vendredi 5 février 2010

"On serait plutôt tenté de se demander s'il y en a jamais eu une seule (pyramide) que les hommes aient vue complètement terminée, jusque dans les moindres détails" (Albert Daninos Pacha -XIXe-XXe s.)

L'égyptologue Albert Daninos Pacha (1843-1925) était membre d'une importante famille grecque installée en Égypte au XIXe s. Il fut attaché au musée du Louvre et inspecteur des fouilles en Égypte.

Dans son ouvrage Les Monuments funéraires de l'Égypte ancienne (Paris, 1899), il développe les fonctions défensives et les techniques de construction du revêtement des pyramides. Pour que ces pyramides demeurent de tout temps hermétiquement closes et donc a priori inviolables, leur revêtement de pierre (et de mortier) devait faire l'objet d'un soin tout particulier. En théorie tout du moins, pense l'auteur. Car il tient cet étonnant raisonnement : au vu du ravalement qui, par endroits, ne semble avoir été qu'ébauché, il conclut que les ouvriers des pyramides ont manqué de patience ! Autrement dit, qu'ils ne se sentaient plus l'énergie (ou la dévotion) nécessaire pour aller "jusqu'au bout d'un travail aussi effroyablement long et compliqué".
Daninos Pacha avait sans doute ses raisons pour avancer de tels propos. On peut néanmoins s'interroger sur leur perspicacité : le gros œuvre d'une pyramide était en effet au moins aussi complexe, voire bien plus, que les travaux de "finition". Les architectes et constructeurs des pyramides nous apparaissent en effet comme de très talentueux bâtisseurs, qui prenaient le soin de s'inspirer de l'expérience et des échecs de leurs prédécesseurs. Comment pouvaient-ils en venir, dans la phase terminale et la plus "flatteuse" de leur chantier, à "gâcher le boulot" de manière aussi expéditive ?
Quant aux techniques employées pour la mise en place du revêtement, Daninos Pacha se réfère essentiellement à l'incontournable Hérodote : les constructeurs égyptiens opérèrent de haut en bas, en utilisant des "machines chargées d'élever les matériaux". Puis il peaufine ses observations en distinguant deux sortes de coupe - donc de mise en place - des blocs de pierre : la coupe triangulaire et la coupe trapézoïdale, chacun de ces procédés ayant ses particularités, notamment d'intégration et de stabilité plus ou moins grande dans l'ensemble de l'ouvrage. Il poursuit en reconnaissant son "ignorance" sur la technique exacte appliquée par les bâtisseurs, avant de conclure sur ce point par une réflexion qui, sous son apparente banalité, garde la porte ouverte à des développements ultérieurs :"
Il semble bien que, suivant les temps et les architectes, différents procédés furent employés."

C'est par les pyramides que s'ouvre la série des tombes de l'Ancien-Empire.
(...) De tous ces monuments, les plus grands et les plus connus sont les trois pyramides de Gyzeh ; ce sont aussi (sauf la pyramide ruinée d'Abou-roach) les plus septentrionales et les seules que l'on veut désigner communément quand on prononce le nom de pyramides.
L'exploration de ces édifices et le déchiffrement des textes égyptiens ont confirmé, de la manière la plus formelle, l'assertion de ceux des écrivains grecs qui ont le mieux connu l'Égypte, d'Hérodote, par exemple, de Diodore et de Strabon : les pyramides sont des tombeaux. Ce sont des tombeaux massifs, pleins, bouchés partout, même dans leurs couloirs les plus soignés ; ce sont des tombeaux sans fenêtres, sans portes, sans ouverture extérieure. Elles sont l'enveloppe gigantesque et à jamais impénétrable d'une momie. On ne saurait, pour prétendre leur attribuer une autre destination, invoquer, comme argument, l'énormité de leurs dimensions ; on en trouve, en effet, qui n'ont que six mètres de hauteur. Notons, d'ailleurs, qu'il n'est pas en Égypte une pyramide, ou plutôt un groupe de pyramides qui ne soit le centre d'une nécropole, et que par là le caractère funéraire de ces monuments est déjà suffisamment indiqué. Il est encore plus amplement certifié, si c'est possible, par le sarcophage que l'on a toujours retrouvé dans la chambre intérieure, vide : le plus souvent, parce que la pyramide avait été déjà visitée et dépouillée, pendant l'antiquité ou au moyen âge ; mais parfois intact, comme c'est arrivé pour celui de Mycerinus.
