte que le peuple l'aima beaucoup.
(…) il fit alors bâtir les Pyramides et les grands Édifices, afin qu'ils lui servissent de refuge et à ses domestiques, et de tombeau pour la conservation de leurs corps, comme aussi afin qu'ils gravassent et marquassent sur leurs toits, sur leurs murailles et sur leurs colonnes , toutes les Sciences obscures et difficiles, dont les Égyptiens faisaient possession, les apprenant et les recueillant comme d'illustres successions, de ceux qui s'y étaient rendus recommandables dans toutes les Nations, et qu'ils y représentassent aussi les figures des Astres dans leurs signes, avec leurs effets et leurs significations, et les Secrets de la Nature, et les Ouvrages des Arts, et les grandes Lois, et les drogues salutaires, et les Talismans, et la Médecine et la Géométrie et toutes les autres choses qui pouvaient être utiles aux hommes, tant en public qu'en particulier, clairement et intelligiblement pour ceux qui avaient connaissance de leurs livres et de leur langue et de leurs écritures.
(…) Le Roi (...) commanda que l'on coupât les grandes Colonnes, et que l'on fondît le grand pavé ; il fit tirer l'étain de la terre d'Occident, puis il fit prendre les pierre noires, qu'il fit poser pour fondements des Pyramides aux environs de Syène. On les apportait du Nil sur les machines, et ils avaient certaines étapes particulières, et des marques empreintes, et sur elles des billets peinturés, que les Sages y avaient mis, de sorte que quand ils en avaient frappé la pierre, elle passait elle seule l'espace du jet d'une flèche. Ces pierres furent mises dans les fondements des Pyramides, de la première, qui est 1'Orientale, et de l'Occidentale, et de la Colorée. Ils mettaient au milieu de chaque pièce une cheville de fer, comme un pivot dressé, puis ils posaient sur elle l'autre pièce, après l'avoir percée au milieu, afin que le pivot de fer y entrât, et l'attachât sur celle de dessous ; ensuite de quoi l'on fondait du plomb, et on le faisait couler autour de la pièce, après que l'on avait ajusté l'écriture qui était dessus. II y fit faire des portes sous terre, à quarante coudées de profondeur à leur mesure, lesquelles portes avaient leur sortie dans des casemates voûtées bâties de pierre, et affermies avec beaucoup d'artifice, et dont la situation était cachée, chaque voûte ayant cent cinquante coudées de long.
La porte de la Pyramide Orientale était du côté Méridional, à cent coudées loin du milieu de la muraille Occidentale du côté Occidental. L'on mesurait aussi depuis la muraille Occidentale, c'est-à-dire depuis son milieu, cent coudées, et l'on fouissait, tant que l'on fût descendu à la porte de la casemate voûtée, par où l'on entrait.
Quant à la Pyramide colorée, faite de pierres de deux couleurs, sa porte était du côté Maritime ou Septentrional, et l'on mesurait aussi du milieu du mur maritime cent coudées, qui en faisaient cinq cents à la mesure Musulmane. Il la fit bâtir à plomb dans la terre, jusques à quarante coudées de profondeur, puis il la fit élever autant, quoi que ce qui est élevé sur terre des Pyramides n'en soit que le tiers, si bien que celle-ci est la plus haute, bâtie en la manière des planchers élevés en chambres hautes de notre temps présent. Ils les bâtirent dans le temps de leur bonne fortune, pendant que toutes leurs affaires mondaines leur venaient à souhait.
Après que le Roi Saurid en eut achevé le bâtiment, il les fit couvrir de drap de soie de diverses couleurs, depuis le haut jusques au bas, et fit célébrer pour elles une grande fête, où tous les habitants du Royaume assistèrent, sans qu'il en manquât un, de tous les côtés de l'Égypte.