Les pyramides étaient des monuments hermétiquement clos ; nous aurions pu l'assurer en quelque sorte a priori sachant quelles préoccupations les Égyptiens portaient dans l'arrangement de leurs sépultures ; nous en avons, d'ailleurs, la preuve directe. Quand, au IXe siècle, le khalife Al-Mamoun voulut pénétrer dans la grande pyramide, il ne put le faire qu'en perforant violemment la face Nord à peu près sur la ligne de son centre, ce qui le fit tomber par hasard à l'intérieur sur le couloir montant. Pour qu'il ait employé ce moyen au risque de ne rencontrer jamais que le plein de la maçonnerie et de ne pas aboutir, il faut qu'aucun indice extérieur ne lui ait signalé la place du corridor par lequel avait été introduite la momie. Le revêtement, à ce qu'il semble, était alors à peu près intact ; par suite, il n'y avait pas de décombres accumulés à la base de la pyramide, et ses quatre faces devaient présenter, du haut en bas, une apparence à peu près uniforme. Ce qui donna l'idée d'attaquer le massif de ce côté plutôt que d'un autre, ce fut, peut-être, une tradition qui se serait vaguement transmise au sujet de l'ancienne entrée ; en effet, dans toutes les pyramides que d'on a fouillées, jusqu'ici, cette entrée se trouvait sur la face Nord. Peut-être, aussi les Arabes furent-ils mis sur la voie par les traces qu'avaient laissées des tentatives antérieures, datant du temps des Perses ou du temps des Romains.
Épaisse et colossale enveloppe du cadavre, comme nous l'avons définie, la pyramide renferme deux parties que nous avons signalées comme constituant la tombe égyptienne ; elle renferme le puits et le caveau. Quant à la chapelle funéraire, il eût été difficile de la ménager dans l'intérieur du massif. Elle eût été comme écrasée par le poids des matériaux qui se seraient accumulés au-dessus d'elle ; tout éclairage autre que celui de la porte eût été d'ailleurs impossible et on n'aurait jamais pu donner à cette pièce que des dimensions très restreintes. On avait donc pris un parti différent de celui que l'architecte avait adopté pour les Mastabats ; la partie ouverte et publique de la tombe avait été séparée de la partie secrète, de la partie qui devait rester à jamais fermée aux pas et aux regards de l'homme. À quelque distance de la face orientale, on avait érigé le temple les successeurs du prince enseveli dans la pyramide, et les prêtres attachés au service du monument viendraient accomplir les rites prescrits. Les débris de cet édifice, appendice nécessaire de la pyramide, se laissent encore reconnaître à l'Est de la seconde et de la troisième pyramide ; on ne les aperçoit plus auprès de celle de Chéops ; mais, on peut l'affirmer, celle-ci, comme les autres, a eu sa chapelle extérieure que la main des hommes a détruite, ou bien que le sable cache à nos yeux.
(...) La science de construction que révèlent ces monuments est immense et n'a jamais été surpassée. Avec tous les progrès des sciences, ce serait, même de nos jours, un problème bien difficile à résoudre que d'arriver, comme les architectes égyptiens de l'Ancien-Empire, à construire, dans une masse telle que celle des pyramides, des chambres et des couloirs intérieurs qui, malgré les millions de kilogrammes qui pèsent sur eux, conservent au bout de soixante siècles toute leur régularité première et n'ont fléchi sur aucun point.
(...) C'était par un pyramidion que se terminaient les pyramides de l'Ancien-Empire. Ce couronnement posé, les ouvriers chargés de mettre la dernière main à l'ouvrage, descendaient d'assise en assise, sur chacun des quatre immenses perrons que les quatre faces présentaient au regard avant qu'eût été commencé le travail du revêtement. C'est ce qu'Hérodote avait déjà très bien vu. Toute autre méthode eût été bien plus pénible et plus dangereuse. Une fois la pente rendue continue par l'opposition d'une enveloppe lisse, comme cette pente avait un angle de 51 à 52 degrés, on n'aurait pu s'y retenir et s'y mouvoir qu'à l'aide d'un système très compliqué de cordes et d'échelles ; qui plus est, à moins de laisser, de place en place, des trous qu'il aurait fallu boucher plus tard, les points d'appui auraient manqué pour installer les machines chargées d'élever les matériaux ; pour que les dimensions de la pyramide fussent considérables, il y aurait eu là des difficultés qui auraient singulièrement compliqué l'opération. Celle-ci devenait, au contraire, des plus aisées, dès que l'on commençait par le haut ; les ouvriers circulaient commodément de gradin en gradin. Si les pierres étaient trop lourdes pour qu'on pût les monter en faisant la chaîne, rien n'était plus facile que d'asseoir sur ces larges marches le support des bras de leviers à l'aide desquels on élèverait, d'étage en étage, les plus gros blocs.
À mesure que, leur tâche accomplie, les ouvriers se rapprochaient de la base, ils laissaient au-dessus d'eux une surface polie, formant un talus assez rapide pour que le pied ne pût se poser ; c'était le seul moyen d'empêcher que les profanateurs n'escaladassent la pyramide pour la découronner et pour chercher, sur le côté Nord, l'entrée du caveau. Le revêtement était, pour la pyramide, un ornement qui donnait à ses arêtes la continuité sans laquelle toutes ces lignes auraient manqué de fermeté et d'accent ; si les matériaux employés étaient de nature diverse, ils pouvaient aussi fournir des effets de couleur qui avaient leur agrément et leur beauté ; mais, de plus, c'était une protection, c'était une armure défensive. Tant que la pyramide garde cette cuirasse, la violence n'a, pour ainsi dire, pas prise sur elle et ne sait par où l'attaquer. Au contraire, une fois ce bouclier rompu et percé, ne fût-ce que par endroits, la pyramide est comme désemparée. Le massif intérieur, construit à joints moins serrés et avec des matériaux moins durs, se laisse aisément entamer, et, sous l'action des hommes et des éléments, on voit commencer cette destruction graduelle qui a fait, de certaines pyramides, surtout de celles qui sont bâties en briques, des monceaux de décombres où l'on a parfois quelque peine à reconnaître la forme primitive.
(...) La pyramide de Chéops est, on le sait, tout à fait dépouillée de sa garniture extérieure ; c'est celle de Mycérinus qui nous donne aujourd'hui, le mieux, l'idée du soin avec lequel ce travail avait été exécuté. Toute la partie inférieure est encore revêtue de longs blocs du plus beau granit, assemblés et polis en perfection. Au pied de la grande pyramide, on a retrouvé plusieurs blocs qui ont fait partie du parement de l'édifice. Ils ont la forme trapézoïdale et, comme le remarque Letronne, ils attestent que les pierres du revêtement se superposaient l'une à l'autre, du haut en bas, par l'extrémité de leur face externe ; elles n'entraient point, comme on l'avait supposé d'abord, dans une mortaise pratiquée à l'assise inférieure, mortaise qui aurait répondu à l'encastrement ménagé dans le roc vif sur lequel reposait la première assise. Lorsqu'on posait les blocs entre les deux assises qu'ils devaient recouvrir et cacher, présentaient-ils des angles droits que l'on abattait alors pour prolonger l'alignement du talus ? Le plus gros du travail était-il fait d'avance dans la carrière ou sur le chantier et se bornait-on, après la mise en place, à opérer les retouches nécessaires ? Nous l'ignorons ; il semble bien que, suivant les temps et les architectes, différents procédés furent employés. Nous retrouverions là, si nous entrions dans le détail, cette même diversité que nous avons déjà signalée à propos de la forme des pyramides, de leur disposition intérieure et des matériaux dont elles sont composées.