(…) [Puis le Roi fit déposer dans les pyramides] tout ce qu'il put de ses trésors et de ses richesses les plus précieuses, de joyaux, de vaisselle, de pierreries, de perles fondues et colorées, de vases d'émeraude, de vaisseaux d'or et d'argent, de statues bien travaillées , d'eaux artificielles, de Talismans, de fer précieux, qui se pliait comme du drap, de lois philosophiques engendrant la sagesse, de diverses espèces de drogues médicinales, de tables d'airain pareillement exquis, sur lesquelles diverses Sciences étaient écrites, comme aussi des poisons et breuvages mortels, que les Rois tiennent apprêtés, et des thériaques et contrepoisons salutaires, et plusieurs autres choses qu'il n'est pas possible de décrire. Mais tout cela ne les put garantir d'aucun des maux dont Dieu les affligea, à cause de leur infidélité. Cependant ils s'imaginaient que leurs forteresses les garderaient contre Dieu. Mais Dieu vint à eux du côté qu'ils ne se prenaient pas garde, et fit périr leurs grandes troupes par le déluge et par d'autres malheurs.
(…) Les Coptes disent,que le nom du Roi Saurid était écrit sur la première Pyramide, avec le temps qu'il employa à la bâtir. L'on tient qu'il la fit bâtir en six mois, et qu'il défia ceux qui viendraient après lui de la démolir en six cents ans ; quoiqu'il soit constant qu'il est plus aisé de démolir que de bâtir. Il disait aussi parlant à eux-mêmes : je les ai couvertes de drap de soie, couvrez-les si vous pouvez de toile de lin. Mais ceux qui ont régné depuis lui en divers temps ont vu qu'ils n'étaient rien au prix de lui , et qu'ils ne pouvaient pas les couvrir seulement de natte, à grand peine les auraient-ils couvertes d'autre chose.
(…) Le Commandeur des Fidèles le Mamune [al-Ma'moun], Dieu lui fasse miséricorde, étant entré dans le pays d'Égypte, et ayant vu les Pyramides, eut envie de les démolir , pour le moins quelqu'une d'elles, afin de savoir ce qui était dedans. Sur quoi on lui parla ainsi : Vous désirez une chose qui ne vous est pas possible. Si vous l'entreprenez et que vous n'en veniez pas à bout, ce sera une honte au Commandeur des Fidèles. À quoi il répondit : Je ne puis me passer d'en découvrir quelque chose. Il fit donc travailler à la brèche qui y était déjà commencée, et y fit de grandes dépenses. Car ils allumaient du feu sur la pierre , puis ils y jetaient du vinaigre, et battaient ensuite la place avec les machines. La largeur de la muraille se trouva de vingt coudées, à la mesure des Géomètres. Après qu'ils furent parvenus au haut étage de la Pyramide, ils trouvèrent derrière la brèche un bassin vert, dans lequel il y avait des deniers d'or, pesant chacun une once à nos poids ordinaires ; et le nombre de ces deniers se monta jusques à mille. Les démolisseurs admirèrent cela et apportèrent cet or au Mamune, ne sachant ce que cela voulait dire. Le Mamune s'en étonna aussi, admirant combien cet or était excellemment travaillé et de bon aloi. Puis il leur dit : Comptez-moi combien vous avez fait de dépense à cette brèche. Ils comptèrent, et trouvèrent que la dépense égalait la valeur de l'or qu'ils en avaient tiré, sans qu'il y eût un liard de plus ni de moins. Le Mamune fut encore plus étonné de cela, et dit aux gens de ses Comptes : Considérez la prévoyance de cette nation, et jusqu'où leur science est parvenue. Leurs Sages leur ont fait savoir qu'il ne manquerait point de se trouver quelqu'un qui ferait ouvrir en quelque endroit quelqu'une de ces Pyramides. Ils ont examiné cela et supputé combien celui qui entreprendrait cette ouverture y ferait de dépense, et ont mis la somme au même lieu, afin que celui qui viendrait jusque là trouvant son compte, et voyant qu'il n'y avait rien à gagner, ne recommençât point un semblable ouvrage. L'on dit que ce bassin était fait d'une émeraude verte, et que le Mamune le fit porter en Gueraque, où il fut une des plus belles pièces de ses trésors.