C'est ainsi que l'on a recueilli, au pied de la pyramide de Chéphren, des prismes triangulaires de granit qui paraissent avoir appartenu à la partie inférieure du revêtement. Cette coupe de pierre semble, sur le papier, la plus simple de toutes celles que l'on pouvait adopter pour remplir l'angle compris entre les deux gradins ; mais elle ne donnait pas à cette garniture la même solidité que la coupe trapézoïdale. Les prismes ne tenaient qu'aux deux assises entre lesquelles ils étaient compris ; n'ayant pas d'adhérence les uns avec les autres, ils devaient aisément se disjoindre et glisser ; ils étaient plus faciles à enlever. On n'avait plus ici, comme dans l'autre système, une enveloppe homogène, douée d'une épaisseur propre, indépendante en quelque sorte du monument qu'elle recouvrait et le préservant de tout contact.
D'ailleurs, dans cette pyramide, le mode de revêtement ne paraît pas avoir été le même en haut et en bas. Dans la partie supérieure, le talus est fourni par un ciment très dur formé de chaux, de gypse et de fragments concassés de briques cuites au four. Peut-être avait-on voulu, par l'emploi simultané du granit et de ce mortier, obtenir une de ces décorations multicolores dont il est question dans le texte auquel est attaché le nom de Philon ; il est possible que d'autres matériaux soient entrés aussi dans la composition de ce revêtement, dont il ne reste que de faibles débris.
(...)
Quelquefois, le travail de ravalement n'a été qu'ébauché ; les blocs ont été mis en place, les angles ont été abattus, mais la face inclinée n'a pas encore reçu le dernier poli. Tel a été, par exemple, le cas pour la pyramide de Chéphren ; on y trouve, par endroits, des morceaux de granit qui n'ont été qu'épannelés. Il semble que la patience ait manqué pour aller jusqu'au bout d'un travail aussi effroyablement long et compliqué. À vrai dire, ce qui surprend, ce n'est pas de reconnaître que telle ou telle pyramide n'a jamais été tout à fait achevée ; on serait plutôt tenté de se demander s'il y en a jamais eu une seule que les hommes aient vue complètement terminée, jusque dans les moindres détails.(...) Il est facile de voir que les pyramides ne se présentent pas au voyageur dans leur état primitif, et qu'elles ont toutes perdu la très grande, partie du revêtement lisse qui les recouvrait de la base à la pointe. Nous n'avons plus ainsi sous les yeux que le noyau de ces gigantesques monuments. Si j'appuie sur cette remarque, c'est que l'enlèvement des pierres du revêtement nous prive du moyen de contrôler une affirmation que nous trouvons émise, non seulement par Hérodote et Diodore, mais encore par quelques historiens arabes. Hérodote, en effet, cite une inscription gravée sur une des faces de la grande pyramide. La face Nord de la troisième aurait été ornée, selon Diodore, des légendes de Mycérinus. Les historiens arabes sont plus explicites encore. Ils parlent, de visu, des inscriptions nombreuses dont sont couvertes les pyramides.
En quelle mesure faut-il admettre ces affirmations ? Qu'une des faces des pyramides ou même les quatre faces aient été décorées de légendes dédicatoires, c'est ce qui n'est pas impossible et c'est ce que ne contredisent point les exemples fournis par les autres tombeaux du temps. En ce cas, les légendes n'auraient été que la transcription, en hiéroglyphes, des titres et des noms du roi défunt, ainsi que Diodore le remarque pour la pyramide de Mycérinus. Mais que des inscriptions gravées par milliers aient fait partie de la décoration primitive des pyramides et soient contemporaines de leur construction, c'est ce qu'on peut regarder comme invraisemblable. Je croirais plutôt que ces inscriptions ont existé, mais qu'elles consistaient en innombrables proscynèmes laissés par les visiteurs de tous temps, et particulièrement à l'époque grecque, qui venaient admirer dans les pyramides une des Merveilles du monde.

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