Une autre histoire porte qu'après que la pyramide fut ouverte, le monde la vint voir par curiosité pendant quelques années, plusieurs entrant dedans, et les uns en revenant sans incommodité, les autres y périssant. Un jour il se rencontra qu'une troupe de jeunes hommes au nombre de plus de vingt jurèrent d'y entrer, pourvu que rien ne les en empêchât, et de pousser tant qu'ils fussent arrivés jusques au bout. Ils prirent donc avec eux à boire et à manger pour deux mois. Ils prirent aussi des plaques de fer et des barres, des chandelles de cire et des lanternes, de la mèche et de l'huile, des haches, des serpes, et d'autres tranchants, et entrèrent dans la Pyramide. La plupart d'entre eux descendirent de la première glissade et de la seconde, et passèrent sur la terre de la Pyramide où ils virent des chauves-souris grandes comme des aigles noirs, qui commencèrent à leur frapper le visage avec beaucoup de violence. Mais ils souffrirent constamment cette incommodité, et ne cessèrent d'avancer jusques à ce qu'ils parvinrent à un lieu étroit, d'où il sortait un vent impétueux et froid extraordinairement, sans qu'ils pussent reconnaître d'où il venait, ni où il allait. Ils s'avancèrent pour entrer dans ce détroit, et alors leurs chandelles commencèrent à s'éteindre, ce qui les obligea de les enfermer dans leurs lanternes ; puis ils entrèrent, mais le détroit se trouva presque entièrement joint et clos devant eux. Sur quoi l'un d'eux dit aux autres : Liez-moi avec une corde par le milieu du corps, et je me hasarderai de passer outre, à la charge que s'il m'arrive quelque accident, vous me retirerez aussitôt à vous. II y avait à l'entrée du détroit de grands vaisseaux vides faits de pierre en forme de bières, avec leurs couvercles à côté, ce qui leur fit connaître que ceux qui les avaient mis là les avaient préparés pour leurs morts, et que pour parvenir jusques à leurs trésors et à leurs richesses, il fallait passer par ce détroit. Ils lièrent donc leur compagnon avec des cordes, afin qu'il se hasardât de franchir ce passage. Mais incontinent le détroit se ferma sur lui, et ils entendirent le bruit du fracassement de ses os. Ils tirèrent les cordes à eux, mais ils ne le purent retirer. Puis il leur vint une voix épouvantable du creux de cette caverne, qui les troubla et les aveugla si bien qu'il s tombèrent immobiles et insensibles. Ils revinrent à eux quelque temps après, et cherchèrent à sortir, étant bien empêchés de leurs affaires. Enfin ils revinrent après beaucoup de peine, hormis quelques-uns d'eux qui tombèrent sous la glissade. Étant sortis dans la plaine,ils s'assirent ensemble tout étonnés de ce qu'ils avoient vu, et faisant réflexion sur ce qui leur était arrivé, et alors voici que tout d'un coup la terre se fendit devant eux et leur jeta leur compagnon mort, qui demeura d'abord immobile, puis deux heures après commença à remuer et leur parler en une langue qu'ils n'entendaient point , car ce n'était pas de l'arabe ; mais quelque temps après, quelqu'un des habitants de la haute Égypte le leur interpréta et leur dit qu'il voulait dire ceci : C'est ici la récompense de ceux qui tâchent de s'emparer de ce qui ne leur appartient pas. Après ces mots, leur compagnon leur parut mort comme auparavant ; c'est pourquoi ils l'enterrèrent en la même place. Quelques-uns d'eux moururent aussi dans la Pyramide. Depuis cela celui qui commandait en ces lieux-là, ayant ouï parler de leur aventure, on les lui amena, et ils lui racontèrent tout ceci, qui lui sembla merveilleux.
(…) Quand les Prêtres,dit l'Auteur, eurent fait savoir au Roi Saurid le grand embrasement qui devait arriver par le feu, et que ce feu sortirait du signe du Lion, il fit faire dans les Pyramides des détours, qui avaient issue dans des voûtes étroites qui attiraient les vents dans les Pyramides avec un bruit effroyable. Il y fit aussi faire des canaux par où l'eau du Nil entrait dedans en même lieu, puis elle se retirait d'elle-même et retournait dans le Nil par un autre endroit, à la manière des citernes qui se font pour y assembler l'eau de pluie. Il y fit aussi faire des canaux qui se continuaient jusques en certains lieux de la terre d' Occident, et à certains lieux de la terre de la haute Égypte.

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